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Tête à queue avec fantômes

Fil narratif tissé à partir de :  Michel Blazy, Art : Concept, du 20 mai au 22 juillet 17 – Kader Attia, Yto Barrada, Prix Marcel Duchamp 2016, Galerie H18 Ixelles – Tim Ingold, Faire. Anthropologie, Archéologie, Art et Architecture, Editions Dehors 2017 – Marielle Macé, Styles. Critique de nos formes de vie, Gallimard 2016 – 162 kms à vélo sous la pluie… Trajet de train nocturne détourné…

Dans l’espace blanc, clinique, des irisations maladives prolifèrent sur les murs, le long des colonnes, au sol. Pathologies d’artefacts, organismes artificiels empoisonnés ? Leurs croissances dessinent des architectures vertébrées d’êtres entre-deux ou des kystes, semblables à ces protubérances parasites sur certains troncs d’arbre. Des systèmes nerveux qui se développeraient à l’extérieur de leurs gaines et circuits bien délimitées, dans les airs ou quelques interstices mentaux inaccessibles. Ce sont des expériences de Michel Blazy, à partir de matériaux inertes, industriels, plâtres et coton qu’il soumet à divers protocoles qui finit par leur insuffler une sorte d’autonomie vivante. Floraisons reptiliennes, rampantes, grimpantes, ou bulbes éparpillés sur le mur. Leurs textures incluent divers colorants alimentaires. Comme de vrais organismes, ces choses sont arrosées, gorgées d’eau. Et en s’épanchant, le liquide active les colorants, les mélange. Des ondes se dégagent, des auréoles pigmentées. A la manière dont des sécrétions corporelles tachent des pansements, imprègnent des draps, sueurs, pus, sang, lymphe. Mais dans des teintes pastel diversifiées, des encres délavées, fiévreuses. Vert. Rouge. Orange. Bleu. Jaune. Elancements rachitiques, candélabres cactus. Ou abcès percés, présentant presque des veinures de marbre, délicates, ou des irisations enflammées, malsaines. Ce sont des éléments de paysages, réseaux de reliefs anarchiques, des esquisses d’organismes hybrides, des anomalies géologiques et déformations biologiques, tels que les sédiments d’une vie sentimentale en génèrent à la surface lunaire de nos vies intérieures/antérieures – ces autres planètes où nous cherchons sans cesse à atteindre d’autres vies réconfortantes, pour s’y exporter, radicalement. Des faunes et flores expérimentales comme autant de prothèses et exosquelettes que nous proposeraient plantes et bestiaires de nos fictions. Un étrange jardin de traces fantômes.

Un soir de juin caniculaire, traversée inopinée d’un gouffre. Suite à un accident sur la voie, le train qui le reconduit chez lui, tard, est détourné, emprunte un autre itinéraire. Bizarre, un train qui quitte son trajet bien défini pour s’engouffrer sur d’autres rails. Une sorte de fuite dans l’inconnu. D’abord, un grand énervement. Et puis, l’abandon et le plaisir de ce détournement, une grande fatigue favorisant le fatalisme. Les wagons sont d’anciens modèles, sans système d’air conditionné, le train file dans la nuit, toutes fenêtres ouvertes. Les similis rideaux se tordent, volent, fouettent les visages endormis ou hagards, les épaules nues où sèchent la sueur du jour. Vacarme et bourrasque. Comme dans le temps. L’obscurité ne lui permet pas d’identifier précisément les villages et villes qu’il traverse, mais il sait qu’il emprunte une navette effectuée des centaines de fois, autrefois, il traverse le pays du père. Il a sillonné tellement ce pays, il est gravé en lui, et soudain, plus que de simplement se souvenir, il se sent encore arpenter cette région, ses routes, ses sentiers, ses berges, ses prairies, dédoublé. Quelque chose de lui est resté là et continue d’y mener une vie errante. Comme s’il n’avait jamais cessé de marcher là. Il reconnaît quelques détails, un groupe de maison, une ferme carrée, un bosquet, le tracé d’une route entre des arbres, un toit de chapelle, un bout de canal avec son pont-levis, un passage à niveau et sa cahute de garde barrière. Les campagnes dégagent un parfum violent de sécheresse, de foin aride et de moisson précoce. Des brins de paille volent. Août en juin. Temporalité bouleversée, climat cassé. Par les vitres baissées, s’engouffrent des bouffées âcres d’herbes coupées, de sèves exhalées dans la chaleur, de grains chauffés au soleil, écrasés, humectés d’une rare rosée, des sucs fermentés et des sueurs tournées. Des odeurs poudreuses de farine et de levure. Dans cette luxuriance estivale, monstrueuse, quelque chose hurle, genre caves éventrées aux remugles de salpêtre, ou tombes déterrées libérant leurs zombies putrides, retour brutal de choses oubliées, refoulées. Peut-être aussi quelques bouffées échappées d’étables étouffantes, vaches, cuir, fumiers, pis, lait fumant. Epaisseurs saumâtres. Comme des poignées de choses fantomatiques, puissantes, mélancolies poisseuses, fermentées, qu’il reçoit en plein visage, qu’il hume à pleins poumons, enivré, éperdu, souvenirs de marches nocturnes, enragées, solitaires dans les champs fraîchement fauchés. Une mare. Rattrapé par cette sensualité aux relents de mort – agonie du végétal relâchant ses milliards de souffle dans le crépuscule -, alors qu’il s’abandonne au train hors de sa trajectoire habituelle, roulant vers on ne sait où, dérouté. En avant, en arrière ? Même pas, plus de rails, plus de train, juste un mouvement, juste de la vitesse pure dans une nuit tropicale fracassée, à travers l’haleine des revenants. Et puis, comment est-ce possible, ces relents de pluie, d’averses violentes, erratiques, alors que tout est sec, sans eau tombée du ciel depuis des semaines ? Est-ce directement l’étuve d’un nuage orageux, bas, qui ne crève pas, et embaume l’air ?  Comme quand on broie des feuilles, sèches, dans un mortier et qu’on obtient, contre toute attente, une pâte humide, parfumée.

