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L’art, le trottoir, tout et leur contraire

Slick, foire d’art contemporain au 104, Paris, « Fiac/Off », 23 octobre 09

104slick104slick2 Première indication du off du off, à la sortie du métro, une petite annonce en papier collée sur un poteau avec de petites languettes à détacher pour contacter l’initiatrice de la démarche, jeune artiste (Abolchakova, artiste au foyer) faisant le trottoir de la foire Slick : « installation à la sauvette et transaction sous le manteau »… La jeune artiste s’intéresse aux objets les plus pauvres, usagés, fonctionnels, élémentaires, anecdotiques, des vêtements d’enfants par exemple, objets d’une économie marginale. Elle a observé ces ventes de misères, ainsi que les pratiques de débrouille, gagner quelques sous en faisant griller des épis de maïs, revendre des fruits et légumes glaner dans les restes des marchés… Elle reconstitue ces objets en plâtre, fidèlement, copies conformes et les étale sur le trottoir. Il y a quelque chose de tristement comique, mais pas longtemps, l’art ne transcende pas la misère et quand il s’est agi historiquement de mouler des objets usuels, le choix s’est rarement porté sur des témoins de la pauvreté, des fringues portées, usées, transpirant le dépouillement. Des restes, du seconde seconde main. Ce moulage méticuleux de la pauvreté, de l’abandon social, répandu à terre, comme des bouts de vies renversée, éparpillée, dans le off total de la vie, blafard, mal portant, pince le coeur, comme ces dérisoires biens saisis par l’huissier chez des familles sas le sou et qui s’exhibent en attente d’un intérêt fort improbable. Même reproduits en dur, « immortalisés » dans du matériau certes non noble mais pris dans la pose pour durer, ces effets représentent toujours, et sans doute encore plus, la précarité. Bien vu. La foire, le bazar. Après, dans le 104 organisé comme une vraie foire d’art, avec des cloisons, des box, des cerbères, attention les yeux, c’est le grand bazar, l’accumulation. On a quelques heures devant soi, il faudrait y passer une journée, écouter le maximum d’explications, prendre le temps, passer et repasser. Il y a un côté flashy ébouriffé, avec des créations très magasins « prix terrifiants », souvenirs kitsch, provocations marchandes, l’art décoratifs complètement « gratuit ». Il y a aussi la tendance « l’art de la rue entre dans les galeries », notamment avec Miss.Tic. je me souviens avoir photographié dans la rue, certains de ces pochoirs, dessins ou textes. Mais, retirés de leur contexte, ces réalisations n’ont pas beaucoup de sens, il y a mieux dans les propositions de la Galerie W., les grandes toiles de Troy Henricksen, têtes rimbaldiennes/kafkaïennes/technocrates maudits, couvertes d’inscription. Tout près de là, les toiles de Denis Robert ne sont constituées que de textes, mots, phrases, slogans, mots d’ordre. Et, en voisin, la cahute enchantée de Régis R. avec ses récupérations transformations d’objets en plastique, briquets devenus géants et lumineux, seringues, pistolets… Un bon début, quant aux attentes et supposés rendez-vous avec l’émotion artistique, se présente sous la forme de deux panneaux en bois, un peu anciens, bricolés, évoquant de loin des peintures vaguement constructivites, les « SP Rendition » de Gary Farrelly, imitation brute des écrans annonçant arrivées, retards, départs et annulations d’avions.