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Visitations, résurgences et biens communs

Résurgence

Librement divagué de : Pierre Dardot et Christian Laval : Commun. Essai sur la révolution au XXIe siècle » (La Découverte, 2014) ; Laszlo Krasznahorkai, Guerre & guerre, Editions Cambourakis 2013 ; Thomas Monin, Aurora, col de Fambetou au Pic Saint-Loup (« Aux abords des paysages, métaphores ») ; Claude Lévêque, Le bleu du ciel, Rodez…
résurgence marte

À la nuit tombée, il observe un jardin accablé par la canicule, un verre de vin à la main. Il est loin de chez lui, posé là comme un corps étranger et, s’intégrant petit à petit à ce qui l’entoure, il entame déjà, malgré lui, un processus d’ancrage, presque une auto-fiction spontanée et gratuite. C’est à la mesure de ce sentiment d’être coupé de ses activités coutumières, suspendu, déraciné et désactivé. C’est presque délicieux, signe distinctif des vacances, et néanmoins non dépourvu d’appréhension. Interstice entre exaltation et abattement, nouveauté en perspective d’une part et renoncement à ce qui était en cours d’autre part. Les plantes, domestiques ou sauvages, sont exténuées, vivent au ralenti, réduites aux fonctions vitales minimales. La sécheresse les a presque complètement minéralisées et leur donne cet attrait irrésistible des choses lévitant entre le cadavérique et le sommeil habité de rêve. Lui aussi se sent résumé aux quelques gestes ténus qu’il effectue, retranché dans le peu que son organisme parvient à capter. Le temps de humer la surface du vin, les yeux clos dans cette intimité humide de l’ivresse, et, relevant la tête pour embrasser du regard l’étrangeté du jardin d’un soir, il étouffe un cri d’émerveillement. Une nuée de fleurs pâles, luminescentes et volatiles dans la pénombre, captant une brise imperceptible aux autres êtres, a surgi, là, à portée de main. Pâles et brillantes comme des ailes de papillons. Il n’y avait rien quelques secondes avant, rien que broussaille sèche. Ce surgissement a quelque chose d’infiniment délicat et de bestial, même si ce qualificatif semble exagéré, il est au plus juste de ce qui le frappe et révèle une relation excitante à la chose apparue. Comme par substitution, reliée mystérieusement aux désirs latents et polymorphes qu’entretiennent en lui les réminiscences de sa dernière expérience amoureuse, déjà enfouie dans le temps, disséminée, de plus en plus insituée, lui appartenant de moins en moins sans pour autant se dépouiller de son sens. C’était comme si ce qu’il craignait de perdre en s’éloignant de ses habitudes – de son cabinet de lecture où l’inlassable et balbutiante interprétation de textes atténue l’impact de la séparation – se manifestait à distance pour le rassurer. « Où que tu ailles, le fil des pensées qui te constituent, qui se nourrissent de toi et, allant et venant, en nourrissent d’autres ensuite, dans les airs, poursuivra son cheminement, ses recherches. » Il reconnaît dans cet éblouissement les pétales qu’il a mis à sécher, il y a quelques jours, avec l’idée de collecter les dessins floraux qui lui semblent illustrer le langage informel qui s’établit à distance avec la disparue. Pas vraiment un herbier, mais une collection de formes abstraites entre animalité, humanité, plantes, objets, bouts d’êtres hybrides témoignant de ces empathies qui l’effleurent, l’interpellent et l’invitent doucement à repenser les manières d’être au monde, respectueuses des essences inappropriables, défaisant les systèmes possessifs, inspirant des pratiques de partage, spirituelles, matérielles, en tout cas exploratoires, hors de toute linéarité et binarité. Désireux d’apprendre qui est précisément cette plante qui l’illumine, il fouille une flore, interroge des connaisseurs et apprend qu’il s’agit d’une onagre bisannuelle, dont un des noms communs est « belle de nuit ». Cette visiteuse inattendue, émissaire de l’amante évanouie dans l’univers, le réconcilie avec le départ et le mouvement, lui rappelle que le travail de langue qu’il poursuit n’a pas de lieu assigné, pas de cocon, pas de bureau, il est immanent au contact avec toutes les choses qui passent. Que ce soit à la table d’écriture ou à la dérive dans la visite vacancière d’autres pays, la fabrique continue, il n’en a d’ailleurs pas la maîtrise absolue, il n’en est qu’un maillon. « Le pouvoir qui est immanent à la langue, du moins aussi longtemps qu’elle est vivante, est celui de « faire émerger le nouveau » par voie d’autotransformation, c’est-à-dire de faire apparaître de nouvelles significations autrement qu’à partir d’éléments de signification déjà disponibles. » (Commun p. 442) Et c’est ce fil d’émergence du nouveau qui le relie à la disparue, la perte engendrant la réinvention, par le biais d’une correspondance imagée soutenue d’une discipline mentale cherchant sans cesse à dire, écrire, décrire en quoi les retombées de cette expérience modifient son réel, sa relation aux choses, se mêlant aussi, bien entendu, à toutes sortes d’autres influences contextuelles. Sans début ni fin.

