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Aux sèves et masques à gaz/Les nouvelles cavernes.

Promenade urbaine, 15 mai 2009

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 Introduction : Neurologie/Promenade/Set up/ En dépouillant la presse matinale, dans le train, lu ceci au niveau des pages « sciences & société » du journal Le Soir : « Neurologie. Deux systèmes actifs. Rêvassez, ça vous dopera le cerveau. » L’article se base sur des recherches de Kalina Christoff (Université Colombie-Britanique) étudiant l’activité cérébrale durant des exercices de concentration ou d’oisiveté. L’observation révèle que les opérations neurologiques, alors que le cerveau nous semble battre la campagne et tourner dans le vague, sont plus importantes, d’une amplitude plus large et profonde, de nature à régler des problèmes plus complexes que ce que demande, par exemple, la résolution d’un problème de mathématique lors d’un examen scolaire. Dès lors, la métaphore est filée un peu loin jusqu’à s’amuser à déclarer qu’un élève qui « baille aux corneilles » a plus de chance de trouver la solution qu’un studieux hyper concentré. J’ai assez rêvassé sur mes feuilles d’examen sans avoir étudié pour pouvoir affirmer que cette méthode ne donne rien de bon. Il s’agit bien de fonctionnements distincts. Dans un processus de long terme d’acquisition de connaissances, les périodes d’oisiveté sont nécessaires. La machine cérébrale semble alors effectuer une sorte de set up généralisé, remettant à jour toutes ses données, les combinant et les recombinant jusqu’à trouver de nouvelles combinaisons qui conduisent à débloquer des situations, déplacer des perspectives qui semblaient bouchées, faire poindre l’une ou l’autre idée qui remotive, redonne des raisons d’y croire et d’agir. C’est aussi un peu à cela que servent mes promenades urbaines. Opérer une déconnexion des problématiques qui exigent ne concentration au jour le jour tout en pratiquant une immersion dans un environnement et une activité d’attention « flottante » qui en recoupe les préoccupations de fond. Soit une immersion dans la vie d’une grande ville avec comme fil conducteur la rencontre de propositions artistiques, tout en observant le contexte, la vie dans les rues, les décors urbains ordinaires, les ambiances… Au menu, quelques galeries à visiter, des rues à parcourir, des lieux à découvrir, un repas en ville, une séance de séminaire (comment s’organise la pensée en ville), des galeries d’art… Démarrage en grotte. Un bon départ : petit détour par la galerie Vallois qui présente « Conatus : celui dans la grotte » de Boris Achour. Toute la galerie est habillée de papiers collés de couleurs vives, disposés en strates irrégulières (impression de pose étudiée pour restituer un dessin, l’idée d’un sous-sol travaillé en couches d’énergies désirantes) pour créer cet effet de caverne radieuse. On n’y disserte pas sur les ombres inquiétantes du dehors mais on se trouve là au fond d’un réceptacle qui recueille les couleurs cachées du dehors. Quelque part il y a un monde multicolore dont les ondes descendent jusqu’ici, dans la grotte, réceptacle idéal. L’espace est occupé par des stalactites impressionnantes (l’idée que l’on se fait du temps infini pour que se compose une stalactite réelle de calcaire, transpose à celles-ci, faites de couleurs progressivement condensées en pyramides inversées et tordues, l’impression de temps, que toute cette installation est l’aboutissement d’une longue gestation, comme pour un site souterrain naturel.). Le sol est balisé par des synthèses de feux de camp fluorescents. Il y a quelque chose d’irradiant. Les parois sont ornées de dessins géométriques, noir sur blanc, évoquant ces feuilles de jeux qu’il faut colorier selon des instructions précises pour découvrir le motif « camouflé » dans l’ensemble des formes. Néanmoins, ici, des formes très précises se distinguent, des pisseuses en positions diverses, la flaque noire constituant comme des formes géographiques à interpréter, des continents