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20 heures et après ?

Ah, sur la question des retraites qui remplit les rues, Monsieur Pujadas s’affiche vif, acerbe, dans son interview du Ministre Eric Woerth. Voire impertinent, cinglant ? Franchement irrévérencieux ?  Longtemps à la lèche à l’égard du régime sarkozyste, parce que ça rapportait de l’audience, le vent a tourné, l’audimat est plutôt anti-Sarkozy, il faut suivre. Même chose pour le « remplaçant » de Pujadas, quelques jours après, face à Monsieur Coppé. Alors lui, comme présentateur, il me surprend. Question mimiques, intonations, jeu d’épaule, mouvement vers la caméra, on dirait qu’il joue un présentateur du 20 heures, dans une série télévisée. C’est étonnant. Là aussi, pour donner le ton d’un journalisme indépendant, il est bien de poser des questions susceptibles de déranger, de soulever une contradiction criante, voire de mettre la personnalité politique face à un discours d’opposant mais venant de son propre camp, ça c’est croustillant. Mais chercher la question qui peut déstabiliser ne suffit pas à effectuer un travail de critique. Et surtout, ça ne fait pas du questionneur une personne critique à l’égard du pouvoir en place, heureusement, non, il est dans un jeu, là, il pose la question que l’homme de la rue aurait envie de balancer, il ne faut pas lui en vouloir. Probablement y a-t-il des sondages pour choisir les questions les plus en phase avec l’audimat. Comme le politique procède au même type de sondage pour tenir à jour son stock de formules porteuses, de thématiques à évoquer. Quel est le discours des invités du 20 heures, genre Woerth et Coppé, sur la question des retraites ? Il n’y a pas d’autres choix, c’est la voix de la raison, c’est le sens de la responsabilité, c’est ainsi, il faut être courageux et on les remerciera. Face à une telle propagande brutale en faveur de la naturalisation des questions économiques – c’est-à-dire que les lois économiques sont exposées comme des lois de la nature qu’il n’est possible que d’accepter -, les procédés à la Pujadas ne sont que des piqûres, évidemment. Les journalistes aiment simplifier, « répondez par oui ou par non », ou bien ils s’amusent à vrai/faux, tout ce qui conforte la pensée binaire (impuissante à produire un travail critique). Ces lois naturelles de l’économie protègent une vision bien précise de ce qu’est l’économie, à qui elle doit profiter et dans quel type de société. Sauf qu’elles ne découlent pas de la nature, elles sont inventées par l’homme et, elles devraient pouvoir être revues et corrigées, la société n’ayant jamais autant produit de richesses, afin de continuer la ligne du progrès et de la sagesse qui veut que l’on travaille de moins en moins, de moins en moins longtemps et tout ça dans une prospérité qui ne peut que s’améliorer ! Comment serions-nous créatifs sur les mécanismes devant assurer le paiement de retraites décentes à tout le monde si, déjà, on pose que les mécanismes sont hors d’atteintes, régis par une nature intouchable ? Toute la question de la redistribution est taboue (pour des réformateurs qui aiment se targuer de ne pas en avoir), confisquée, escamotée. Surtout quand il s’agit d’actualiser ces questions de redistribution, de les adapter aux évolutions sociétales. La mainmise sur la marge de manœuvre – il n’y a pas d’autre issue, c’est la raison même, il n’y a pas d’alternative – inhibe toute capacité créative de repenser nos organisations sociales et économiques, parce qu’avant d’en arriver à émettre des propositions, il faut commencer par démanteler le béton armé. Le poids de la naturalisation des règles économiques est énorme. Ce sont surtout des systèmes de gestion qui méprisent le potentiel inventif de toute une société qui n’a jamais été autant tournée vers la circulation et la mutualisation des connaissances. Mais « la plupart des logiciels convoqués par les discours politiques, ceux de la droite rénovée comme ceux de la gauche traditionnelle, en sont restés à des cadres de pensée relevant de l’âge du capitalisme industriel, complètement inadaptés aux besoins réels de nos nouvelles formes de vie, de production et d’échanges », (Yves Citton, L’avenir des Humanités, La Découverte). Et Yves Citton continue : « Le vice de forme de l’immense majorité des mesures promues par nos gouvernements  tient à ce qu’elles réduisent leur prise en compte de l’activité intellectuelle à la seule couche la plus superficielle qui en émerge sous formes de produits individualisables, quantifiables et marchandisables. » Il prend comme exemple les projets de réforme, en France, de la politique de la recherche. Mais on peut en prendre d’autres. – La carte Musique passera-t-elle au 20 heures ? – En vue de la présentation du projet Archipel  la Bpi (Centre Pompidou), j’avais écrit au ministère de la culture français pour sensibiliser au rôle que les médiathèques doivent jouer dans l’accès aux musiques et au cinéma, selon une philosophie publique et non-marchande pour équilibrer le monopole commercial. Je n’ai pas réussi à intéresser à cette cause. Mais dans le cadre de la loi Hadopi, le même ministère va promouvoir une carte « musique » pour encourager les jeunes à télécharger légalement. Cette carte coûte 25 euros et donne droit à 50 euros de téléchargement. Les 25 euros de différence sont payés aux opérateurs de communication nantis de plate-forme de téléchargement en règle avec la loi. Soit 25 millions offerts à l’industrie musicale dont l’offre est dégueulasse et ne contribue qu’à marchandiser l’accès aux musiques, le rôle de la musique dans la société. Il suffit de voir la liste des titres les plus téléchargés pour comprendre quel massacre est en train de se perpétrer en termes de compétences culturelles. Plusieurs experts considèrent que cet argent du ministère, avec sa carte Musique, ira en grande partie directement chez Apple, qui en a bien besoin ! 25 millions pour promouvoir une politique « médiathèque » dans l’accès aux musiques, ça aurait pu être bien. Mais qu’en dira-t-on au 20 heures ? Suspens. (PH)