Il chemine sous le soleil à l’intérieur d’un immense cratère qui pourrait figurer la béance mythique des songes. Il parcourt les sentiers tracés – parfois à peine dessinés mais fine survivance d’usages millénaires – sur les flancs de ce cirque, petit point perdu dans les couches géologiques dont la configuration actuelle, non clôturée, est le résultat de processus amorcés il y a deux millions d’années. Même pour un profane, ce que raconte le site sur sa formation, sur l’action du vivant à travers les roches, les gorges, les failles, les végétations accrochées en boules aux pentes calcaires lisses ou balayées d’éboulis, subjugue, enferme dans la peau d’un somnambule traversant un paysage lunaire. Récit tellurique multidirectionnel. L’origine de ce qui est là sous les yeux est ce qui s’est formé aux fonds des océans, sédiments se transformant en roches, marnes, dolomies, selon une échelle temporelle qui ne peut que rendre ridicule celle de l’humain qui y chemine. La configuration actuelle résulte de poussées magmatiques qui firent émerger des eaux un vaste plateau que fracturent ensuite des mouvements tectoniques. Des failles s’ouvrent. Il faut encore des millions d’années pour que l’érosion, en fonction des ruissellements évolutifs et de la nature des roches, mène à bien son travail de modelage (momentané). Sans être capable d’identifier précisément les différentes traces de cette histoire, en cheminant dans cette espèce de cathédrale souterraine à ciel ouvert, il se fait pèlerin processionnel célébrant la création non divine de la terre. Perdu dans les circonvolutions du cirque pétrifié par le soleil, marcheur de l’intérieur, méditant l’organisation et le devenir de ses propres couches sédimentées qui forgent sa petite histoire et qui, mises en contact avec la puissance évocatrice d’un tel environnement naturel, lui rappellent n’être qu’un grain dans l’immensité, tous les devenirs, infimes ou immenses, placés en miroirs, imbriqués. Ses pas réguliers dans les cailloux et la poussière, la lumière aveuglante, le regard happé par le vide circulaire l’engourdissent d’une douce hypnose, l’impression de descendre le long des parois tantôt arides tantôt boisées, comme suivant le pas d’une vis tournoyant vers le gouffre des désirs enfouis. Il n’est qu’un touriste qui en croise d’autres dans ses pérégrinations, mais il est aussi, isolé, refermé sur lui-même, un égaré effectuant une descente orphique. Son corps ainsi que tout ce qui l’entoure s’enveloppe d’une légère transe onirique, de cette volupté qu’il éprouve quand, plongeant dans le sommeil, il cède à une raideur cadavérique aux confins de la fabrique du rêve, là où les sens sucent les racines de l’irréel.

Cette indolence ambulatoire est déchirée de temps à autre par des apparitions, ténues et éparpillées dans le paysage même et qui le mettent en alerte. Presque rien. Entre les arbres, dans un vallon, à l’angle touffu d’une prairie, au creux de roches accumulées, l’éclat provisoire d’un miroir sombre ou flaque d’azur, visible sous certains angles ou une laitance étincelante, dont il lui est difficile de déterminer la direction du courant, peut-être même une fois vers l’Est, une fois vers l’Ouest. Rapide. « Il court, il court le furet… Il est passé par ici, il repassera par là… » Des émulsions blanchâtres, irisées ou des eaux dormantes en des lieux inattendus. Des coulées, des échappées qui évoquent, selon le climat typique de certains contes, l’apparition véloce d’une robe blanche dans un sous-bois, invitant à poursuivre une dame imaginaire jusqu’à perdre haleine. Ou ces troubles de perception préludant à l’illusion de nymphes tournoyant lascives dans l’eau d’un torrent. Comme, en certains froncements du désert calcaire, un panache d’écume, à l’instar de ces vapeurs qui, à la surface des océans, signalent la présence d’une baleine. D’un être fantasmatique, caché, et qui soudain, malicieux, aurait envie de jouer à cache-cache. Il continue sa progression, intrigué, tandis qu’un grondement de plus en plus distinct monte vers lui, indéterminé. Il sait qu’il s’agit d’eau vive, mais il s’égare dans la ressemblance avec les vrombissements précédant les états d’hallucinations, préludant aux initiations de certains rites. Ces signaux somme toute quelconques, traînes laiteuses ou exubérance d’écume dans le paysage asséché, aride, le prennent à la gorge quand leur répétition et recoupement captent les fluides de son esprit. Ils drainent ses pensées – comme répondant alors à un appel – vers les archives cérébrales consacrées à une autre blancheur extatique, celle de la peau de l’amante déshabillée la première fois et révélant une nue immensité où se perdre, nudité sans bord impossible à contenir dans les mains, à embrasser du regard. Nue bornée d’aucun point cardinal, illimitée. Il lui semble retrouver, impressionné par les signaux paysagers évocateurs et en humant l’air, comme dans ces parfums de poussières réveillées par la pluie, ce vertige tactile, optique et olfactif devant la peau offerte et aujourd’hui retirée comme une marée. Au dernier coude du sentier, entre les troncs et broussailles, le grondement amplifié et les hallucinants ruissellements de nymphes ne font plus qu’un. Entre les branches, il distingue les torsades de mousse brillante et les bassins calmes, émeraude. Encore quelques pas, il surplombe la pleine résurgence. C’est dehors et c’est dedans. Digue rompue. Il n’y a plus de séparation. Spectacle total et à l’air libre du déferlement de plaisir tel qu’il se propage en lui, refoulé, depuis que l’absence transforme le souvenir des fusions amoureuses en forces fuyantes, libres, engendrées par eux mais désormais détachées de leurs existences et n’appartenant plus à personne, restituées à la nature, l’informel sauvage, non domestiqué. Une rivière, là, surgit à la lumière en plusieurs bras – ou plutôt déverse des flots de lumière qui illuminent l’atmosphère de fines gouttelettes brumeuses, infimes flammèches livides de phosphore – après une longue course souterraine dont le tracé demeure inexploré. D’un coup il est douché, électrocuté. Parmi les arbres, des bâtisses de pierre, astucieuses et rudimentaires, chevauchent les cascades. Encastrées. Ce sont d’anciens moulins. Des outils communs où les paysans venaient moudre leurs grains, faire farine. Puis ce furent des moulins hydrauliques produisant de l’électricité, autre bien commun. Assis sur les promontoires rocheux, appuyés aux arbres ou aux fenêtres de la bâtisse, baignant leurs jambes dans l’eau calmée d’un bassin, plusieurs visiteurs et visiteuses sont là, attestant qu’il s’agit d’un bien appartenant à tous, le paysage au sens large, les éléments naturels, la technologie humaine installée là pour en extraire une production culturelle ou industrielle. Mais cette compagnie ne le dérange pas. Au cœur de ce partage du lieu, concret et imaginaire, il éprouve d’une part des sentiments similaires à ceux des personnes se livrant au repos contemplatif, quasiment universels ; il développe d’autre part des perceptions plus singulières, voyant dans la résurgence de la rivière, si troublante de jaillir ainsi d’entrailles terrestres non cartographiées, une analogie avec la manière dont ses amours ensevelies ne cessent de rejaillir là où il ne les attend plus, et ainsi l’irrigue, attestant que l’expérience une fois inaugurée ne se clôt jamais vraiment. Et reste indomptable, tout comme la rivière, aujourd’hui presque calme, mais pouvant d’autres fois être violente, destructrice. Par exemple, quand le débit atteint 200 mètres cube à la seconde, qui et quoi lui