Ravi et effrayé à la fois d’être un jouet dans ce wagon qui fend la nuit à tombeau ouvert, entouré de corps somnolents, suant, tressautant, il se souvient de Gilles Clément, lors d’une conférence, désignant le verre d’eau qu’il s’apprête à boire en disant : « c’est évident mais c’est toujours bon à rappeler, cette eau a déjà été bue, absorbée et rejetée par d’innombrables organismes ».  La locomotive, pressée de rattraper son retard, avale les rails, part en tous sens. Il s’endort brutalement, cataleptique. Et, instantanément, il rêve d’un choc qui le propulse par la fenêtre ouverte, le projetant au loin dans une pelouse, où il gît, étranger, sans attache. A la manière de ce jeu où un meneur énergique vous tient par le poignet et vous fait tournoyer autour de lui, de plus en plus vite, et qu’il vous lâche brutalement, la force centrifuge vous envoyant valdinguer, déséquilibré, jusqu’à tomber, parachuté à la surface d’une autre planète, en des poses incongrues qui pétrifient, statue cadavérique.

Exactement comme les corps endormis photographiés par Yto Barrada. Propulsés par quelle puissance discriminante ?  Elle capture des silhouettes individuelles prises dans ce qu’on appelle les flux migratoires. Mais ceux-ci disparaissent en tant que tels, ils sont invisibles, escamotés, vastes phénomènes qui dépassent les destinées. Et rien de lisse non plus, mais brouillés, brouillons, plein de tourbillons, de contradictions, de paradoxes. A la manière de ces courants inexorables qui rassemblent les débris plastiques en des mers éloignées. Les images se concentrent sur les impacts et effets du flux sur les vies, physiques, mentales qui, du coup, affichent des altérations, des dommages sérieux, irréversibles, sans réelle cause apparente, sans rien de tangible contre quoi lutter. Il faut convoquer des référents, d’autres images similaires pour situer ce que l’on voit dans le cadre d’une problématique précise, concrète. On se rend compte alors que, même sans explication, on sait très bien de qui et de quoi il s’agit. C’est notre affaire. L’artiste suscite un réseau d’empathie pour ces corps éloignés, dérivant dans les limbes de la modernité, flottant en zone inconnue, impuissants à maîtriser leur trajectoire, toujours en train de réagir après coup, s’adapter aux contraintes, se transformant pour survivre. Aléatoires, nomades forcés. Un peu la hantise du sédentaire accroché à son confort territorialisé. Elle exhibe ainsi, dans un contexte où les frontières restent des barrières à transgresser, une femme qui se métamorphose en s’enveloppant de tous ses biens textiles. Pour franchir la ligne de démarcation et passer de l’autre côté – franchissement interdit et pourtant salutaire -, elle emporte tout ce qu’elle a. On la voit s’enrouler successivement de draps, couvertures, foulards… Ces tissus l’enveloppent comme superposition de peaux protectrices, forment carapace métaphorique et sont mis en correspondance avec les rideaux que l’artiste réalise et qui semblent l’assemblage de petits poèmes ancestraux. Patchwork de courtes pensées poétiques, d’aphorismes ou bouts rimés chantants, que l’on ressasse ou chantonne en cheminant ou bricolant. On dirait les drapeaux d’une sensibilité libérée de toute enclosure nationale. Elle photographie aussi des personnes endormies – ou pire, inconscientes – dans l’herbe. Nulle part. Abandonnées et presque en position fœtale dans leurs vêtements qui leur font une sorte de cocon. Cocon qui ressemble vaguement à des vêtements de par ici mais appartiennent plutôt, observés de plus près, à d’autres cultures. Ce sont bien des humains déplacés, déracinés, des personnes qui fuient ailleurs. Elles cherchent à changer de territoire, à franchir une frontière vers un lieu plus accueillant, hypothétique. A force d’errer, elles sont tombées endormies, d’une pièce. La dimension esthétique de cette léthargie champêtre transmet la fatigue immense qui frappe ces migrants. Fatigue dont on a pu connaître une forme proche où l’on se dit, lors de randonnées excédant nos énergies, « je suis incapable de faire un pas de plus »., et de sombrer dans une détresse tiraillée par les crampes à répétition. Regarder ces photos l’accable d’une maladie de sommeil, une malédiction.