noirs à explorer, à reconnaître. Banane. Dans le «project room » de la galerie, Gilles Barbier présente « Banana Riders ». La banane est un indice récurrent dans le travail de l’artiste depuis sa réalisation « L’Usine de vaseline onirique » (titre à méditer). Déclaration de l’artiste dans la revue « Particules » : « … la théorie algorithmique de l’information (TAI) m’a fourni de précieux outils. Ma vision probabiliste de l’art y puise des concepts qui me permettent d’articuler le non-linéaire, le complexe, l’incertitude, voire l’absence de motif général. La TAI m’autorise à affronter l’idée de dépenser ma vie au service d’une œuvre dont je ne sais si elle forme un nuage vague de données gratuites, un automate cellulaire, un ensemble de bouclettes au sein d’un espace modulaire ou bien reliées en une grande boucle. » Sous un certain angle, « Banana Riders » ressemble bien à une boucle. Une oriflamme qui se bouffe la queue. Une centaine de bananes, moulées en résine et peintes à la main, en chevauchées aériennes, cavalcade de sorcières, chevauchées par de fringants et désuets cavaliers en redingotes et hauts de formes qui portent les étendards des agents chimiques (naturels ou non) qui donnent fières allures aux bananes volantes. Plus on se rapproche de la queue de cette charge de fruits, plus leur état se dégrade, ligne du temps suspendue dans les airs… Voilà déjà un bon viatique à rêvasser en déambulant dans les rues. Jusqu’à trouver, pas loin, hors galerie, une banane, une vraie, exposée soigneusement. En attente. Pigeons, masques à gaz. Dans la rue Cardinale, repéré plusieurs pochoirs de pigeons portant des masques à gaz. Les couleurs sont variées, selon le fond choisi, le rendu n’est pas toujours net, le figuratif s’estompe dans les coulures. J’en ai photographié trois, d’autres avaient fait l’objet d’un nettoyage. Il doit avoir une raison à leur présence groupée dans cette rue (sans doute est-ce lié à un vernissage qui s’y est déroulé) ? Bistrot. Une halte au « bistrot des Beaux-Arts », c’est aussi une pause dans une sorte de caverne d’où observer l’extérieur (par la vitre et ses rideaux, par un miroir) et les allées et venues entre intérieur et extérieur renseignent sur le rythme de vie du quartier. Des galeristes en attente de visiteurs, des peintres du bâtiment qui s’en jettent un en vitesse, des professeurs et des étudiants des Beaux Arts. Une vraie vie liée aux activités du coin, avec les habitants ou les usagers immédiats. On sent dans ce genre de grotte (aux parois aussi couvertes de peintures anciennes qui s’écaillent) que la ville se partage en deux grandes zones qui se superposent et qu’il y a des frontières. Il y une ville qui correspond à ce que Saskia Sassen appelle la ville globale (qui brasse les affaires globales, financières et de loisirs, et les touristes) et l’autre qui est la ville ancienne. Les deux, bien entendu, en maints endroits, se recoupent, s’interpénètrent. Une cour vitrée. Après une longue période de travaux, les Beaux-Arts de Paris réouvrent au public la Cour vitrée du Palais des études. L’inauguration est toute fraîche. Pour la circonstance, dans cette immense cour couverte, Giuseppe Penone a installé une « Matrice de Sève ». « Un sapin de 24 mètres de long scindé en deux dans sa longueur et dont le cœur évidé recueille une odorante résine d’épicéa ». C’est impressionnant. D’abord, l’objet naturel, brut, avec ses branches cassées, sa silhouette épineuse, son écorce rugueuse et sa taille qui lui permet d’occuper une place importante dans le lieu, en le mesurant (il n’est pas finalement « déposé », exposé, il mesure le sens de cette cour), tout ça crée un contraste avec le fini poli de la cour. Et puis ça le rejoint, l’arbre figurant une sorte d’épine dorsale nécessaire au lieu. (En rêvassant, des significations s’éveillent, se rencontrent). L’œuvre en elle-même a pour moi, directement, un aspect religieux. Il m’évoque ces reliques contenant du sang qui, en certaines occasions, se liquéfie. Ici, bien que l’arbre soit