résiste ? Et qui sait, peut-être que ses élucubrations subjectives transitent vers ses voisins séduits par le lieu ? En tout cas, lui se sent délivré, il cesse de penser à cet amour en termes de choses dont l’important serait la possession personnelle, exclusive, totale. Non, c’est une force qui l’irradie et voyage, du coup il n’y a plus réellement de perte, de rupture, tout est plus fluide… Après avoir sillonné la fournaise des parois du cirque – rétrospectivement, ce temps de marche se confond avec le temps d’errance sans fin, ayant commencé lors de la volatilisation lointaine de l’amante – , la gorge de la résurgence est d’une fraîcheur bienfaitrice, reconstituante. Ce sont plusieurs flux qui fracturent la roche ou franchissent les arcades du moulin, à travers ses turbines inactives. Un long ruban moelleux de chantilly ou kilomètres de soie nuageuse et cireuse dont on se sert pour représenter les ailes d’ange, se fractionnent plus bas en rouleaux de charpies immaculées, rouleaux chaotiques de dentelles glacées, frappées, qui disparaissent et se recomposent sans cesse. D’une fente élargie, sur un pan de roche sombre, c’est un ruissellement réticulaire de longues et fines lanières nerveuses, dont le dessin varie continuellement mais sans réellement changer, ressemblant aux cieux zébrés d’éclairs de chaleur. Un filet qui se dissout ensuite, se reforme en masse de neige compacte, iceberg qui plonge et impulse le courant qui, plus bas, rassemblé, assagi, ébauche la rivière proprement dite. Le rideau de tulle virginal, craché par le monde obscur, se fragmente en glissant sur la roche d’ébène luisante, se mue en tonnes de caviar nacré dont les billes polies, roulent, voltigent, se cognent, rebondissent, mais reste agglutinées dans une sorte de gelée givrée ivre de vitesse. Granité de gélatine séminale, femelle et mâle, broyée, agitée, chute de grains stellaires moulus par cette immobilité vertigineuse et fracassante où le même déferle sans cesse recommencé. Comme dans ces fontaines qui fonctionnent en vase clos, la même eau sans cesse pompée, repassant infiniment dans les mêmes figures. Ça déferle et ça semble pris dans la glace. Catalepsie hydraulique et vélocité onirique conjuguées, exacerbées. Perles de sueurs roulant sur la peau satinée, pâmée, mate et claire dans la nuit. Filets de salive argentée de lèvres à lèvres proches du râle. Évocation de ces infimes baves extatiques, aux commissures des lèvres, ou pleuvant très loin au fond des yeux, chapelets de bulles délicates, aussi insaisissables que le mercure, aux confins des ruptures. Et sur le bord des jets torrentiels, multidirectionnels, mousses, algues, lichens, fleurs, poils, cheveux, cils discrets et détrempés, brillants de cette humidité sombre des profondeurs. Presque grelottant. Fasciné par le spectacle, naturel et culturel – l’homme ayant cherché depuis des siècles à tirer parti de cette résurgence foudroyante, cherchant par tous les moyens de transmuter sa fascination pour cette énergie folle en moyen de produire de l’énergie domptée –, et surtout emporté par les images intérieures, mimant les cascades pour explorer en lui le ruissellement souterrain de ses désirs tus mais toujours actifs sous d’autres devenirs (travestis), il projette mentalement l’inimaginable. Comment remonter le cours de la rivière ? Comment réinventer la vie, par quelle action poétique et politique ? La beauté de ce qui jaillit là, irrépressible et indescriptible, indispensable au bien être sur le long terme des êtres qui viennent l’admirer, sans mots, rappelle à tous, femmes, hommes, adultes, enfants, personnes âgées, ne serait-ce que confusément, que ce genre de chose, incalculable et insondable, doit rester intouché par le capitalisme et sa folie de propriété. C’est absolument vital. Bel exemple : les moulins ont été régulièrement ravagés, détruits par les crues et ne sont plus, aujourd’hui, que monument mémoriel d’une possession avortée de la nature. Cette dimension que rend palpable la résurgence, il faut la défendre et s’en inspirer pour en transposer la beauté dans d’autres agir, individuels, subjectifs, collectifs, réinventer, autour, une dignité de l’être non réductible au marché. « Le point décisif est là : dans cette perspective, les droits fondamentaux et les biens communs se définissent réciproquement. Les « droits subjectifs » sont redéfinis comme des droits d’accès à des ressources fondamentales pour la vie et la dignité : l’eau, la santé, l’éducation sont des biens communs, non parce qu’ils le seraient par nature, mais parce qu’ils correspondent à des droits fondamentaux opposables à la double logique des marchés et des Etats, composant au moins virtuellement un droit commun supérieur aux souverainetés publiques comme aux droits de propriété. » (P.541)

Quelque chose de similaire, en plus elliptique et aérien, le surprendra devant une silhouette de baleine échouée dans le paysage du Pic Saint Loup, dans l’aire d’un col, partage entre deux vallées. La présence de l’objet a quelque chose, d’abord, d’abrupt et saugrenu, sans aucune présentation. Cela pourrait être une enseigne lumineuse encombrante dont quelqu’un se serait débarrassé. Le matériau évoque en effet ces tubes qui, le jour, sont gris, sans aucun attrait mais, la nuit, se réveillent, illuminent, jettent de la couleur, clignotent… Tel quel, jouant sur cette ambiguïté du matériau industriel, l’objet laisse entendre une résurrection. Animal marin fantomatique, venu par les airs, peut-être un nuage en forme de cétacé, posé sur l’arête d’une colline. Les tubes souples constituant la silhouette de l’animal ont, en outre, la couleur et l’apparence de ces stries crayeuses dans les falaises, anciens fonds océaniques, et pourraient se confondre avec un fossile réanimé, extrait de sa gangue rocheuse. Et, vue de loin, l’armature figurée de l’animal se projette sur le bestiaire fantasque que suggère les silhouettes particulières des montagnes proches, sa forme ayant quelques analogies avec le profil de l’Hortus et l’abrupt dressé du Pic, et pourraient suggérer l’âme de l’animal à qui ces reliefs auraient servi jusqu’ici de tumulus, épousant sa morphologie phénoménale. Dernière apparition fragile avant extinction de l’espèce ? L’œil pénètre dans ces entrailles tubulaires, regarde le paysage à travers ses arceaux et tressage, le spectateur est dans la baleine qui est dans le paysage, éprouvant la situation inhabituelle d’un vivant avalé par la dépouille d’un échouage onirique. Avalé par une baleine presque évanouie dans le bleu du ciel, le vert et le gris du paysage, lui rappelant que jadis elle aurait pu nager ici, il s’évanouit lui-même presque complètement dans une immatérialité des lieux qu’il foule. Il en tire une conscience accrue du danger qui pèse sur la planète et pense que la poésie expérimentée au contact de cette installation pensée par un artiste est bien « gentille » par rapport à la réalité de l’anthropocène (mais bien utile aussi). C’est encore un émoi de la même nature que ce qui se trouva remué par la résurgence de la rivière, qui le submerge quand, intrigué par le vol de quelques rapaces, disparaissant et aussitôt remplacés par d’autres, il scruta longuement les replis du Causse avec un téléobjectif et débusque enfin derrière un entrelacs de souches, un grouillement de vautours sur une charogne, échanges du mort et du vif. Valses des cous et des becs. Déploiement d’ailes. Moutonnement de plumes. Et sans cesse d’autres oiseaux qui cerclent lentement, majestueusement, se rapprochent avant de se laisser tomber dans le tas, à la verticale. Orgie.

