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Géométries plurielles

Jean-Pierre Scouflaire, « Tout va bien, rien n’est droit », Autoportraits, Galerie Jacques Cerami, du 7 novembre au 13 décembre 2008.

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La Galerie Jacques Cerami est une des rares (la seule ?) vraie galerie d’art contemporain professionnelle dans la partie francophone du pays. Avec une ligne conductrice rigoureuse et savoureuse, une conviction et une fidélité à des artistes suivis dans la longueur, avec un positionnement qui dépasse les frontières du Hainaut, de la Belgique. Elle est située à Couillet, ça mérite d’être signalé. C’est là que Jean-Pierre Scouflaire donne régulièrement de ses nouvelles en présentant la continuation de son travail. Là aussi dans une fidélité à quelques hypothèses de travail jetées (au sein de l’art construit) depuis pas mal d’années. Il y a, à la fois la continuation d’un propos et, en même temps, un renouvellement. Une ressemblance et une dissemblance qui se chevauchent, se masquent successivement. Effet d’optique ? Comme si à chaque nouvelle livraison l’artiste réussissait la prouesse de nous présenter le même mais sous une facette nouvelle, insoupçonnée. Ce qui cause un peu cet effet ahurissant de tourner autour du même et de ne jamais le reconnaître, tourner sans avoir l’impression de repasser au même endroit. Il y a juste des indices de ressemblance, de correspondance, de référence, de perspective. Profondeur que l’on explore non sans jubilation, exaltation et hypnose : l’impression que ce qui, au départ, n’était qu’un filon de surface, ou destiné à un discours relativement circonscrit, se révélait inépuisable, intarissable. Une question de regard. Le regard est la convergence de deux yeux. Chaque œil voit différemment et c’est la mise en commun qui engendre une image unique. Autant dire qu’une image absolument unique n’existe pas, elle est toujours constituée de plans nuancés, divergents, complémentaires, conflictuels dont seule la superposition fantomatique donne l’impression d’homogénéité. Il n’y a rien d’unique, tout est toujours composé, résultat d’une confrontation, d’une rencontre du presque semblable, mais jamais tout à fait. Il y a quelque temps que Jean-Pierre Scoufflaire me donne l’impression d’explorer cette géométrie complexe et irrationnelle sous-jacente à l’image unique. Ces oeuvres constituées de diptyques jouant sur la fausse symétrie, fausse gémellité, ne se regardent pas droits dans les yeux. On détaille la pièce à droite, puis celle à gauche, je détaille ce qui est semblable, ce qui diffère, mais le regard d’ensemble, celui qui embrasse le tout pour rassembler l’impression et l’émotion semble fixer une troisième forme qui découle des deux pièces côté à côte, une synthèse virtuelle. Absolument matérielles, de par les matériaux, la perfection de la réalisation et le temps consacré à atteindre ce degré de finition, ces œuvres ont quelque chose de profondément virtuel. Nouvelle étape. Les productions précédentes s’incarnaient dans des boîtes en bois, avec des surfaces de couleurs (peau de pigments et billes de verre, presque peau vivante avec respiration tapie, miroitante). Il y avait une volupté immédiate. Puis il y a une étape avec des pièces de bois sculptées, mais évoquant aussi les formes aléatoires des bois flottés, sortes de signes typographiques extirpés d’arbres foudroyés ou rejetés par la mer et patiemment imbibé de fonds de vin pour les teinter d’une ivresse ainsi « immortalisée ». Cette fois, la même syntaxe est traitée en acier galvanisé. Selon des maquettes rigoureusement réalisées par l’artiste, chaque pièce est usinée en Flandre pour approcher de la perfection dans la réalisation du volume, des plans, des arêtes, toutes soudures effectuées de l’intérieur. Ensuite l’acier est galvanisé dans une autre usine. (Ces intermédiaires changent aussi quelque chose, par une distanciation qui universalise certaines dimensions du  processus dans la manufacture, qui sépare l’objet du savoir-faire « unique » lié à la main de l’artiste, cette fois ce sont bien des idées reproductiles, transmissibles…) On pourrait dire que, par rapport aux « manières » antérieures, celle-ci est plus dépouillée. Mais je crois que c’est trop simple. Les volumes, les objets ont quelque chose de plus idéal. Moins incarnés, comme si on les voyait tels qu’ils hantent l’artiste, à même l’esprit. Moulés dans sa matière grise. Pièces spirituelles avant tout. Impression renforcée par la couleur (qui n’en est pas vraiment une) de l’acier galvanisé, cet effet de faux miroir, de quelque chose de fuyant en surface, incertain (qui cherche sa définition, plutôt). Une teinte d’apparition, d’éblouissement condensé. Et qui n’est pas évoquer le blanc de Kandinski dans cette citation: « rayon blanc, qui féconde » et « conduit à l’évolution, à l’élévation ». Il y a, de ces objets condensés, une iraadiation, une vibration qui téléporte l’imagination et l’émotion dans d’autres dimensions. L’art est bien un vecteur d’élévation (on l’oublie trop souvent, influencé à tort par les entreprises de déstabilisation de l’aura, qui visaient bien autre chose). Cette Incertitude et instabilité, au niveau de l’identité de la teinte et de la nature du matériaux (est-il concret ou immatériel?), contrastent avec la netteté, la force et l’élégance des propositions. Dans un matériaux à priori beaucoup plus rigide et costaud, les variations opérées pour altérer en série la géométrie officielle (tordre les carrés, biaiser les cubes, évider des angles, multiplier les points de fuite), sont beaucoup plus anxieuses, déstabilisées, gymnastique presque plus souple. Le vocabulaire se complexifie et se raffine, la grammaire se ramifie, s’idéalise, agrège un peu plus d’indicible… Voilà, c’est une approche approximative, mais j’espère qu’elle rend perceptible la richesse de l’expérience du regard que propose cette exposition. Scouflaire, Artiste majeur: on verrait bien, à Mons, autour de 2015, une grande rétrospective au BAM et une « carte blanche » au Mac’s!? — Playlist intuitive/subjective : G. Scelsi, Piano work, FS1132 – R. Ikeda, +/-, XI176A, M. Feldman, Late Work with Clarinet, FF3320, F.M. Uitti, 2 Bows (Improvisation) UU1202, K. Vandermark, « Furniture Music », UV2041

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