(Ce serait bien si les galeristes ne présentaient chacune qu’un artiste !) Le premier exposant qui tranche est allemand, Wilde Gallery (Berlin) avec de grands formats à l’huile du peintre espagnol : Antonio Santin. Une « Ofelia » qui saute aux yeux, des gros plans de visages ou corps, hyperréalistes, comme peints au sang, brillants, images spectrales et charnelles, une grande tête, pâle, désabusée, marquée. La surprise d’avoir une âme, un esprit tout en étant partie prenante de la brutalité de la viande. La même galerie expose le photographe Ricardo Okaranza, des paysages nocturnes précaires, marchés en train de s’installer ou de démonter. Beaucoup de noirs, des étalages, des pompes alignées sur le pavé, des caisses en plastiques de couleurs, des bâches, des décors post-nomades … Tout aussi fort, les compositions d’Evol, des maisons, des pans de mur, en carton, en partie peints, bouts de photos collées, superpositions… Yigal Feliks. Ce jeune photographe israélien effectue tous les jours le même trajet d’une heure entre Haïfa et Tel-Aviv pour se rendre au Conservatoire. Il a entrepris un travail photographique de prise d’empreinte de ce paysage traversé tous les jours, matin et soir. De près, de loin. En profondeur. Paysage que l’on finit par ne plus vraiment voir, mais dans lequel on s’immerge, qui se développe comme une seconde nature à l’intérieur du navetteur. C’est ce qui confère à ces nombreuses photos ce caractère brillant de « miroir ». La galeriste passera du temps à dévoiler le contenu de deux portfolios, un paysage passé au crible, en clichés panoramiques. Rythmés, musicaux. Focalisant sur certaines perspectives complètement sauvages, ou cadrant le travail de l’homme dans une immensité inhospitalière, juxtaposant la nature et les marques industrielles (en activité ou vestiges). En face, sur les cimaises d’une galerie japonaise, je m’amuse avec les petites toiles technos, carrées, petites concrétions d’acrylique collées, alignées, comme des points de colles, des boutons, un minimalisme bien nippon (Reishi Kusaka). Art et jeux. Un galeriste toulousain présente le travail d’Antonin Fourneau, 28 ans, originaire de Lille, travaillant à Paris. Cela me semble un beau travail cohérent à partir d’une culture fortement influencée par les jeux vidéos. Sur une table, des verres que l’on peut faire bouger, trembler avec une manette de PS2. Un stick qui prend les commandes et joue tout seul (Stick Arcade), plus besoin du joueur. Des tableaux de bord de boutons de couleurs, avec des inscriptions « manga », nouvelles consoles imaginaires. Mais aussi des dessins vectoriels très intéressants, fins, puissants, animés d’une pensée sur l’univers du jeu, une manette de jeu en pleine effraction, une table spirite… Un bel ensemble. En se baladant dans ce bazar, on pourrait aussi travailler géographiquement : néerlandaises, russes, hongroises, françaises, allemandes, japonaises, les galeries ont des spécificités. Ça saigne. La radicalité critique reste souvent l’apanage de l’Est, comme la Piekary Gallery avec son dispositif de réanimation et de transfusion médical. Et la série « Pads », acrylique et résine, collection de serviettes hygiéniques expressives, autre forme de moulages. À mille lieux de l’exhibition facile et autres récupérations pornographiques. On touche la vraie corporéité, organique. On pense évidemment à d’autres types de linges appliqués sur le corps où s’imprimèrent les traits et les formes sanglantes du Christ, suaires et reliques miraculeuses. Aleksandra Ska donne sa version personnelle des moulages de stigmates. Un peu plus loin, marrante mais presque anecdotique, la « Fleur du mal » de Julia Winter. Encore une fois, pour montrer les contrastes, les écarts, la difficulté de passer d’un stand à l’autre sans tomber dans le zapping. Un foisonnement de pratiques parmi lequel le regard fait un tri instinctif, s’adresse à ce qui vient enrichir, documenter, continuer un intérêt pour des oeuvres connues, « dans le même genre », creusant des filières déjà esquissées… Il faudrait contrarier ça, s’arrêter là où « ça ne dit rien ». (Bien d’autres oeuvres ont retenu l’attention, je n’ai retenu ici que quelques moments.) En retournant vers la sortie (on ferme), dernier coup d’œil aux gueulophones de manifestations, customisés, alignés sur l’étagère en bois d’une galerie belge. retour à l’art de la rue, cortèges syndicaux et tuning. (PH) – Diapo Libération