Buisson de fleurs jaunes, résurgence de la rivière, mirage de baleine, pogo de vautours dans les causses, il rumine ces images entre réalité et hallucination, en les mêlant à celles d’un rêve qu’il fit une nuit, comme leur continuation nocturne. Le rêve est simple, une jeune fille est allongée dans les dunes, main entre les cuisses, ongles rouges, cône orange dans les oreilles, jambes nues, en petite culotte blanche. Il ne sait si elle dort ou si elle est morte, victime d’un sadique. Son regard tourne autour, essaie de discerner soit la preuve d’une fatale violence, soit les signes d’une vie endormie. La passivité du corps a quelque chose de complètement désincarné, spiritualisé et, aussi, de complètement sauvage, bestial. Il lui semble la connaître et cherche désespérément à retrouver son prénom. Mais dès qu’il ouvre la bouche, ce sont des noms de bêtes qui jaillissent de ses lèvres (comme si elles sortaient vraiment de sa bouche, il les sent passer physiquement dans ses mots, bestiaire inventé par lui, son désir), mustélidés à belle fourrure. Il entend s’éloigner une voix qui fredonne « Il court, il court le furet… Il est passé par ici, il repassera par là… » Et quand il a la conviction qu’il va enfin proférer le prénom juste, nommer la chose et probablement la réveiller, ce n’est plus la jeune fille qui se trouve allongée à ses pieds, mais un animal, une marte couchée sur le macadam, sa petite gueule entrouverte, comme haletante. Il est tellement désarçonné et perturbé qu’il en oublie de crier le nom enfin retrouvé. Il se réveille sans savoir de qui il a rêvé. Et il remue toujours ces relents fantasques, engourdi à la terrasse d’un bistro, sous les platanes. Un bruit lointain de fontaine fracture la torpeur caniculaire. Il passe et repasse en revue les représentations de ces instants, élargissant ou zoomant sur des détails, les mélangeant, les combinant, les disposant mentalement comme des cartes pour une réussite, et cela machinalement, incorporant le tout au rêve, comme une vie se détachant de son corps trop lourd, balourd. Sans qu’il en ait vraiment conscience, son regard, comme un regard surnuméraire, juste mécanique, suit les allés et venues alertes d’une jeune serveuse. Ses longues jambes sveltes, brunes et satinées sont surmontées d’un surprenant (et provoquant naïvement) short, un seul motif en 3D de type Vasarely. Art optique à même la géométrie érotique de la jeune fille, se surimprimant sur la plastique harmonieusement mouvementée de ses formes, empêchant de les distinguer réellement, mais les brouillant dans un jeu infini de déformations, disparitions, amplifications, articulations ludiques, laissant sous-entendre qu’à un certain moment, imprévisible, « vous verrez vraiment ce que vous verrez ». Fuselage haut des cuisses, abdomen doucement galbé, fesses ballons, pubis, plis et rebonds fragmentés, démultipliés dans une sorte de vortex cubiste, en conflit jouissif avec les rondeurs épanouies, elle parcourt rayonnante la salle et la terrasse, son plateau à la main, cantinière irréelle dispensant, l’air de rien, un effet psychosexuel démesuré, dément. Sans jamais être affectée par la chaleur, toujours fraîche. Même décharge électrique et glaciale que sous la résurgence aveuglante et puissante de la rivière. Beauté irrésistible, illisible, indomptable, indescriptible, manifestation charnelle de l’inappropriable, entre réel et irréel, de la consistance de l’apparition. « … une démarche élégante et pour finir un regard, au bon moment, un regard qui te dit, à toi qui as déjà la gorge sèche rien qu’en la regardant, que tu te trompes, tu te trompes lourdement si tu crois pouvoir avoir tout ça, car ce regard te fait savoir que t as affaire à une vierge, qui plus est, une vierge originelle, qui ignore même ce pourquoi elle a été créée, bref, si tout ça est réuni, c’est foutu, déclarèrent ces hommes au parc ou au bistrot, et toi, dirent-ils en désignant leur interlocuteur, tu es cuit, et ils commencèrent à décrire la femme de l’agence de la MALEV, depuis la point de ses seins jusqu’à ses chevilles, commencèrent sans pouvoir finir, car cette femme était, comme ils ne cessèrent de le répéter, impossible à décrire, que dire en effet ? parler de sa jupe qui lui moulait les hanches, de ses longues jambes, oui et après ? de ses cheveux tombant sur ses épaules, de ses lèvres pulpeuses, de son front, de son menton, de son nez, et alors quoi ? il était impossible, absolument impossible de saisir cette femme, de saisir ce qui dans sa beauté était bestialement irrésistible, cette femme,ou, pour être tout à fait franc : cet authentique et majestueux animal sauvage, dans ce monde glacial et écoeurant de faux-semblants. » (Guerre & guerre, p. 48)

Ces visitations d’amour, réincarné dans les éléments naturels et paysagers, l’incitent chaque fois à aller dans le sens de ressaisir la part d’illisible, d’indescriptible, d’incalculable nécessaire à élaborer un social non-réductible à la propriété marchande, sans reste et à s’informer des démarches et pensées qui veulent dépasser le marché, pour les encourager. Recommencer à militer ! Il sait – tout ça reste confus mais néanmoins su – qu’il faut soutenir le combat politique en faveur d’une citoyenneté différente, transnationale, et forcément « plurielle et décentrée » (Commun, p. 566). En commençant par agir sur ses propres dynamiques de subjectivation (commencer par soi, ne plus s’inscrire dans une identité nationale, étatique, ne plus souscrire aux récits identitaires linéaires, sournois, omniprésents, dans les pubs, dans la presse). Alors que : « Il faut ouvrir la voie à une citoyenneté politique non étatique et non nationale, en évitant le repli sur une citoyenneté « morale » ou seulement « commerciale » et « culturelle ». Une telle activité relève à n’en pas douter de la praxis instituante (par exemple, en encourageant la construction de collectifs