A l’opposé, la quiétude de la bénédiction du père. L’aubaine d’avoir été accueilli au monde dans l’amour des parents, dès les premiers contacts à l’air libre et de recevoir, en outre, régulièrement, en des rituels simples, coutumiers, la confirmation de cette protection qu’aucune disgrâce politique ou discrimination sociale ne sont venu contrarier. Il songe à la tendresse initiale, retrouvée chaque année au début des vacances quand, débarquant dans les régions du repos et de la reconstitution de soi, retrouvailles intégrales avec la vie bruissante, il rendait visite au père. Rien de cérémonieux, ni de cabotin, juste une accolade bon enfant. L’étreinte était pour lui la répétition, dépourvue d’artifice, de pose ou d’intention, des premiers gestes bienveillants, dont il n’avait aucun souvenir formel, mais qui l’avaient marqué à jamais, à la manière d’une présence fantôme. La caresse originelle, reçue à peine déposé dans les mains paternelles, continuation du ventre maternel. A chaque fois, une tendresse enveloppante, revigorante, lustrale, effaçant tous les tracas d’une année de travail de moins en moins sensé, exactement comme, enfant, il venait raconter auprès des parents l’un ou l’autre déboire, menu chagrin de la vie scolaire, et que tout s’en trouvait réparé, effacé, rendu futile et dérisoire. Cette tendresse, parcourue de lignes et de murmures ressemblant à ceci : « La continuité même de la vie – sa durabilité, dans le jargon moderne – dépend du fait que rien n’est jamais parfaitement adapté. » Oui, il faut vivre, celui qui lui a donné la vie le lui a confirmé, chaque année, et encore à présent, depuis l’au-delà. Tout au long des lectures, chaque fois qu’il rencontre un passage qu’il aurait très bien pu entendre dans la bouche paternelle, ou qu’il aurait pu lui rapporter comme élément de convergence, il entend.

Il erre et aperçoit une suite de peintures. Elles lui évoquent des voyages interstellaires, des traversées du cosmos, des aventures vers des planètes perdues, des rêves de vie en d’autres systèmes solaires. Ce sont des toiles qui reproduisent des timbres postaux émis par des pays africains après leur indépendance. Objets multiples, de circulation courantes, transformés en pièces uniques, pour stopper leur propagation, pour regarder vraiment ce qu’ils propagent. On peut y voir éclater la prégnance de l’imaginaire transmis par l’occupation coloniale. La brutalité d’un idéal technologique qui a exproprié toutes sortes d’autres imaginaires, a substitué un mental à un autre. Un beau cas de la colonisation des esprits, sur le long terme, une cosmologie venant en écraser d’autres. Les richesses et bien-être promis par les coloniaux s’y étalent en chimères cruelles au regard de la situation politique et économique actuelle de ces pays, et du monde en général, puisque ces délires productivistes et technologiques – quasiment déjà transhumanistes – détruisent la planète entière. Même détournées, trafiquées et plus que douteuses en elles-mêmes, ces images timbres lui rappellent ses liens avec le passé colonial de son pays. Le fait d’avoir été là-bas, d’avoir effleuré ces cosmogonies colonialistes et colonisées. Peut-être même était-ce le genre de choses qu’il recopiait, enfant, sans arrière-pensée, modèle qu’il prenait pour ses jeux de dessin (de même qu’il copiait, parfois décalquait, des cases de bandes dessinées)?