ouvert, tranché en deux parties séparées, l’artifice de l’art cherche à donner l’impression que la sève reste vive, bouillonnante. C’est la métaphore de la sève des études indispensables à la vie, au progrès, au futur, à nourrir l’arbre collectif de la connaissance. Placer une « Matrice de Sève » au cœur d’un bâtiment d’enseignement artistique qui est censé entretenir, à l’intérieur de l’écorce de ses classes, la matrice créative des arts, est en soi une belle image. Contraste : la bannière sur la grille qui alerte les consciences sur les dangers de marchandisation de l’enseignement artistique… Poisson. C’est vendredi, jour du poisson… Aux Bouquinistes, menu du marché, filets de maquereaux marinés sur avocade, mulet à la peau croustillante sur papeton d’aubergine avec huile d’olive, Sancerre fruité et juste ce qu’il faut dans le rêche… Voici une salle à l’intersection de la ville ancienne (très locale) et de la ville globale (traversée de flux qui délocalisent, déterritorialisent l’imaginaire urbain). À la fois des habitués et leurs tables réservés, des touristes de toutes les langues. La vue est dégagée sur une partie des quais et leurs bouquins exposés à tous les vents (vieux métier dehors, cuisine entre tradition et invention à l’intérieur, passages). Succession d’averses et d’éclaircies. L’accueil et le service sont agréables, parfois trop présents mais dans un sourire détendu bien qu’affairé. (Je me demande si, entrer seul dans ce genre d’établissement, la casquette sur les yeux, à la cause de la pluie chassée par le vent, mais en ressemblant à quelqu’un qui cherche l’incognito, installer son carnet et son bic pour prendre des notes, photographie les plats, n’est pas un bon plan pour être particulièrement soigné !?) Passe-murailles/ Photographe photographié. En plusieurs endroits de la ville, je me suis trouvé face à face avec des passe-murailles, des hommes en costards (pas tous les mêmes) sortant des murs, venant à la rencontre des passants. Indication que la ville comporte plusieurs dimensions, plusieurs vies ? Appel à rompre les murs qui séparent et cloisonnent la solitude ? Il faudrait pouvoir retrouver toutes les occurrences de ce passe-muraille, sont-elles réalisées par la même personne, le trajet qu’elles dessinent à-t-il une portée, s’inscrit-il dans une démarche, les lieux sont-ils choisis en raison d’une signification particulière (réflexion nourrie surtout lorsqu’il s’agit ainsi d’un motif entre le figuratif et le conceptuel). Ce n’est que dans le quartier de Belleville que j’ai rencontré plusieurs fois l’affiche « sin arte la vida seria un error », un seul échantillon au complet, non déchiré. Sur un mur conduisant vers une cour, à l’angle duquel un beau photographe réaliste prend le portrait de tous les passants, y compris les touristes et/ou les rêvasseurs comme moi qui viennent mater le quartier. (Juste en vis-à-vis d’un kiosque où les revues pornographiques sont affichées beaucoup plus en évidence que dans d’autres quartiers plus chics ou plus « globaux ». Est-ce une indication « sérieuse » quant à une réponse discutable sur des notions de « misère sexuelle » plus présente dans les quartiers populaires ?) Croisé aussi plusieurs autres pochoirs, comme des cachets, des blasons apposés à même le trottoir. Autre caverne. Après plusieurs heures exposées aux mouvements de la rue (aux flux urbains contradictoires locaux et globaux !), entrer dans la galerie Daniel Templon où expose Eric Fischl (Nouvelle Figuration) procure un peu de cette sensation que l’on éprouve en allant s’asseoir dans une église pour se reposer. L’espace de pénombre organise avec soin le jaillissement de formes sombres, bronzées, aux reflets cabossés parfois presque dorés, d’ombres géantes qui envahissent les murs, d’impressions de forces qui jaillissent vers le haut, d’élans en tous sens, mais aussi de poids, de silhouettes qui tombent. Une étrange danse figée balayée par des faisceaux lumineux. Là, la grotte n’est plus de couleurs, mais réunit les formes éprouvées, les