regroupant des citoyens de plusieurs nationalités autour d’un enjeu écologique commun). » (Commun, p.567). d’autre part, penses-t-il, l’émergence de nouvelles formes de citoyenneté doit être soutenue par une création artistiques, propice à l’auto-altération, qui offrent les schémas mentaux, les modèles culturelles adaptés à de nouvelles organisations politiques. Les modèles culturels, forcément pluriels et rompant avec les dualismes réducteurs, ne sont pas dispensés par la « créativité » majoritairement linéaire. Et c’est bien parce que cette créativité la plus « retable » entretient la dépendance des cerveaux aux formes politiques anciennes, qu’elles sont promues par les industries culturelles. Mais il faut d’autres nourritures, d’autres écritures, d’autres langues.Comme ce livre intriguant qui, dans Guerre & Guerre de Krasznahorkai, bouleverse la vie d’un archiviste (Korim), au point de quitter son boulot, de tout vendre pour transcrire et publier le manuscrit sur Internet et envisager d’en finir avec la vie une fois sa mission accomplie. Le texte raconte le périple de quatre personnages, aux origines de l’histoire de notre civilisation, en recherche de lieux et d’initiatives politiques à même d’inverser la logique guerrière de l’homme et d’installer un devenir de paix. L’auteur anonyme de ce texte envoie « les quatre hommes dans le monde réel, dans l’Histoire, c’est-à-dire dans l’état de guerre permanent, et est tenté de les installer en divers endroits prometteurs de paix, une promesse jamais tenue, et c’est avec une force accrue, un réalisme de plus en plus démoniaque et une précision de plus en plus infernale qu’il s’était mis à dépeindre cette réalité en y insérant ses propres créatures, en vain, car la route les conduisait d’une guerre à une autre, jamais d’une guerre à une paix ». ( Krasznahorkai, p.227) Mais ce sera autant par le style que par le récit – qu’il mettra du reste longtemps à vraiment « comprendre » tandis que la forma d’écriture, elle, le captivera d’emblée – que l’archiviste sera bouleversé. Une manière de rappeler que ces formes d’écriture non lisses, non linéaires, ont plus de chances d’enclencher chez le lecteur une « praxis instituante » par laquelle il se transforme et propage la transformation autour de lui, agissant sur la subjectivation et « produisant de nouveaux sujets par auto-altération des acteurs » ( p. 440). Ainsi porteur d’une dynamique d’auto-altération, ces lecteurs-acteurs oeuvrent à changer les modèles culturels et institutionnels de la société capitaliste. Il faut sans cesse rappeler à quoi ressemblent ces écritures bouleversantes, parce qu’au quotidien, les industries culturelles déploient des moyens énormes pour en éloigner la masse des consommateurs de biens culturels. « Une phrase interminable se présentait, et elle se démenait pour être la plus précise possible et la plus suggestive possible, recourant à tout ce que la langue permettait et ne permettait pas, les mots affluaient dans les phrases et s’enchevêtraient, se télescopaient, mais pas à la façon d’un carambolage sur la voie publique, non, plutôt comme un puzzle, dont la résolution était vitale, se retrouvaient accolés dans une promiscuité dense, concentrée, fermée, étouffante, oui, c’était bien cela, fit Korim en hochant la tête, c’était comme si chaque phrase, ‘all the sentences’, était d’une importance capitale, une question de vie et de mort, ‘life and death’, suivait un rythme vertigineux, et ce qui était décrit, construit, développé, exposé était si complexe, ‘so complicated’, qu’on n’y comprenait rien, oui, déclara Korim, et il avait vraiment bien fait de lui révéler l’essentiel, car la Rome du sixième chapitre était d’une complexité atroce, et c’était vraiment l’essentiel, et le fat que le manuscrit, une fois cette complexité atroce installée, devenait vraiment illisible, illisible et dans le même temps d’une beauté incroyable…  » (p. 220). Et, au long de cette lecture de l’interminable illisible : « écrire la réalité en boucle jusqu’à la folie, imprimer les scènes dans l’imaginaire du lecteur avec des détails délirants et des répétitions qui relevaient de la maniaquerie, c’était comme si l’auteur, expliqua Korim, et ce n’était pas une image, s’était servi, en guise de stylo et de mots, de ses ongles, pour graver les choses sur le papier et dans l’imaginaire du lecteur, car si l’accumulation de détails, les répétitions et les approfondissements rendaient la lecture plus difficile, tout ce qui était détaillé, répété, approfondi, restait gravé à jamais dans le cerveau, ‘brain’, et si les phrases se répétaient, l’auteur procédait à de fines modulations, ici la phrase était enrichie, là simplifiée, ici plus obscure, là plus limpide, et, de façon étrange, fit Korim, songeur, cette répétition ne provoquait pas de crispation, d’agacement ou de lassitude chez le lecteur, non, celui lui permettait de se dissoudre, dit Korim en regardant le plafond, de se camoufler dans l’univers évoqué. » (p.195). Une douche d’interminable, d’illisible et de beauté, de « complexité atroce » magnétique du fait que cette beauté indescriptible jaillisse de « nulle part », d’un parcours non élucidé au plus profond du cerveau qui l’accoucha, connecté à tout le social qui l’environnait, c’est ce dont il s’aspergea dans la résurgence de la rivière. En aspirant, à partir de ses propres résurgences amoureuses devenues autre chose, aux pratiques culturelles de l’auto-altération instituant peu à peu de nouveaux biens symboliques, source souterraine d’une future société de paix. Finalement, déroulées au long de lentes péripéties, n’est-ce pas toutes choses perçues sans le savoir encore, en plongeant dans les yeux de l’autre, qu’ils soient bleus ou charbon, clairs ou impénétrables, lors de la première interpénétration qui est aussi début de l’interprétation d’une vie qui en est toujours à son commencement ? Au fond du