Et puis, il regarde un film qui le galvanise. Il s’appelle « Réfléchir la mémoire ». Non pas réfléchir à la mémoire, mais s’intéresser aux objets, aux choses réfléchissant où passe les effets de mémoire. Réfléchir plutôt avec la mémoire comme quelque chose qui ne serait liée strictement à un organe intérieur mais outrepasserait l’enveloppe biologique individuelle, singulière. Le point de départ est une enquête sur le « membre fantôme ». Vous savez, cette pathologie curieuse qui frappe des personnes amputées d’un bras, d’une main, d’une jambe, d’un pied et qui ressentent, non seulement, la présence du membre perdu mais peuvent éprouver des douleurs pénibles, insupportables dans une partie précise de ce membre disparu. Par exemple, tel patient ressentant de manière chronique d’atroces douleurs au gros orteil du pied qu’il n’a plus. Kader Attia met en correspondance les explications d’experts de différentes disciplines, des psychologues, des chirurgiens, des neurologues, des psychiatres, des philosophes, des historiens, des musiciens… Il active ainsi un faire tel que décrit par Tim Ingold caractérisant l’action des correspondances. « Grâce au travail de médiation de la transduction, correspondre c’est fusionner les mouvements de sa propre conscience sensible avec les flux et courants de la vie animée. Une telle fusion, où la sensibilité et les matériaux s’imbriquent les uns dans les autres en un double cordage jusqu’à devenir indifférenciables – telles les œillades que s’échangent les amants – c’est précisément l’essence du faire. »  (Tim Ingold, 223) Ce double cordage de témoignages et d’explicitations savantes, est-ce autre chose qu’un documentaire ? Oui, parce que l’intuition de l’artiste établit, d’abord, les convergences entre ces propos d’experts et ceux des patients et patientes. Il construit une interprétation, une extrapolation. Il montre ainsi que créer un dispositif artistique ne revient pas à une esthétisation d’un vécu, mais est l’élaboration d’outils esthétiques pour comprendre le monde, prendre prise critique sur les choses. Il met en regard les différents récits, leurs spécificités qui soudain se répondent, éveillent de nouveaux espaces à explorer et en projette l’ombre portée vers d’autres champs : ce qui est dit à l’échelle du corps individuel, singulier, il le rapporte à l’ensemble d’un corps social. Qu’est-ce que cette expérience du membre fantôme et de ses ressentis nous apprend sur l’impact de tout ce qui a, au cours de l’histoire, amputé l’amas des singularités qui font société, rayé des communautés entières de la cartographie des relations civilisationnelles ? Il établit des vases communicants entre les histoires personnelles et celles plus larges des groupes, des réseaux affinitaires, des appartenances religieuses et philosophiques, de peuples entiers. Pour essayer de comprendre et expliquer des mal êtres importants, endémiques, des ressentiments qui ne font que s’envenimer, alors même que tout conduit à les considérer comme de l’histoire ancienne. Ils reviennent, ils croissent, deviennent des exosquelettes maladifs qui soutiennent les métastases, les rancunes métaphysiques. Par exemple, l’histoire de l’esclavage. Elle blesse encore aujourd’hui chaque descendant de cette atrocité et le marque de quelque chose qui ressemble à un « membre fantôme ». Une existence fantôme, des doubles éliminés. De même pour les différents génocides qui trouent l’histoire humaine. Il y a transmission des douleurs subies par d’autres, jadis, par ressemblance et filiation, et elles affectent le présent, comme quelque chose qui a été spolié, qui ne reviendra plus, et empêche