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Dieu et l’opinion publique

Giorgio Agamben, « Le règne de la gloire », Seuil 2008, 435 pages

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Je craignais de décrocher, redoutant ce texte dense se déployant en commentaires érudits de textes anciens théologiens où l’auteur allait chercher les fondements de l’économie religieuse et du gouvernement des hommes par Dieu. Quoi ! ? passer autant de temps sur des textes calotins ? Puis, voilà, l’entreprise se révèle passionnante, l’analyse des textes et des idées est brillante. Et surtout, tous ces textes anciens qui cherchent à décrire le royaume de Dieu sont terriblement proches de nous, comme les débuts de notre pensée (éléments de notre ADN intellectuelle). Le fondement est la distinction entre « règne » et « gouvernement ». Le règne est absolu, « divin », transcendant, il est immanent à l’ordre naturel. Le gouvernement est une sorte de transposition sur terre de ce pouvoir céleste, une application dont la légitimité est sa connivence avec la gloire du règne. Ce sont ainsi de remarquables balbutiements érigés en méthode pour poser un commencement, affirmer un début, organiser l’impensé, la pensée de la pensée. Bref, masquer le vide en rencontrant sans cesse la circularité des arguments… Comme cet échantillon qui tente de départager « cause première » et « cause seconde » : « L’opération à travers laquelle la cause seconde cause son effet est causée par la cause première, parce que la cause première aide la cause seconde en la faisant opérer : c’est pourquoi c’est la cause première qui est davantage cause que la cause seconde de l’opération selon laquelle l’effet est produit par la cause seconde.. » (Thomas). Ou encore, cette conclusion qui découle de l’analyse scrupuleuse des textes sur l’économie des rituels et prières : « l’idée est plutôt que, sans les pratiques rituelles, le plérome divin perd sa force et déchoit, que Dieu a donc besoin d’être continuellement restauré et réparé par la piété des hommes, tout comme il est affaibli par leur impiété. » Comme quoi une étrange dépendance s’installe entre le créateur absolu et ses créatures : il pourrait très bien, finalement, avoir commencé avec elles… Les « débuts » sont pensés en termes d’économie, au sens de gouvernement des hommes et des choses humaines dépendant de la révélation du mystère de Dieu. C’est de ce mystère, en quelque sorte, que rayonne la dynamique qui fait tenir l’organisation des échanges entre dieu et les humains, entre les ceux-ci et ceux qui exercent le pouvoir terrestre. (C’est logique, on sait que l’inexpliqué, l’inexplicable développe un régime d’angoisse qui pousse à créer, à inventer, interpréter, construire… que l’on soit croyant ou non.) Hiérarchie des anges et saint-Kafka. Et la hiérarchie des anges, imaginée pour représenter le pouvoir de Dieu dans son mystère, correspond aux hiérarchies administratives utiles au bon gouvernement des sujets en chair et en os. Et vice versa, ainsi se construit la symétrie entre pouvoir céleste et pouvoir humain qui peut embrouiller les incrédules. Les échanges entre religieux et païen sont constants (cfr. le chapitre « Angélologie et bureaucratie »). Surtout au niveau de l’exercice du pouvoir. Bâti sur du vide, celui-ci fonctionne par le régime des louanges, de l’adoration et les pratiques de l’acclamation. Nous avons de tout ça des idées très vagues (même quand j’étais croyant, je n’avais aucune idée que le mot « amen » était un terme acclamatif, mais simplement le terme qui terminait les prières), mais durant très longtemps tout cela relevait de codes très précis et opérationnels, efficaces. C’est ce qu’étudie « l’archéologie de la gloire » qu’esquisse l’auteur. Plus il avance dans son étude et plus apparaissent les liaisons avec l’histoire plus proche de nous. Exemple 1 : « Il n’est pas étonnant cependant que les acclamations sportives soient investies du même processus de ritualisation que celui qui définit les acclamations des empereurs – il y eut même, sous le régime de Justinien précisément, une émeute qui secoua la cité pendant une semaine et qui eut comme mot d’ordre une acclamation sportive (nika, « vaincs ! », exactement comme aujourd’hui, en Italie, une faction politique importante tire son nom d’une acclamation entendue dans les stades.) » Exemple 2 : « Entre le XIIIe et le XVIe siècle, l’emploi des louanges dans la liturgie et dans les cérémonies de couronnement commence partout à décliner.Mais elles réapparaissent de façon inattendue au cours des années 1920, ressuscitées par les théologiens et les musicologues au moment précis où « par une de ces ironies que l’histoire affectionne (Kantorowicz), la scène politique européenne est dominée par l’émergence des régimes totalitaires. » Le système rituel des louanges, de l’adoration, des acclamations est une vaste entreprise de capter l’émotionnel au profit de l’ordre, du pouvoir. Et c’est la pompe délirante : « Il est clair depuis le début que la fonction de cette gigantesque chorégraphie du pouvoir n’est pas simplement esthétique. Il s’agit, écrit l’empereur, de placer au centre du palais une sorte de dispositif optique, « un miroir limpide et d’une netteté parfaite pour que, en y