vibrations qui luttent pour libérer la vie de ses gangues, les rites pour trouver de nouveaux élans et les ombres qui forment comme un barrage immatériel dont il est impossible de s’affranchir. Une confluence de primitif et de moderne. Les danseurs (bronze et tissu) évoquent la grâce déchaînée d’une invocation ancestrale, mais elle est réalisée à partir de photos récentes (prises par l’artiste) de danseurs brésiliens. Ces sculptures monumentales, réunissant techniques à l’ancienne et pratiques actuelles dans la manière de penser l’art, se situent entre le penseur torturé immobile dans l’effort et des corps possédés cherchant des issues dans leurs joies et leurs douleurs. Partageant allégresse et ramassant ensemble, compassion, ses victimes, ses victimes. Impressionnante, dans la petite salle de la galerie, l’installation de « Tumbling Woman », un corps de femme en chute posée au sol. La position donnée au corps, la solitude et le vide autour de cette posture et l’habile jeu de lumière, donne l’impression que ce corps continue de chuter, ne touche jamais vraiment le sol, l’impact fatal n’a pas lieu, il est retenu, comme s’il était soudain et miraculeusement détourné par une immense douceur qui vient protéger ce corps nu précipité dans l’abîme. Il s’agit d’une variante d’un hommage aux victimes du 11 septembre qui fut expose au Rockefeller Center de New York et « retirée après des plaintes du public. Certaines personnes avaient été choquées par la posture de la femme qui rappelle les chutes des victimes du World Trade Center. » Cabinets. Enfin, je constate que les WC ont toujours la cote, on les retire, ils reviennent ailleurs, s’installent selon un autre ensemble, autre alignement… Aperçu aussi en plusieurs endroits, et ce n’est pas la première fois, ce dragon se mordant la queue… (PH)

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L’art échoué, problématique à suivre

 « Art-sur-Mer », Beaufort N°3

 beaufortindicatifPremière prise de contact très parcellaire avec la troisième édition de Beaufort. Sans grand choc pour ce que j’ai pu en voir et une série d’interrogations : que mettre en cause en premier ? un concept qui s’essouffle ? un choix d’artistes qui ne fonctionne pas ? une difficulté à me concentrer, à faire preuve de l’attention nécessaire ? Une œuvre exposée ainsi en plein air, in situ, ne s’appréhende pas de la même manière que dans un environnement muséal ou galeriste. Dans la nature, je m’attends à un dialogue entre la création et le paysage, à un dispositif en écho : le paysage influe sur l’œuvre, vice-versa (sur ma perception du paysage). Dans le cadre d’œuvres posées dans le sable, par exemple, sans doute faut-il rester là, jusqu’à sentir en quoi elles « altèrent » l’imaginaire que déclenche le mode d’être dans un environnement marin. Comment elles s’intègrent progressivement dans notre représentation du littoral, en deviennent parties intégrantes ? Je suis sans doute passé trop vite… – Je passerai sur l’intégration du travail de Lothar Hempel, un mât métallique, photo d’un danseur en saut figé vers le ciel, canne en plastique coloré collée sur le panneau photographique et inscription en néon terne faisant référence à Icare. L’effet en est anecdotique. Je n’ai pas été attiré par la sculpture monumentale, au profil de feuille gondolée, de Thomas Houseago célébrant la fragilité. C’est peut-être une erreur. Erigée face à une terrasse de café, elle apporte aussi une contribution plus « populaire ». (Il faut aussi imaginer l’effet autre que sur soi ; sans doute que des tonnes de touristes ou autres, en éclusant et mangeant leurs gaufres face à cette création, auront une relation bonne ou mauvaise à l’art, et c’est aussi significatif.) – L’installation de Buren (De Haan) est presque sans surprise, ne bouleverse rien, mais est agréable à vivre. Il conjugue sa marque de fabrique à l’atmosphère balnéaire, en soi c’est déjà une belle intégration. Ensemble de grands mâts portant des manches à air rayées, colorées. Ça donne envie de rester à