d’éprouver le réel comme quelque chose de vierge, sans blessures, sans passifs traumatisants. Ces trous noirs déversent des flux de mélancolie poisseuse, tentaculaire. Pour faire comprendre comment cette part fantomatique envoûte et ouvre d’autres dimensions, abyssales, du perceptible, Attia fait un détour par la musique, et surtout le dub, musique dont des éléments mélodiques et narratifs ont été enlevés pour, finalement, mieux les faire sentir, augmenter leur potentiel d’envoûtement. A partir d’un souvenir natif de musique, d’une musique entendue ailleurs, avant la vie peut-être. Toute cette prospection qui se présente comme une enquête d’un artiste convoquant les sciences, sociales et médicales, est enrichie par un dispositif plasticien. Des personnes ayant subi une amputation sont installées dans leur décor de vie, ordinaire, ou relatif à l’accident. Elles sont immergées dans une posture de thérapie par le virtuel. Le bureau d’une dactylo, une pizzeria, une ligne de chemin de fer dans les bois, une salle et un monument très « soviétique », une église et ses bancs de prière. Ils et elles sont « augmentés » d’un miroir grâce auquel, vu sous un certain angle, ils se voient toujours entiers, toujours bénéficiaires d’une complète symétrie entre bras et jambes, côté droit et gauche, haut et bas. Ils et elles, dans cet agencement, s’imprègnent d’un subterfuge réparateur, ayant retrouvé virtuellement le membre perdu et, en même temps, ils continuent à ressentir la perte physique, l’absence. Cette simultanéité paradoxale aide à s’habituer, à faire son deuil. Et c’est l’autre matière importante du film, le travail de deuil et de mélancolie, incessant, jamais fini, tant à l’échelle individuelle que collective. Ce travail mystérieux qui malaxe le corps social, incontournable du fait d’être inscrit dans le règne du vivant mais qui, aussi, doit sans cesse essayer de corriger, réparer les traumatismes historiques, les souffrances, les injustices que la société continue à dispenser généreusement – postindustriellement – en rejetant les migrants vers la détresse absolue et la mort, en réaffirmant la légitimité d’un système économique qui produit stratégiquement de nombreux exclus, en poursuivant la logique coloniale des Sud et d’épuisement des ressources naturelles de la planète. En ce qui le concerne, rapatriant toutes ces tragédies à son parcours particulier, son petit cas submergé par le deuil de proches mais aussi de rêves, d’ambitions anciennes, mesurant combien néanmoins son insignifiance est elle-aussi traversée et déterminée par les grands deuils et membres fantômes historiques de l’histoire humaine, jusqu’à la chair de poule, il réalise fondamentalement que tout son désir de vivre est porté par un membre fantôme, son désir est fantôme. Depuis qu’il est séparé de la femme dont l’amour et les touchers instituaient des « phrasés généraux de vivre » qui offraient une prise acérée du vivant, évanouissement dans le grouillement multiple – un évanouissement constitutif d’un chemin singulier, jamais droit, mais ivre et plein de lacets -, son désir est flou, lancé dans le vide et ne retombant jamais. Au propre comme au figuré. Organique comme métaphysique. Et il a cessé de sentir atteint par un désir en miroir. Même quand il empoigne son sexe bandé, il a l’impression de saisir le vide, l’absence, comme si ce membre-là, désormais était ailleurs, resté dans le ventre de celle qui. Ce qui s’érige en sa main ne serait plus qu’un sexe de substitution. Et alors ? Rien d’autre, sinon une propension à compenser par des cheminements pliés et repliés sur eux-mêmes, sans queue ni tête, vivre c’est ainsi.