observant attentivement l’image du pouvoir impérial (…), il soit possible de tenir les rênes du pouvoir avec ordre et dignité » » ! Le pouvoir s’alimente de son image ! Le trône vide sera un symbole au centre de bien des cérémonies d’allégeance… Empereur ou Dieu, le paradoxe du processus est vertigineux : « la gloire, le chant de louange que les créatures doivent à Dieu, provient en réalité de la gloire même de Dieu, elle n’est que la réponse nécessaire et comme l’écho que la gloire de Dieu éveille chez elles (…), tout ce que Dieu accomplit, les œuvres de la création comme l’économie de la rédemption, il l’accomplit uniquement pour sa gloire. Et toutefois, les créatures lui doivent pour cela reconnaissance et gloire. » (Et les textes théologiques s’accumulent pour démêler cette puissance paradoxale.) Toute cette fabuleuse organisation de la louange et de la gloire se présente comme les bonnes pratiques pour améliorer la vie ici-bas et gagner son paradis. Pourtant, « nous ne croyons pas à un pouvoir magique des acclamations et de la liturgie et nous sommes convaincus que les théologiens et les empereurs non plus n’y ont jamais cru. Si la gloire est si importante en théologie, c’est avant tout parce qu’elle permet de maintenir unies dans la machine gouvernementale Trinité immanente et Trinité économique, l’être de Dieu et sa pratique, le Règne et le Gouvernement. » Gloire et vide du pouvoir. Mais qu’en est-il du paradis, de la vie éternelle qu’il faut gagner au prix d’incommensurables efforts sur terre ? Comment s’écoule la vie éternelle ? Elle s’écoule comme « rien », on n’y fait rien, on n’y sent rien, c’est le désoeuvrement absolu, c’est shabbat à l’infini, c’est le superbe ennui éternel, le vide, le rien ! Une sorte de contemplation infinie de « soi »… Si les transferts de la théologie vers la sécularisation sont nombreux et souvent observés, le propos de Giorgio Agamben, selon un cheminement rigoureux et éclairé, difficile à restituer dans un article de blog, va bien plus loin (et comme il le disait d’entrée de jeu, il « dépasse » Foucault !) : « (…) la sphère de la gloire –dont nous avons tenté de reconstruire la signification et l’archéologie- ne disparaît pas dans les démocraties modernes, mais se déplace simplement dans un autre contexte, celui de l’opinion publique. Si tel est bien le cas, le problème aujourd’hui si discuté de la fonction politique des médias dans les sociétés contemporaines acquiert une nouvelle signification et une nouvelle urgence. » Et pour ne laisser planer aucune ambiguïté : « Ce qui restait autrefois confiné dans les sphères de la liturgie et du cérémonial se concentre dans les médias et, en même temps, à travers eux, se diffuse et s’introduit dans tous les moments et tous les milieux, aussi bien publics que privés, de la société. La démocratie contemporaine est une démocratie intégralement fondée sur la gloire, c’est-à-dire sur l’efficacité de l’acclamation multipliée et disséminée par les médias au-delà de toute imagination. » Voilà, c’est pas tout de le dire, mais c’est l’articulation des arguments, de cette archéologie de la gloire depuis les fondements de l’église jusqu’à aujourd’hui, en 380 pages qui confèrent un caractère créatif très fort à cette conclusion. Dernièrement, dans Le Monde ou Libération, une intervention de François Fillon, à propos de la crise, était titrée par une citation de son discours : « L’opinion ne comprendrait pas ». Comme dans le régime de la gloire divine, vide, abîme et circularité continuent à faire office de moteur politique ! Notes de bas de pages : Ce livre comporte des notes exceptionnelles, de nature à provoquer le ravissement. Par exemple, page 374, description du langage poétique. Surtout, celle de la page 355 (elle fait deux pages) sur Hölderlin. L’auteur, dans le paragraphe auquel se rapporte la note, examine les hymnes, pièces importantes des appareils de glorification. D’où l’examen des « hymnes tardifs d’Hölderlin » qui donnent congé aux dieux, en « brisant le rythme propre de l’hymne. » Suit une description magnifique de la « prosodie hachée et, pour ainsi dire, l’aprosodie des derniers hymnes de Hölderlin. » Exemple : « Ici chaque mot –parfois même une simple conjonction, comme aber, « mais »- s’isole et se ferme si jalousement sur lui-même, que la lecture du vers et de la strophe n’est qu’une succession de scansions et de césures où chaque discours et chaque signification semblent se briser en mille morceaux et se crisper dans une sorte de paralysie à la fois prosodique et sémantique. Dans ce « staccato » du rythme et de la pensée, l’hymne présente l’élégie – la plainte sur le congé des dieux, ou plutôt sur l’impossibilité de l’hymne- comme unique contenu. » Quand l’analyse de textes est aussi sensible et créative, elle donne envie de relire, elle apporte de nouveaux éclairages, elle renouvelle la compréhension, les émotions, elle leur donne une nouvelle vie, c’est la production de ces commentaires qui garde ces textes vivants, les porte dans le temps, stimule les perceptions du lecteur… (PH)

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L’outil singulier Foucault

Paul Veyne, « Michel Foucault. Sa pensée, sa personne. », Albin Michel/bibliothèque Idées, 215 pages, 2008.