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Culture numérisée, mic mac, confusion des genres

Médiathèques, accès aux savoirs et créativités…

hadopi La numérisation par Google, opérateur privé commercial, des patrimoines des bibliothèques publiques n’a pas fini de faire débat. Bien sûr avec du pour et du contre, mais au moins, à propos du livre, se pose-t-on la question de l’accès aux connaissances, de qui détient les clefs technologiques et pratiques de ces accès et des implications éventuelles sur l’utilisation et la disponibilité de ces connaissances. Pour rappel, la numérisation des supports musicaux n’a jamais ému personne à cet égard. La numérisation, synonyme d’accès rapide et facile aux musiques, était perçue comme un progrès. Le seul problème qui s’est révélé ensuite concerne la rentabilisation de cette technologie pour les industries culturelles et la perception des rémunérations pour les auteurs. Point. La possibilité de transposer, pour la musique, le principe de prêt public dans un environnement Internet a été enterré sous la pression des lobbies auprès du politique européen. Et avec elle, la possibilité que l’accès aux musiques soit considéré comme un bien public collectif, utile et relevant des dispositifs indispensables à l’édification d’une société des connaissances. Sans doute cela vient-il d’une ancestrale tradition qui traite d’une part la musique savante pour elle-même et les plaisirs esthétiques qu’elle procure, fussent-ils élevés, et d’autre part la musique non savante comme un partenaire obligé pour faire la bringue et bouger son corps. Alors, quelles connaissances me direz-vous dans ces formes d’amusette !? Ce sont bien des approches des discours musicaux qui n’ont pas suivi les développements, les recherches, les échanges entre contextes sociaux et formes musicales, les prises en compte des avancées politiques et philosophiques dans les esthétiques sonores ni surtout l’importance de ne pas limiter l’accès aux connaissances aux sens les plus « relationnels », liés au langage formel, parlé et écrit. On apprend par toutes sortes d’autres sensibilités qui donnent du sens, complètent ce qui s’exprime dans le langage articulé. La méprise est loin d’être terminée ! Un groupe de travail constitué par Frédéric Mitterrand autour du PDG de naïve va se pencher pour « présenter des mesures « brèves et concrètes »  susceptibles de permettre aux industries culturelles de développer enfin des activités économiques viables en ligne. » Il est surprenant, tout de même, de constater que l’Etat se charge de trouver des solutions économiques pour les industries culturelles, se reposant sur elles pour rendre effectif une égalité des chances aux contenus culturels sur Internet ! Si le groupe de travail est animé par un représentant des labels indépendants, on sait que la notion « label indépendant » est élastique et concerne, dans l’acception du terme le plus répandu, des labels qui cherchent à découvrir les futurs succès (quitte à migrer alors chez les majors qui laissent la fonction « découvreuse » aux « indépendants ») et n’ont pas forcément une vision de la musique différente des majors (il y a juste une différence de taille économique). Label indépendant ne rime pas systématiquement avec défense des esthétiques indépendantes, créatrices, novatrices, etc. Mais, bref, pourquoi l’Etat se préoccupe-t-il de l’avenir des industries culturelles plutôt que d’investir dans des missions, sur ce terrain, confiées à son réseau de lecture publique, de prêt public ? C’est pourtant bien par ce réseau, recentré sur un nouvel esprit, sur la production de valeurs ajoutées valorisant l’apport de connaissances que distribuent les pratiques d’écoute, de lecture et de cinéma à domicile qu’il est possible de valoriser