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Culture et générations.

Le Conseil de la Jeunesse d’Expression française organisait le 22 octobre un colloque sur l’accès des jeunes à la culture, au théâtre Le Public. Une matinée pour ouvrir la réflexion et une après-midi d’ateliers thématiques dont l’objectif est d’alimenter une boîte à idées pour les décideurs politiques. Je n’ai malheureusement pas pu entendre les interventions du matin, je suis juste arrivé quand on donnait la parole à la salle. Je voudrais néanmoins réagir à certaines choses entendues lors de cet échange. Monsieur Jean-Marie Lacrosse (sociologue) et Madame Sabine De Ville (Culture et démocratie) ont plusieurs fois insisté sur le fait qu’il n’y avait plus de culture savante et de culture populaire, que ces distinctions n’avaient plus de sens, qu’il fallait en finir avec ces clivages. Dans le même temps, leur discours évoquait la nécessité d’émanciper, d’apporter l’autonomie culturelle aux jeunes, d’ouvrir des portes, de faire accéder à d’autres dimensions de la culture, de percevoir d’autres significations… N’est-ce pas là tous des termes qui parlent bien de hiérarchie ? M. Lacrosse rappellera qu’il vaut mieux, avec les jeunes, partir de ce qu’ils connaissent : une série télévisée, par exemple, en leur proposant une méthode d’analyse qui valorise le contenu et le fait de regarder ce genre de production. Et, ensuite, frayer un chemin, rendu familier par ce préambule, vers d’autres productions, la littérature, un autre cinéma… Je crois qu’il y a là une certaine confusion. Au niveau de la pratique d’animation, il vaut mieux ne jamais se présenter face aux jeunes, face à quelque public que ce soit, avec des a priori méprisants à l’égard de telle ou telle attitude culturelle. Face aux jeunes, il vaut mieux pouvoir faire sentir qu’on n’est pas né de la dernière pluie et que l’on connaît « leur » culture et pouvoir, avec plus ou moins de subtilité, éclairer les origines de « leur » culture, soit les passerelles entre ce qui fait référence chez eux et tout un héritage qui a permis à ce qu’émerge ce qui les fait vibrer, ce sont des histoires qui leur plaisent. La question de nier la hiérarchie entre différents types de bagages culturels est plus complexe. Je crois qu’il s’agit d’une attitude qui a peut-être eu son utilité mais qu’elle est aujourd’hui dangereuse et nocive (mais, sur la question, il sera plus productif de s’inspirer des travaux de Bernard Lahire/ « La culture des individus »). Elle profite surtout à ceux qui ont le plus intérêt à faire croire que l’on accède au meilleur de la culture facilement, rapidement, sans effort : soit les industries de programme et leur marchandisation de la subjectivité. Or, c’est tromper le monde. Et tous les travailleurs sociaux et culturels le savent et s’épuisent à se sentir impuissants face à ce nivellement de la culture qui dénature leur travail et lui ôte toute perspective. « S’il n’y a plus de différences entre cultures, à quoi je sers encore ? ». D’autre part, toutes les enquêtes objectivent la réalité d’une fracture culturelle et l’impuissance de l’école à la réduire. S’il y a fracture culturelle, il y a bien différence de constitution dans les capitaux culturels des uns et des autres. Face aux industries culturelles et leur nivellement vers le bas, il faut affirmer haut et fort qu’il y a une hiérarchie des valeurs et des biens culturels, qu’il y a une hiérarchie des pratiques et comportements culturels. Non pour classer les gens selon leur position sur cette hiérarchie et les y enfermer : ce que fait le système actuel soi-disant égalitaire. Mais en étant clair sur l’existence de cette hiérarchie, il devient aussi plus « simple », plus franc en tout cas, d’en traiter les conclusions sociales. Aujourd’hui, il devient honteux de parler en termes d’élévation. C’est pourtant de ça qu’il est question et on use d’euphémisme (citoyenneté, autonomie, se trouver, mieux se comprendre). Nous avons besoin de cette possibilité d’élévation pour donner envie de se cultiver, pour rendre attractives des politiques culturelles exigeantes et ambitieuses, pour placer le désir au centre de la culture. La perspective de s’élever, de gagner de la hauteur, reste un moteur de désir. On l’oublie un peu trop. Pourquoi aller vers une politique culturelle publique qui, grosso modo, tient le même discours que les industries culturelles en proposant un peu moins bien ? Pourquoi adhérer une offre culturelle publique si elle n’apporte aucun gain du côté de ce qui élève en se cultivant ? Dans l’atelier où j’étais invité à intervenir, atelier censé apporter des pistes de solution au niveau de l’accès à la culture (au moins de débroussailler la matière afin d’établir un cahier des charges avec des décisions éventuelles à prendre), très vite, dans la discussion, on a pu ressentir l’ampleur de l’impasse. La plupart des acteurs de terrain rendent compte d’un travail de fourmi à soigner les innombrables plaies culturelles, avec des énergies individuelles énormes (mais pas infinies), des moyens microscopiques, des résultats infimes (et pourtant tellement gratifiants). En écoutant les témoignages des uns et des autres, je pensais à ce que Bourdieu disait de ce milieu associatif qui s’échine à réparer les dégâts du système et qu’il nommait la « main gauche ». Il n’y a aucun gadget (genre « gratuité » ou « carte jeune ») qui semble pouvoir apporter une solution au mur contre lequel on travaille. L’école, l’éducation : oui, mais à condition de donner d’autres moyens, d’autres missions. Toutes les mesures importantes et décisives le sont en amont des opérateurs de terrain. En ce sens, mon intervention était orientée vers les suggestions suivantes : 1/ Proposition au politique est de travailler à un diagnostic plus clair de la situation et de formuler une orientation plus à même de motiver tout le secteur de la culture et de la jeunesse. Il faut un positionnement clair à l’égard des industries de programme et aller vers une régulation du capitalisme culturel. Le flou sur ce positionnement désoriente les travailleurs du secteur, leur donne l’impression de se battre seul. 2/ La culture est un accès au savoir (savoir ne rime pas avec chiant) et il n’y a pas de savoir sans transmission entre générations, toute approche de la problématique de l’accès à la culture doit être intergénérationnelle. La culture est la dynamique pour construire la société ensemble. Le marché s’en fout qui préfère isoler des tranches d’âge pour les exploiter au maximum au risque d’en compliquer les relations. 3/ Il faut une position claire sur les nouvelles technologies d’accès aux biens culturels. Celles-ci recèlent des possibles intéressants mais, dans l’ensemble, elles sont pour conséquences de détériorer plusieurs compétences utiles à une politique culturelle utile à la société : le dialogue en chair et en os et l’attention. 4/ Les institutions de programme organisent des équipes éducatives avec des moyens souvent riquiquis. Ces moyens doivent être étendus et ces équipes doivent pouvoir travailler ensemble sur des programmes communs, tranversaux, transdisciplinaires, incluant animations événementiels, publications, outils numériques au service du développement de toutes les compétences sociales indispensables à la bonne réception d’une offre culturelle publique. 