gouffre oculaire, abîme cristal et géologique des êtres amoureux façonnés par des millions d’années, disparition et résurgence des rivières de sens, passages incessants du cadavre au vivant (vice-versa), nuage squelette de baleine blanche voguant sur les sommets des anciens fonds marins (inversion des paysages), mêlées voraces pour arracher un peu de subsistance (jouissance et charogne)… N’est-ce pas une partie des mystères qu’il crut discerner et éprouver se perdant dans les yeux de l’amante ? Une expérience d’immersion où rien n’est reconnaissable en tant que tel, juste un jeu de pathos étouffés ou lumineux, de halos mystiques ou matérialistes. (Ce qu’a peut-être évoqué Claude Lévêque, au zénith d’une chapelle animale, provisoire, lever ou coucher de soleil, lueurs d’au-delà tout au bout d’un point de fuite dessiné, dans le noir absolu, par les parois de cavernes zébrées de nervures légèrement épileptiques ?) Mais cela, oui, il y a mariné dans ces halots, quand leurs yeux se confondaient, illimités, leurs corps interpénétrés se fouillant mutuellement, et qu’il lui semblait amorcer une brasse éperdue pour remonter la rivière, à contre-courant, dans ses cheminements souterrains non cartographiés. (Pierre Hemptinne)
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Fiction et violence

Javier Marias, « Ton visage demain (III). Poison et ombre et adieu. », 618 pages, Gallimard 2010

C’est le troisième tome, le plus volumineux, le plus animé aussi. Reprenons le fil : Jaime Deza, le personnage principal, fait la lente expérience troublante de l’entre deux, ou du double fond où l’on se cache pour entendre ce que l’on ne nous dit jamais, c’est la dimension du tout est permis. – Interstices de la langue – C’est d’abord un entre deux de la langue, présent au long des trois volumes : espagnol exilé à Londres, ayant fait des études littéraires et donné cours à Oxford, il ne cesse de comparer et signaler des écarts ou des rapprochements entre les expressions anglaises et espagnoles, il compare les manières de dire, il a une fibre de linguiste. Il va d’une langue à l’autre. – L’interprétation, le déchiffrage. – Fatigué d’un petit boulot qu’il exerce à la BBC, un ancien professeur qu’il estime particulièrement (Wheeler), le met en rapport avec un certain Tupra qui l’engage pour un drôle de job où il doit « interpréter » les paroles et les comportements de personnages dont il ignore tout. Cela consiste à dire tout ce qui lui passe par la tête en relation avec ce que ces personnages disent, la manière dont ils s’expriment, les intonations, le choix des mots, les mimiques, la lueur dans les yeux… Ce qui peut paraître simples élucubrations est pris au sérieux comme s’il s’agissait d’une voyance scientifique, il a un don de plus en plus rare, lui laisse-t-on entendre, qu’il doit travailler, exploiter. Il est bel et bien enrôlé dans une cellule des services secrets (MI6). Et s’ouvre alors à lui le vaste No man’s land qui sépare toutes les existences, c’est comme d’être dans un local avec des glaces sans tain permettant de regarder vivre les gens et de surveiller le cours de leurs histoires. À partir de la manière dont ces services secrets interprètent la vie des uns et des autres, se constitue un potentiel narratif qui rend possible d’intervenir dans leurs destinées. De modifier la manière dont chacun se raconte. Et pourtant, à bien des égards, ces interprétations n’ont rien de rationnel (comment serait-ce possible), c’est du vent, de la fiction, du conjoncturel, un flot de supposition (le don balaie les possibles). D’abord surpris par l’étrange nature de ce travail, il en devient addict, pas seulement du fait des émoluments confortables, mais à cause précisément du regard particulier, en surplomb masqué, sur le devenir des gens, le sentiment de participer à l’invention du réel : « Non, il ne m’était plus facile de m’imaginer en train de faire un autre travail moins commode et plus mal payé, moins attirant et moins varié, après tout chaque matin j’affrontais de nouveaux visages ou approfondissais ceux qui m’étaient connus, et c’était un vrai défi de les déchiffrer. Parier sur ces possibilités, prédire leurs comportements, c’était presque comme écrire des romans, ou du moins des portraits. Et de temps à autre, il y avait des sorties, des traductions sur le terrain et quelques voyages. » Il se trouve dans une situation qui le stimule à repenser au passé de son père, victime des services secrets de Franco, victime de mauvaises langues qui l’avaient interprété de manière contraire au régime totalitaire. – Maîtriser les histoires – Ce qui confère du pouvoir au service secret sur les personnalités gérant les affaires du monde (de bas en haut, dans la lumière ou l’obscurité) est le désir, de ces personnages, de maîtriser jusqu’au bout leur image et le sens de leur action, d’éviter de partir d’une manière qui gâcherait tout ce qu’ils auraient cherché à construire durant leur vie. « C’est en cela que consiste le complexe Kennedy-Mansfield : en la crainte d’être à tout jamais par sa façon de finir, dénaturé, et que vie entière semble n’avoir été qu’une formalité, un prétexte, pour arriver à un achèvement criard qui nous dépeindra pour l’éternité. Ce danger, attention, nous le courons tous, même si nous ne sommes pas des personnages publics, mais des individus obscurs, anonymes et secondaires. Chacun assiste à son récit Jack. Toi au tien et moi au mien. » En interprétant la vie des autres, les services secrets peuvent produire des interférences, voire effectuer du chantage en menaçant d’orienter une destinée vers des issues non souhaitées, dénaturantes. – Entre deux du sexe, de la séparation. – Jaime Deza est « coincé » à Londres suite à une relation amoureuse en suspens. Une rupture, mais il entretient l’espoir de retrouvailles. Il n’est plus avec la femme de sa vie sans pour autant se sentir disponible pour de une