proximité, de regarder le mouvement, l’ombre, le déplacement des couleurs. Ça donne une contenance légère aux rêveries typiques de glandouille sur mer. Les jeunes s’approprient l’espace géométrique délimité par les mâts pour leurs jeux de plage. – Le collectif mural Brigada Ramona Parra (célèbre pour ses grandes fresques sociales et politiques au Chili) a entièrement peint, avec les enfants du Préventorium marin, un long tunnel qui passe sous les dunes. Le style est figuratif, formes rudes, couleurs vives, scènes poignantes, frises tumultueuses. Comme un tunnel sous la mer qui ferait découvrir la vie difficile des marins et des mères chiliennes. Découvrir cette peinture vive et prolixe, un flot silencieux de choses incroyables et intarissables, dans cette atmosphère souterraine, sorte de passage secret, est assez magique. – Parachuté à Bredene, le cube métallique aux couleurs de l’arc-en-ciel de Sterling Ruby a, lui, vraiment du mal à s’intégrer, voire à justifier sa présence : « symbole de la beauté héroïque, mais qui se profile comme un objet pur et formel. Une œuvre qui évolue entre tragédie et décoration. » C’est l’extrait du commentaire. Optons pour le décoratif décalé ! Peut-être le genre de pièces flashy-trash qui a besoin de temps ? Le côté « héroïque » est dans l’arrogance des couleurs bâclées, sorte de pompier moderne, en désaccord avec la simplicité du lieu, de ses teintes et de sa force « tranquille » ? (À mener aussi, toujours, et sans jeter la pierre, une réflexion sur les commentaires qui accompagnent la présentation de ces œuvres : aident-ils vraiment ? sont-ils analytiques ? guident-ils vers une expérience personnelle ?) Un peu plus loin trône une sculpture polyédrique de Louis de Cordier en métal rouillé. Ce n’est pas mal (sans rien de renversant), en tournant autour, les angles dessinent, découpent des approches différentes du paysage, de l’horizon, de la mer. La forme, alors, est comme un prisme qui « pèse » sur les angles de coupe, les cadrages, la perception de l’espace. Est-ce par là qu’elle « entretient une liaison intime avec la mer, qui nous confronte à notre futilité et au concept temporel » ? N’y a-t-il pas un problème d’échelle ? L’œuvre n’est-elle pas trop petite pour cet environnement, trop esseulée ? Fallait-il voir plus grand et en multiplication ? – Aeneas Wilder, lui, ne s’est pas trompé d’échelle. Sa hutte de planchettes empilées est d’une majesté élégante, immense et légère, elle empiète à peine sur le territoire balnéaire. Elle est traversée par les éléments, elle ne retient rien, elle ne bloque rien. Fluide, aérienne. Elle est pourtant une sorte de chœur où règne une atmosphère très particulière, une enveloppe d’ombres et de lumières qui modifient les perceptions, les émotions. Une matrice de lumière vive et tamisée, en alternance, qui traverse la trame de bois, sans discontinuer. (L’alternance rapide d’ombre et de lumière peut provoquer l’hypnose, la perte de contrôle ; ici il s’agit d’une stimulation apaisante.) Les reflets sur les parois subtiles et labyrinthiques sont chatoyants. Le regard sur la dune, la plage, la mer, le ciel est renouvelé. Les sons eux-mêmes arrivent plus lentement, attentionnés. Les mouvements des corps semblent aussi différents dans ce flot de rayures sombres et claires, comme dans ces jeux de lumières paroxystiques, en boîtes, qui décomposent tous les gestes, mais sans violence. (Site de l’artiste avec des vidéos où on le voit construire ses oeuvres) – Il y a toujours des choses à prendre et même quand une œuvre me semble ratée, déplacée, voire arnaqueuse, finalement, elle alimente une réflexion critique, des doutes, des questions, et c’est l’essentiel. (PH)

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Lettres et bestiaires de rêve

Gwenola Carrère, « ABC des petites annonces », Editions Thierry Magnier