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Comment se vend l’art

Art Foire de Paris, mars 2009

 artfoire

Première fois que je mets les pieds dans une foire d’art, enfin, deux heures durant, juste de quoi picorer. Ce n’était pas encore à la cohue, il y avait de l’espace pour déambuler, jeter un coup d’œil, regarder à l’aise. À l’aise ! Façon de parler quand le regard (et surtout l’appareil qui réceptionne les informations enregistrées par l’œil !) est interpellé par un tel foisonnement d’images, de toutes sortes, de toutes les écoles, de toutes les origines… C’est non seulement chaque fois des œuvres différentes, mais chacune d’entre elles relèvent d’esthétiques, de contextes et de références géopolitiques différents, distincts (les artistes des pays de l’Est sont identifiables, ainsi que les chinois, ils ne (re)traitent pas leur histoire de la même manière). Du plus minimaliste au plus criard, du plus austère au plus dégoulinant, du plus critique au plus consensuel, du plus vrai au plus toc. Comment « gérer » une telle abondance hétérogène, un tel souk ? La foire est un lieu commercial, c’est entendu, j’ai néanmoins été surpris par la disponibilité des galeristes abordés, aimables (ils n’hésitaient à venir au contact), se révélant des passionnés très habiles pour expliquer, raconter les artistes qu’ils représentent. (Je pense par exemple à l’amabilité du représentant de la Galerie Simoens –Knokke- si complet dans les explications des monochromes cinétiques de Walter Leblanc, réalisés dans les années soixantes, cordes blanches alignées sur du papier blanc…) Premier contact avec les grandes mises en scènes de Gregory Crewdson, une star de la nouvelle photographie, dont je parlerais dans un article suivant. Retrouvailles avec les grandes peintures d’Hassan Musa : en fait, c’est en redécouvrant ses œuvres que je me rends compte qu’il avait laissé une trace lors de la visite d’Africa Remix à Beaubourg. Il y exposait une superposition (ou incrustation ») de Ben Landen vautré dans les couleurs américaines… Cet artiste soudanais fait se rencontrer les imageries traditionnelles occidentales et africaines, dans des ensembles qui semblent joyeux et légers, colorés et rythmés : mais la noirceur, le détonateur est enfoui au fond de l’œuvre. Comme dans ce remake des « glaneurs » où volent poivrons et pastèques. L’attention est juste attirée par les mains et leurs pansements, le titre explique tout : « l’art du déminage ». Au cours des déambulations, on retrouve des classiques ; des dessins à la plume de Michaux, une photo d’Ernest Pignon-Ernest… L’étonnement viendra des sculptures automates de l’Ukrainien Anatoly Tverdy, professeur de dessin à l’académie de Kiev et qui construisit ses tableaux machines parodiant le monde communiste (notamment la bureaucratie), pour son plaisir, sans projet de monter ni d’exposer. L’attention sera attirée par Samuel Rousseau et ses drôles de dispositifs objets/installations vidéos. L’écran de projection fait corps avec les objets choisis, les images pénètrent l’histoire de l’objet, et vice-versa, une manière originale de démonter-monter notre relation aux choses. L’arbre et son ombre, par exemple. Dans une boîte, à l’avant plan, la sculpture d’un arbre nu, son ombre portée au fond de la boîte bien feuillue, dont les feuilles tombent lentement. Ou mieux, ces coupoles translucides de tailles différentes qui jaillissent d’un socle sombre, lumineuses, où sont projetées de l’intérieur les images de plusieurs grandes villes.  Images que l’artiste anime en reproduisant le mouvement incessant du trafic automobile. Ces dômes semblent vivants, changer de volumes, de couleurs, de pensées, d’atmosphères, légères comme des mirages, circonvolutions cérébrales d’entités urbaines, bulles de savon prêtes à éclater. C’est manifestement aussi un lieu idéal pour observer le milieu de l’art, les attitudes, les manières de parler, les façons d’organiser les transactions (variables selon le type d’art, les galeries…). Il faut parcourir ça en exploitant les contrastes esthétiques qui excitent la réflexion, égarent le jugement, stimulent les goûts, d’abord une jungle à baliser, en prenant note, en demandant le maximum d’informations sur la situation et la cote des différents artistes pour s’y retrouver dans les différentes dynamiques, ce carrefour de mouvements, tendances, stratégies de reconnaissance et haut lieu du marketing artistique. Toute une pratique qu’il faut apprendre, que j’ai juste abordé, superficiellement… Mise en scène marchande de l’art, intéressante à observer, captivante même,  cette parade où l’argent rencontre sans cesse ce qui n’a pas de prix, et où, dans ce microcosme, les émotions excitées par les oeuvres, les coups de coeur, les dégoûts, les pulsions qui poussent vers ce stand plutôt qu’un autre, l’attente de la surprise totale, tout ça qui nous lie à l’art semble participer aux flux économiques de la foire, accompagnant, interférant avec la cote des artistes… !! (PH)

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