les créateurs. Les problèmes est l’approche simpliste des décideurs de la question musicale : ainsi, à propos de la loi Hadopi, les interventions de Patrick Bloche ne sont-elles pas dénuées de fondement, mais on sent, entre les lignes, qu’il n’a qu’une idée très vague de ce que sont les musiques actuelles aujourd’hui. Or, le politique devrait se faire donner un panorama complet de cette question : quelles sont les musiques aujourd’hui, quelles sont les genres de créativités, comment et pourquoi lier musiques et connaissances… Cela, ce ne sont pas les industries culturelles, ni majors ni les labels indépendants généralement courtisés, qui vont le leur expliqué. Une association non-marchande comme La Médiathèque, et son expertise des répertoires enregistrés de plus de 50 ans, oui, elle pourrait le faire ! À défaut, même si l’intention est bonne, quand le député P. Bloche déclare : « Faciliter l’accès aux contenus et au savoir doit être l’un des piliers de toute politique culturelle », ça sonne un peu vide. Comme un appel facile à la gratuité qui ne résout rien, absolument rien quant à l’accès aux contenus et au savoir ! Quel mic mac, quel gâchis ! je lisais, parallèlement à ces questions, un article dans Le Monde Education, « La créativité, clé de tous les savoirs ». Dossier très intéressant mais qui, dans son premier article en vient à opposer créativité artistique e créativité scientifique. Ce qui, au regard de pas mal de recherches en la matière, est une belle connerie ! « Être créatif, c’est un peu être artiste. Point final, bien souvent, tant on oublie volontiers que les plus grands créatifs, ceux qui ont su faire les alliances les plus novatrices sont bien souvent les plus scientifiques ! » C’est tout de même un jeu lamentable que, sur ce sujet, ramener l’esprit un peu débile de la compétition « qui a la plus longue » ou « qui pisse le plus loin » ! Est-ce utile, quel est le gain pour la question ouverte sur la créativité ? L’essentiel est d’examiner quels sont les meilleurs dispositifs pour qu’une société fasse preuve de créativité et d’inventivité, individuelle et collective, face à ses défis. Or, beaucoup de recherches attestent que la sensibilité artistique, une culture littéraire ou portée sur d’autres disciplines artistiques,  stimule la recherche scientifique, favorise la créativité scientifique. Dans ce contexte, la disparition (ou réduction drastique)  des cours destinés à éveiller les sens artistiques est dramatique. Un rôle d’excitation des sensibilités artistiques devrait être confié de manière beaucoup plus structurée, déterminée et dotée en moyens, aux bibliothèques et médiathèques. Comme lieu de lectures et d’auditions innovantes, actives, croisées, tournées vers des pratiques non conventionnelles et surtout croisées, permettant de passer des répertoires classiques, historiques, savants, non savants, populaires, expérimentaux, pointus… Il est avéré que la transversalité est favorable à la créativité. Or, un public plus largement ouvert et créatif dans ses pratiques de lecture (livre, musique et cinéma) constitue un terreau plus porteur pour soutenir et porter vers l’audace les créateurs, les chercheurs artistiques et autres. Se sentir porter par un public audacieux et tolérant ne peut qu’inspirer à essayer, prendre des risques. Ce terreau-là, les médiathèques peuvent contribuer à le développer. Reste que dans le contexte de crise où l’on nous promet des restrictions budgétaires à tous les étages, la prise en main d’une politique culturelle publique risque de passer à la trappe. D’où la remise de plus en plus franche entre les mains des industries culturelles de l’avenir de l’accès aux musiques (et autres contenus culturels numérisés). (PH)

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