Comme de rejoindre à vélo deux points, éloignés de 162 kilomètres, un jour venteux de pluie ininterrompue. Et pourtant, bien que d’aucuns le jugent bouché, le ciel alterne une variété infinie de luminosités douces, grises, argentées, finement perlées, blafardes froides ou chaudes. Mais pour percevoir ces nuances, il faut être dedans. Il connaît la route, ne se trompe à aucun carrefour, ne rate aucun virage, le trajet est gravé dans sa mémoire, son corps. Il le parcourt tous les ans. Le même et différent à chaque fois. Il revit dans sa chair les éditions précédentes, avec leurs conditions météorologiques spécifiques. Il pédale au présent et au passé tout en se demandant s’il sera encore en bonne santé pour le faire l’année prochaine. L’eau qui fouette la figure, la buée sur les lunettes, il ne voit pas vraiment le paysage. Il devine, il reconnaît plus par intuition. Il y a immersion. Avant le départ, regardant les averses se succéder à travers la fenêtre du salon, il craignait de s’élancer là-dedans. Une fois lancé, il se sent bien dans l’humidité et le ruissellement d’eau. Il n’est pas dans la pluie, ou sous la pluie, il est avec la pluie. Il fait partie de la pluie, elle s’intègre à lui. Il se fait ruissellement pour avancer au mieux sur la route glissante. Et la route, elle-même, n’est pas « la » route, ligne droite qui le conduirait à son arrivée, l’hôtel douillet au-dessus de la vallée. Elle est morcelée en dizaines d’autres chemins, des bouts de route qui conduisent à des centaines voire des milliers d’autres destinations possibles. Il ruisselle parmi un ruissellement de routes et chemin. Il fait corps avec le lacis des routes et les rideaux successifs de pluie, attentif aux manières dont ces matériaux vivants, mobiles, s’associent aux muscles, au cœur, à la circulation d’air dans ses poumons, cela devient une sorte de méditation infinie, de contemplation physique exigeante, cycliste sans but, suspendu dans le temps. Une sorte d’errance. Parmi ce fouillis de tracés et d’objectifs, mentalement, sans cesse, il recompose son itinéraire, d’instinct, celui qu’il doit suivre pour enfin se reposer, au chaud, au sec, au calme. A gauche. A droite. Tout droit. Oblique. Monter. Descendre. Il dessine un sillage qu’il tente d’imiter de tout son corps en mouvement. Comme un somnambule, il sursaute quand il doit changer de fil, mais ne rate aucun aiguillage. Après, il se laisse couler dans la méditation pédalante et spongieuse. Rythme, tempo, le corps penche d’un côté ou l’autre, se met debout, oscille en balancier, s’assied et se ramasse, poussé en avant, fait l’œuf pour augmenter la cadence, se compacifie ou se fluidifie, se lie ou se délie, s’éclaircit ou s’opacifie., s’allège ou se densifie, une réelle écriture sur le bitume glissant, arrosé en continu par le ciel. Une constellation de mouvements enchaînés. Il songe à l’expérience faite par Tim Ingold et ses élèves : danser son nom. Sans cesse à recommencer, à retenter, les premières fois semblant toujours approximatives, ne saisissant pas assez bien toutes les nuances corporelles et immatérielles. Les charnières entre les deux que disent le nom. Pieds mouillés, cheveux trempés, cuisses et cul imbibés, yeux flagellés de gouttes perdues (comme on parle de balles perdues), il se coule dans un style, une manière d’être cycliste. Avec les routes, avec les paysages, avec la pluie. Multiple. L’attention à tout ce qui peut survenir et surgir, le revêtement devenant très dangereux et la visibilité médiocre, doit se décupler, chercher à anticiper, repérer le moindre mouvement susceptible d’indiquer la constitution d’un obstacle possible, petit ou gros, l’attention devient speed, adrénaline, presque un faisceau hallucinant balayant paysages et accotement. « Qu’à force d’attention, c’est-à-dire de mouvement vers le dehors, les lignes s’ouvrent et les idées de forme se répandent, s’insinuent en celui qui sait leur prêter attention, qui veut les voir ; que tout, comme disait Baudelaire, « devienne allégorie », dégage une piste éthique, projette au-devant de soi d’autres modes d’être, qui deviennent pour qui les considère d’autres manières d’être homme, d’autres orientations du vivre. » (Marielle Macé, p.69) Le but fantôme même, toujours reculé, sortir de sa rainure, se refaire dans d’autres manières d’être homme. (Pierre Hemptinne)