nouvelle relation stable. Inévitablement, jour après jour, le manque s’atténue et il peut entrevoir l’instant où, sans l’avoir voulu, il rompra définitivement avec le désir pour son ancienne compagne. « Ce matin-là je découvrirais que je me serais habitué à Londres, à Tupra, à Pérez Nuix, à Mulryan et à Rendel, au bureau sans nom et à mon travail de tous les jours et à Wheeler de temps en temps, lequel avait connu Luisa et deviendrait soudain le lien avec mon oubli. Je découvrirais que je m’étais tout à fait habitué, je veux dire au point de ne plus être étonné en ouvrant les yeux et de ne plus m’interroger sur aucun d’eux. Ils seraient mon quotidien et mon monde, ce qui existe sans qu’on se pose de questions, et mon air, et Luisa ne me manqueraient plus, ni ma ville et ma vie passées. Uniquement les enfants. » Dans cet état d’esprit, par un concours de circonstance inattendu lié au don spécifique qu’il possède pour interpréter et faire croire à ce qu’il projette dans la vie des autres – par la grâce d’une demande de service, première situation où il prend conscience du pouvoir de sa situation sur la vie d’un tiers -, il se retrouve au lit avec une jeune collègue, en tout bien tout honneur. Il est tard, ils sont fatigués, le ton est à la camaraderie. Mais voilà, il y aura baise sans qu’il y ait franchement de demande ou d’invitation, sans les préalables du flirt, sans réelle étreinte et participation, il y aura pénétration confirmée et pourtant si peu « homologuée », et cet acte sexuel rejoindra d’autres motifs de cette saga au titre d’événements dont on finit par mettre en cause la véracité (l’exemple le plus récurrent est cette fameuse tache de sang du premier volume, dont l’explication sera donnée dans les dernières pages du troisième volume). Il sait qu’il l’a prise, mais le temps passant, il en doutera de plus en plus, jamais complètement. Entre deux. « Tout avait été silencieux et timide, en fait, cela avait été fantomatique et il n’y avait pratiquement pas eu d’autres échanges, simplement, au bout d’un moment, j’avais senti sa poussée à elle aussi, il n’y avait plus seulement la mienne et ni l’une ni l’autre n’était plus dissimulée ni légère, c’était comme si nous nous enlacions fortement sans nous servir de nos bras, elle se serrait contre moi et moi contre elle, mais seulement avec une partir du corps, la même pour nous deux comme si nous n’étions que cette partie ou ne consistions qu’en elle, on aurait dit que nous nous étions interdit de nous étreindre d’aucune façon, ni avec les jambes ni avec les bras ni par la taille ni en nous embrassant. Je crois que nous ne nous étions même pas pris la main. » Sans lendemain. – Fondements violents. – Précédemment, il a été témoin – plus que cela, acteur passif – d’un acte très violent de son chef à l’égard d’un compatriote pas très recommandable mais pas dangereux. Scandalisé, il demande des comptes à son chef qui entreprend, sans le ménager, de lui ouvrir les yeux. D’abord en lui demandant pourquoi se priver de la violence quand on peut constater à quel point elle est répandue et banalisée et quand, par lucidité, on s’avoue qu’elle est incontournable. Il ne trouve aucune réponse satisfaisante (à part des formules morales toutes prêtes). Alors, pour lui ouvrir les yeux, son chef lui impose une séance ultra-secrète de DVD à regarder. Ce sont des films en provenance du monde entier, filmés et récoltés par des moyens occultes, par des réseaux d’agents et d’indics, par des particuliers qui vendent leurs services. On y voit des personnalités – politiques, médiatiques, militaires, économiques -, s’adonner à des passions qui, selon les morales en vigueur ici ou là,   représentent de beaux moyens de pression. Certaines scènes relèvent de mœurs légères, de perversions « classiques », mais d’autres sont proprement insoutenables à regarder, exhibant tortures et exécutions sommaires ou non. Et, en regardant ce genre de choses, dont on soupçonne toujours l’existence, « on sait que ça existe », mais dont l’impact, d’être ainsi rassemblées et accumulées en archive en un lieu confidentiel peut être foudroyant – c’est donc vrai -, un véritable poison pénètre Jaime Deza. « Et donc entra en moi, comme à travers une aiguille lente, ce qui m’était totalement extérieur et que j’ignorais totalement, ce que je n’avais ni prévu ni imaginé ni même rêvé, et tout cela venait tellement du dehors qu’il ne me servait à rien d’avoir lu dans la presse des choses sur des cas semblables, qui y semblent toujours lointain et exagérés, ni dans des romans, ni de les avoir vus au cinéma, dont nous ne croyons jamais tout parce que nous savons bien au fond que tout y est feint, même si nous sommes fous des personnages ou que nous nous identifions à eux. » Cette banque d’images sordides est présentée comme l’assurance de pouvoir intervenir, un jour ou l’autre, contre l’un ou l’autre de ces « malades » dominants et de contrecarrer tant soit peu leurs penchants prédateurs qui pourraient passer les bornes. Cette violence serait utile parce qu’elle permettrait de peser sur les bas instincts, de faire chanter les individus puissants et déviants pour maintenir un équilibre (tout relatif). À ce titre, vive les vices et les méfaits ! « Comment ne serait-ce pas bon pour nous que les gens soient faibles ou vils ou cupides ou lâches, qu’ils tombent dans la tentation et fassent de monumentales gaffes, et même qu’ils participent à des crimes ou en commettent. C’est la base de notre travail, la substance. Bien plus : c’est le fondement de l’Etat. L’Etat a besoin de la trahison, de la vénalité, de la tromperie, du délit, des manœuvres illégales, de la conspiration, des coups bas (des actes héroïques, en revanche, seulement au compte-gouttes et de loin en loin, pour le contraste). » – Contamination. – Dans une période vacances, il rentre à l’improviste à Madrid pour voir son père, ses enfants et leur