 

 

 

 

 

 

 

 Une évocation du style de Michel Foucault, une description de son esthétique, « transformation de soi par soi-même », système de pensée, techniques pour agir avec sa pensée, manière d’être dans la vie. Ce n’est pas une analyse réservée aux spécialistes, mais un bel ouvrage de synthèse qui présente les outils principaux que Foucault a forgés pour permettre à tout travailleur intellectuel de mener au mieux ses besognes quotidiennes (appropriation utilitaire!). Rappel de fondamentaux ! D’abord éviter tout présupposé transcendant, « la pensée ne naît pas d’elle même »,  ne pas prendre comme point de départ des « universaux », des idées universelles, ces positions qui préconditionnent l’orientation de l’analyse, le sens des interventions, présupposent les conclusions. Il n’y a pas de système tout fait qui permettrait d’expliquer les choses. Foucault est avant tout historien, archéologue, il cherche à expliquer, en se « mettant dans la peau des personnages », en singularisant les choses, les objets, les éléments du discours. « Aborder chaque question historique en elle-même et jamais comme un cas particulier d’un problème général. » Ensuite, il convient de prendre conscience que l’on ne pense pas seuls, mais avec les moyens du bord, ceux mis à notre disposition par l’époque dans laquelle on vit : les institutions, l’état des connaissances, les lois, les héritages culturels… « À chaque époque, les contemporains sont ainsi enfermés dans des discours comme dans des bocaux faussement transparents, ignorent quels sont ces bocaux et même qu’il y ait bocal. » Cela prédispose à la prudence, à la modestie, et au travail : pas simple d’ausculter les parois du bocal ni de prendre position face à la fabrication institutionnelle des idées reçues. Il n’y a pas vérité absolue, finale, qui bornerait l’histoire, qui donnerait raison à un camp, à une idéologie, mais un processus incessant pour penser ce qui est vrai, en analysant les formations historiques des idées, des croyances, des organisations sociales, des camps et des idéologies, leurs implications dans l’actualité. Se cultiver, se soigner, participer au mieux être de la société, c’est probablement s’inscrire dans cette dynamique qui refuse le mot de la fin et ses adeptes. Pour le transcrire de façon très pratique : s’impliquer dans la vie publique, par exemple au niveau de la politique culturelle, ce n’est pas chercher à avoir raison dans la manière d’interpréter les tendances et besoin de l’époque en se rangeant à priori sous telle ou telle bannière (industrie culturelle, autonomie des individus), mais à dissiper les mirages du piège dialectique pour construire une autre relation au savoir, problématiser autrement tous les objets de ces champs d’action. « La causalité historique est sans premier moteur (l’économie n’est pas la cause suprême qui commanderait tout le reste ; la société pas davantage) : tout agit sur tout, tout réagit contre tout. » Et l’homme est voué à « errer et à se tromper ». L’affirmation est forcément souvent risquée, hasardeuse. Le rôle de tout responsable quel qu’il soit est de contribuer à « diagnostiquer le présent », « dire l’actualité » au plus juste. En tout cas à tendre vers… Cette dynamique foucaldienne s’incarne aussi dans une discipline du style de soi, de la subjectivation et de la rigueur : « On écrit quelque chose quand on l’a déjà fortement usé dans sa tête ; la pensée exsangue, on l’écrit, voilà. Ce que j’ai écrit ne m’intéresse pas. Ce qui m’intéresse, c’est ce que je pourrais écrire et ce que je pourrais faire. » C’est ce genre de discipline (entre autres) qui favorise une autre approche de la recherche de soi.

Voici rapidement épinglés quelques éléments simplifiés qui, depuis mes premières lectures de Foucault, m’ont toujours stimulé! Le livre de Veyne, bien entendu, analyse plus en détails, de façon limpide, la méthode de travail de Foucault, les questions du scepticisme, de la subjectivation, les relations entre savoir et pouvoir. Il y aussi quelques souvenirs personnels du « samouraï » (comme il appelle son « héros »), quelques anecdotes, pas fondamentales mais laisse percevoir, en lien avec les idées, la complexité de la personne, et la difficulté d’une harmonie entre pensée et vivre. Je déplore toujours autant la méfiance (un peu posée) de Foucault à l’égard de la sociologie (alors qu’une certaine sociologie est assez proche des méthodes qu’il préconise dans la construction de l’objet d’étude).

Une citation : « La politique et l’économie ne sont ni des choses qui existent, ni des erreurs, ni des illusions, ni des idéologies. C’est quelque chose qui n’existe pas et qui pourtant est inscrit dans le réel, relevant d’un régime de vérité qui partage le vrai et le faux. » Une étrange musique que j’ai toujours trouvée froide et exaltante,