 gwenolaParlant du concept d’abécédaire, à propos de ce qu’en fit Brecht, Didi-Huberman écrit : « C’est un livre pour apprendre à lire, comme s’il était possible d’inventer une eau particulière pour apprendre à nager. C’est un ouvrage où la lecture est d’abord pensée, non pas dans sa volonté de comprendre le message contenu dans le texte, mais plutôt dans son geste fondamental d’appréhension des lettres. C’est donc un livre pour susciter des mouvements, des affects, un livre non pour lire quelque chose qui serait replié dans les pages ici feuilletées, mais pour désirer lire tout ce qui se trouve disséminé, feuilletable ailleurs. » C’est bien le genre de livre par lequel on commence à faire attention aux livres, à l’écrit, aux mots, par lequel on apprend à faire attention… Gwenola Carrère signe une vision personnelle de l’abécédaire, moins proche de la lettre elle-même que d’un imaginaire qu’elle construit autour, un abécédaire où la lettre se fond dans l’image, interagit de façon singulière avec les éléments visuels. Dans les abécédaires traditionnels, l’illustration – outils, corps, objets – mime la forme de la lettre comme pour montrer à quel point l’inscription fait corps avec les choses de la vie. Entre les choses et ce qui les symbolise, le graphisme joue le mimétisme. « L’ABC des petites annonces » montre comment, en nommant les choses et en se nommant, on se construit son imaginaire et on apprend à l’exprimer. Avec l’acquisition des lettres, on se construit et l’on se rend « partageable » avec les autres, le langage étant un bien commun. J’avais un peu peur qu’en partant du principe des « petites annonces » ne soit trop mis en avant le fait que le langage sert aussi à se vendre (comme le veut le marketing, comme le véritable des blogs selon certains sociologues…).  Mais cet écueil est poétiquement écarté grâce au dispositif global : au lieu d’être rendues tangibles par un lien avec des objets concrets, les lettres sont personnifiées ici par des prénoms, qui sont déjà valeur abstraite et de l’ordre du symbolique. En même temps c’est une belle manière de rappeler que nommer détermine la personnalité des choses et des personnes, en façonne la substance intérieure, le caractère, l’essence. Le prénom est la première musique répétitive que l’on entend, que l’on apprend à reconnaître par cœur, les premiers sons autour desquels se cristallise le premier embryon des perceptions rassemblées sous l’intitulé « qui je suis ». Certains prétendent que l’on ne devient pas le même selon que l’on s’entend appeler Eric ou Baudouin… C’est sur cette musique intime abécédaire que joue avant tout l’illustratrice Gwenola. Le prénom est ensuite incarné par un animal-humain replacé dans son activité et son imaginaire. On devient soi par les mots, le langage et le faire, chaque prénom est placé dans une construction, un univers singulier. Avec des détails, de la proximité, des actions proches, bien identifiables, et puis beaucoup de vague, du champ libre, de l’infini. Entre figuratif et abstraction, une dynamique colorée très suggestive, chantante et ouverte sur le large. Pas d’identité sans les mots, sans l’infini à palper entre nous et les mots, entre les mots et les choses. Enfin, la petite annonce est collée sur l’illustration. Et en général elle propose d’échanger des biens non-marchands (ou alors très bradés) plus proches de l’économie symbolique que du marché capitaliste. L’idéal est de s’imaginer montrer ce livre à un enfant : on démarre en pointant la lettre, en la faisant sonner, en la donnant  entendre (établir le lien entre un signe et un son), puis en faisant glisser le son isolé de la lettre vers l’entité animal-humain, la personne ; à partir de là, il y a matière à raconter tout « ce qui se passe » dans l’image (« qu’est-ce qu’il fait Igor, là ? »). En revenant sans cesse à la lettre, sillonner l’image, faire ressortir les détails et enfin exploiter le contenu de la petite annonce. Une belle gymnastique mentale par laquelle on s’inscrit dans l’esprit de la lettre, du parler, du récit de soi et des autres, la grande chaîne narrative où l’on se construit. Où la langue nous construit. (PH) 

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