Attia

Célébrités, chaudes ou froides

(Instantané.) – Célébrité politique – Il est toujours surprenant et intriguant de se trouver nez à nez avec une célébrité, un personnage historique que l’on a vu et entendu abondamment dans les médias. Même si on n’a jamais éprouvé de sympathie pour lui – et, le cas échéant, même, plutôt des sentiments négatifs -, on peut être pris de court. Enfin, c’est mon cas. J’aperçois Jacques Chirac. Il sort d’un bistrot, il est reconnu par de jeunes touristes, il sert des mains, accolade, il pose pour des photos. Comme on l’a souvent vu faire, ce qu’il fait de mieux peut-être, sa manière de faire de la politique. Sa voiture est garée le long du trottoir, le chauffeur attend, le garde du corps ne le quitte pas d’une semelle. C’est un vieux monsieur élégant, affable, entouré d’importance. Il a été, il est aujourd’hui plus ou moins retiré du combat, il a quitté l’arène, j’ai tendance à l’assimiler à une histoire terminée, faite d’anecdotes, de petites phrases. En même temps, malgré un imperceptible vacillement dans la volte face que son personnel lui impose en douceur, et qui dénote une faiblesse dont l’animal politicien était dépourvu, on sent un personnage qui a transformé l’étoffe conférée par l’exercice du pouvoir à un haut niveau en vêtement naturel, reflet  d’une vie et d’une expérience réservée à de rares personnes (quoi qu’on en pense, n’est pas président de la République qui veut), où il faut faire preuve d’une endurance et d’une stratégie à long terme dans le relationnel, l’influence, le calcul, la construction d’un réseau et la rhétorique. Rouerie et panache, hold up sur les voix électorales à la  force du bagou. Comme certains acteurs ou certains sportifs, on sent, on voit que ce genre de dirigeant n’a pas vécu dans le même monde que nous, qu’il n’y vit toujours pas, jouissant d’une retraite d’exception. Ce n’est pas tous les jours que l’on peut admirer une telle qualité de costume porté aussi simplement, élégance événementielle évoquant celle de grands bandits, de « parrains ». Retiré de la course, tout cela semble alors « gratuit », anodin, mais ce sont les vestiges racés d’une machine à gagner, à séduire, à grignoter des adhésions électorales. Un vrai édifice historique dans son costard classe, auréolé de sa popularité plus directement utile, mais faisant office tout de même d’une sorte de protection, et entretenant – des deux côtés – celles qui donnent et celui qui reçoit – une nostalgie, la preuve qu’il y a eu une sorte de gloire. C’était un être complétement déterminé par l’ambition, le voici qui a le charme du superflu, grand homme que le hasard exhibe dans les rues ordinaires. Un magnifique paraître. – Citation à propos du paraître et du superflu :  « Le superflu que l’on trouve aussi bien dans l’architecture urbaine que dans les formes animales doit donc être situé sur le champ d’une présentation ou ostentation de soi-même qui n’a pas d’utilité immédiate et doit être comprise primairement comme issue d’un « besoin » ou d’une « aspiration » à manifester ce que l’on est au lieu de simplement « être » ou « exister » (un « besoin » qui ne peut être compris sur le mode déficitaire du « manque »). Et, comme on l’a vu, cette présentation de soi peut avoir lieu même en l’absence de tout regard spectateur. peut-on dire alors qu’elle serait « gratuite »? Ce mot, qu’il m’est arrivé d’employer, risque de réintroduire la notion d’un « supplément esthétique » ou d’une « pure dépense ». L’autoreprésentation n’est pas gratuite dans la mesure où elle reste liée à une finalité : elle exprime la raison d’être d’un édifice, et sa beauté réside précisément dans le fait que cette finalité (cette téléologie) est rendue visible et transparente. Le « superflu » n’est donc nulle part ailleurs que dans l’énigmatique et presque abyssale liaison de l’être et du paraître (le « redoublement originaire »). Dans le fait que cela ne suffise pas de simplement « être », et qu’il faille aussi le faire paraître, le montrer, l’afficher (par la médiation d’un langage de formes qui est assez universellement compréhensible). » Jacques Delwitte, « La manifestation de soi », La Découverte, 2010.  – Célébrités littéraires. – Un peu plus loin, il y a l’hôtel où est mort Oscar Wilde et où Borges a séjourné et écrit. C’est agréable d’y penser, de se recueillir, si  leur esprit est trop vaste pour séjourner exclusivement dans ce genre de lieu commémoratif, il en subsiste ici certainement quelques particules! L’intérieur de l’hôtel, d’époque, est plein de recoins, de couleurs assourdies, d’éclairages indirects, d’ombres et d’épaisseurs, de conforts et de sensualité, on pénètre dans sa phrase est complexe, travaillée, baroque, en sentant nettement un écart se creuser avec l’extérieur, ce n’est pas le même air que dans la rue, on est ailleurs. Heureusement, le Restaurant a su engagé un chef qui réalise une cuisine raffinée, que l’on peut prendre comme hommage aux styles fameux des grands écrivains qui font la réputation du lieu. La créativité reste logée dans le logis. Cette cuisine est simple (sa richesse et complexité est intériorisée, décantée), lumineuse et parfumée, elle se déguste « religieusement ». Particulièrement ces formidables crevettes servies crues, qui cuisent légèrement dans le bouillon épicé que l’on verse dessus (très belle association, colorée qui plus est, du frais océanique et du souffle chaud floral, l’ensemble faisant un effet de surprise réjouissant) et le dessert raffiné, dentelle de biscuit croustillant remplie de crème pâtissière très fine, poutrelle délicate où s’alignent des fraises des bois accompagnée d’un sorbet de noix de coco. – Célébrité à tuer – Après la rencontre avec un quasi-fantôme élyséen (Chirac), les libations délicates traversées de l’ombre de deux grands écrivains, quoi de plus réjouissant que l’assassinat de Tintin et Milou, définitif, enfin représenté  (dessin de Sean Hart) et donc de l’ordre du possible. Qu’on nous en débarrasse.  (PH)