mère. Quelque chose cloche dans le comportement de celle-ci par rapport aux visites précédentes. Elle se débine, est toujours occupée, absente, visiblement « il y a quelqu’un dans sa vie ». Cela ne serait rien si elle en parlait normalement, comme on peut parler de ça avec un ex, après un certain temps de rupture. « Mais alors, en revanche, après le coup d’œil, je vis tout de suite ce qu’il  avait d’anormal, impossible de ne pas le voir, pour moi du moins. Elle avait essayé de le maquiller, de le cacher, de le couvrir. (…) Ce que portait Luisa sur son visage était différent, ce n’était pas uno sfregio, une estafilade, une coupure ni un grattage, mais ce qu’on a toujours connu comme un œil au beurre noir dans ma langue et en anglais comme un œil noir, même si, l’impact ou la cause n’étant pas récents, la peau jaunissait déjà, ce sont des couleurs mélangées qui apparaissent après ces coups, il n’y en a jamais une seule, mais à chaque phase plusieurs qui coexistent, et qui de plus sont changeantes, de là peut-être le désaccord entre les deux langues (même si la mienne se rapproche de l’autre en parlant aussi d’un « œil funèbre »), elles sont toutes longues à disparaître, malchance pour nous deux, il n’y avait pas assez longtemps que  c’était arrivé. » Voilà qu’un de ces cauchemars se réactive, celui où son ex tombe aux mains d’un sadique et, talent d’interprète des services secrets oblige, il est persuadé que sa femme est amoureuse d’un homme qui la bat. Pour le coup, il y aura enquête et filature. C’est à ce moment qu’il se rend compte qu’il a appris quelque chose d’utile en travaillant pour le MI6, des moyens et des techniques pour intervenir, prendre les choses en main. Il importe l’éthique particulière du service secret dans le comportement de sa vie civile. Le personnage, peu recommandable, est un séducteur du milieu artistique, célèbre pour ses copies de tableaux de maîtres, activité dont il vit. Concernant ses relations avec les femmes, elles ont une réputation sulfureuse. Impliqué par ce qui le lie à sa femme, secoué par ces images de coups, titillé par les discours de son chef légitimant la violence pour la faire cesser, il se donne le droit d’intervenir, d’user de violence pour faire peur à ce triste faussaire et l’éloigner définitivement de Luisa (à l’insu de celle-ci). Il se surprend à échafauder un plan et à se voir capable de menacer un homme avec une arme, de le frapper, de lui tenir des propos épouvantables jusqu’à l’impressionner, faire peur, même si le gaillard en question est un dur à cuire. Par contre, le forfait accompli comme une sorte de rite initiatique, la réflexivité vient le tourmenter : « Tout cela commença à me sembler incroyable, que je me sois comporté de cette façon, presque sans avoir de poids sur la conscience, comme un sauvage ou comme si j’étais de ceux qui sont convaincus par l’idée pragmatique qu’il faut faire ce qu’on doit faire, et que comme ça, c’est fait, et que, quoi qu’il arrive ensuite, le principal est fait et qu’il n’y a pas de retour possible. » Dans la foulée, et de retour à Londres, il apprendra que des propos tenus antérieurement dans le cadre de son travail d’agent secret, ces discours d’interprétation sur la vie des personnes influentes, ont été utilisés pour mettre hors d’état de nuire une star de la variété internationale. Avec mort d’homme, sacrifié. Ebranlé, il se demande s’il pourra continuer  à vivre avec tout ça sur la conscience et s’oriente vers une démission du groupe auquel il appartient, mais non sans avoir, au préalable, une longue conversation avec le vieux professeur raffiné d’Oxford, Wheeler, lui-même ex agent secret ! Il distillera l’explication de plusieurs thèmes qui traversent tout le roman. Et quand Jaime Deza lui demande s’il savait que son don et sa capacité « pouvait servir à ça, à ce qu’une personne meure et qu’une autre se retrouve en prison ? À ce qu’on prenne des mesures si drastiques, à changer tant de vies, et même à en supprimer une ? », la réponse sera claire : « ce n’est pas parce que tu le quitteras que tu ne t’exposeras pas à ce que ce que tu dis t’être arrivé ne t’arrive de nouveau. En fait, ça ne t’est pas arrivé. C’est arrivé, tout simplement, et ce genre de choses peut se produire n’importe où. Personne ne peut contrôler l’utilisation qu’on fait de ses idées et des paroles, ni prévoir entièrement leurs conséquences ultimes. » – Conclusion – C’est résumer à peu de choses l’épaisseur d’un texte fouillé de 600 pages. Mais, je pense que ça donne une idée de la manière dont progresse l’investigation littéraire de Javier Marias. À travers la mémoire – le personnage se souvient énormément, fouille les souvenirs des autres, ses proches, ses amis – et le flux d’histoires que tout le monde s’invente et fait involontairement circuler, comment se forme la violence, comment elle intervient, comment chacun peut en être acteur. C’est un peu banal si l’on dit « ça montre comment un brave type en vient à exercer la force autoritaire, brutale, pour casser le cours des choses, infléchir la vie de quelqu’un, se substituer au destin ». Mais l’examen de ce processus n’est pas banal, partant de cet exercice en soi anodin d’interprétation des faits et gestes et en faisant le centre névralgique, là où le langage hésite entre réel et fiction et devient une force pour repenser, prendre en main et organiser à sa façon. La relation au père et avec lui le passé franquiste et aussi les longs entretiens avec le professeur Wheeler situe l’action dans le flux et reflux entre temps de guerre et temps de paix. Deux temps séparés par une fine membrane poreuse à travers laquelle passe le langage, les mots, les histoires, créant des liens, des similarités, de la confusion entre les deux logiques, de l’interdépendance entre les forces fictionnelles du bien et du mal, sans que l’on sen rende compte. C’est pas mal, un beau « guerre et paix ».  (PH)