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Fractures bien vues

Autre type d’anticyclone, rayonnant à partir d’un impact lumineux dans l’esprit : ce qui se dégage de la « carte blanche aux jeunes chercheurs » dans Le Soir du vendredi 29/08/08 : « Approches multidimensionnelle de la fracture numérique » (Périne Brotcorne, Véronique Laurent). Il y a ainsi un discours ambiant, dominant, sur la fracture numérique, qui réduit celle-ci aux questions d’accès matériels à la technologie (ramenant cette question aux moyens d’acheter les produits technologiques, de rentrer sur le marché informatique et numérique). Et qui va même plus loin : conditionnant la participation à la société de la connaissance à la possession de matériel informatique et de connexion Internet, comme si l’usage lambda d’un ordinateur et du surf sur le web suffisait à réaliser l’accès aux savoirs et à la connaissance. La réelle problématique de l’accès égalitaire aux savoirs et connaissances est ainsi ramenée à une question d’équipements, d’investissement dans l’économie numérique. L’école contribue à réduire la fracture numérique si elle s’équipe d’ordinateurs, organise (intensifie) la familiarisation de ses usages, développe la légitimation du surf… L’article des deux jeunes chercheuses actualise de façon pertinente le cadre du diagnostic de « fracture numérique » en rappelant les vraies questions à se poser, en soulignant les réelles actions à évaluer. L’accès aux savoirs et connaissances ne se règle pas avec un ordinateur et une connexion à Internet. Il y a en amont tout ce qui concerne la fabrication de la tête, du mental, des repères culturels. Le discours dominant laisse entendre que toute activité Internet rapproche d’une amélioration de l’individuation culturelle : fantasme, la majorité des usages culturels n’ont rien à voir avec une amélioration de son bagage culturel. Il est intéressant de lire, provenant d’un travail de recherche et d’enquête que, parmi les personnes en « fracture numérique » il y en a qui pose là un choix réfléchi : Internet leur semble sans intérêt, inutile, « un motif qui ne cesse d’augmenter d’année en année ». Dans le cas où la fracture numérique constituerait un réel handicap, en général il y a d’autres traumas sociaux en amont plus importants à réduire : notamment la fracture culturelle, bien plus complexe à traiter (et peut-être moins « porteuse » en termes de communication ?). Soigner une fracture numérique pourrait s’appeler aussi « emplâtre sur une jambe de bois » dans bien des cas. Alors, on peut extrapoler : une fracture culturelle mal soignée, qui s’envenime en fracture numérique aiguë, et voilà tout ce qui accélère la crise des supports culturels « matériels » (livre, CD, bibliothèque, médiathèque).

Avec une approche intelligente, structurée, documentée d’un thème majeur, et en apportant des armes pour démonter la tendance idéologique du « tout numérique » qui gagne, comme un discours naturel, acquis, objectif, tous les acteurs communicants sur le sujet, les deux chercheuses apportent une belle fraîcheur. Merci au Soir de réaliser ce genre de « carte blanche », en l’occurrence ça mériterait d’être une info en « une » : « on nous ment sur la fracture numérique » ! (Il n’est pas question, non plus, de nier son existence et ses effets négatifs de discrimination sociale ; mais de les ramener à leurs vraies dimensions)

Extrait :

« Le combat contre la fracture numérique a-t-il un sens si l’inutilisation de la technologie ne met pas les individus « hors jeu » d’un point de vue social ? Mettre l’accent, de facto, sur l’absolue réduction de la fracture numérique ans prendre en compte son contexte social, ne dénoterait-il pas alors une certaine orientation idéologique du « tout numérique » ?»

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