Ulysse et les hikikomoris

Enrique Vila-Matas, « Dublinesca », Christian Bourgois, 341 pages, 2010

C’est l’histoire d’un éditeur indépendant et exigeant, Samuel Riba, qui entend célébrer la fin de l’ère Gutenberg condamné à la disparition par le règne du numérique. J’étais curieux de voir comment la littérature pouvait traiter, elle-même, dans le texte, ce thème qui la touche on ne peut plus près. Mais ce n’est, dans ce roman, qu’un contexte, un horizon sur lequel se profile le destin de l’éditeur dont la faillite est conditionnée autant par des facteurs personnels (mauvaise gestion, alcoolisme, fatigue de poursuivre le génie) que par ce que l’on appelle le changement des pratiques de lecture. – Catalogue et rupture– Samuel Riba est en train d’abandonner son métier d’éditeur et une bonne partie du roman remue les états d’âme, examine ce que cela laisse comme trace, comment on s’extirpe de cette passion idéale. Beaucoup de souvenirs d’écrivains côtoyés, relations personnelles, évocation de textes. Mise au clair de ce qu’était sa passion : « Maintenant qu’il se sent plus vieux, il se souvient de son ancien enthousiasme, de son inquiétude littéraire initiale, du temps infini consacré au dangereux et si souvent ruineux commerce de l’édition. Il a renoncé à sa jeunesse pour constituer un catalogue imparfait. » Et maintenant que quiconque s’intéresse à l’avenir de la littérature peut dégoter des articles déclarant « la disparition prochaine des auteurs littéraires », il sait mieux que jamais dans quel camp il est et ne renonce pas à ces rêves : « Au fond, c’est la santé qui, avant tout, l’a fait renoncer à l’édition, mais il lui semble que le veau d’or du roman gothique qui a forgé la stupide légende du lecteur passif y est pour quelque chose. Il rêve d’un temps où la magie du best-seller cédera en s’éteignant la place à la réapparition du lecteur talentueux et où le contrat moral entre auteur et le public se posera en d’autres termes. »  Le vrai point de rupture se produit lors d’un déplacement à Lyon où il restera enfermé dans sa chambre pour élaborer une théorie littéraire sur ce que doit être un vrai roman, élaboration qui se révèle n’avoir pour objectif principal que de liquider toute théorie, tout contenu théorique. Ce qui lui apporte la conviction « que ce qu’il y a de mieux au monde, c’est de voyager et de perdre des théories, de les perdre toutes. » – Entre papier et numérique – Vila-Matas n’a pas voulu dresser le portrait d’un personnage dépassé par le numérique, largué par la technologie et les nouvelles générations, forcément incapable de comprendre comment continuer à exercer son métier en état de « dématérialisation ». Non, Samuel Ribas, est carrément avalé par le numérique au point de vivre comme un véritable hikikomori, ces « autistes accrocs d’informatique, de jeunes Japonais qui, pour fuir la pression sociale extérieure, réagissent par un retrait radical. En fait, le mot japonais hikikomori signifie isolement. Ils s’enferment très longtemps dans la maison de leurs parents, en général des années. Ils se sentent tristes et n’ont pas d’amis, la plupart dorment ou restent couchés toute la journée, ils regardent la télévision ou se concentrent sur l’ordinateur la nuit. » Samuel Riba a remplacé l’alcoolisme intensif, lui-même pratiqué pour supporter les affres de cette étrange quête du génie littéraire, par la posture de l’hikikomori. (Alcool ou ordinateur, sa femme ne supporte pas ces manières de se dérober, de substituer des drogues au devoir de croire en quelque chose alors qu’elle-même glisse vers le bouddhisme.) C’est une figure bien sentie, mais peut-être mal exploitée, du littéraire attiré, fasciné par le poison qui détruit la passion qui l’habite. Car le numérique et l’ordinateur ouvrent sur des univers d’individuation par écritures, incarnent d’une certaine façon une relation très rapprochée, organique, à la création et ingestion d’écritures. Mais ce sont aussi des techniques capables de détériorer significativement, au niveau d’une société, les compétences de lectures, la capacité à maintenir en vie les textes de la littérature. Préparant un voyage à Dublin à partir des textes de Joyce, avec quelques amis écrivains, où il entend organiser, durant le Bloomsday, l’enterrement symbolique du vieux livre et de la vieille imprimerie, il cherche et fouille aussi bien dans sa bibliothèque que sur Google, « il navigue sans arrêt entre deux eaux, entre le monde des livres et celui de la Toile ». Son addiction à l’ordinateur et Internet rencontre son univers intérieur faits des livres lus : « Un hikikomori négligeant l’écran qui pénétrerait par un chemin intérieur, se promenant dans ses souvenirs, dont ceux de ses anciennes lectures d’Ulysse. » Un écran peut en cacher un autre. Il ira à Dublin pour changer, faire un saut vers la littérature anglaise et rompre avec les lettres françaises dont il s’est trop imprégné, essentiellement pour, par immersion dans l’étranger, espérer retrouver l’euphorie de premières lectures. « Pour lui, l’idéal, c’est de se rapprocher de nouveau vers l’étranger parce que ce n’est qu’ainsi qu’il pourra s’approcher du centre du monde qu’il recherche. Un centre sentimental dans la ligne du voyageur d’un livre de Laurence Sterne. Il a besoin d’être un voyageur sentimental, d’aller dans des pays de langue anglaise où il pourra recouvrer l’étonnement devant les choses. » – Bibine et fantômes – Un peu comme si le thème central ne se laissait pas saisir et mettre dans un roman – évidemment -, il y a une certaine accumulation de détails pour donner de l’épaisseur et de la complexité au personnage. Parfois un peu lourds. Des indications numérologiques, des apparitions d’individus singuliers qu’il est le seul à voir, des chansons qui passent à la radio en harmonie avec ses émotions ou raniment des souvenirs, l carrousel des citations d’auteurs qui ont compté pour lui, la pluie qui ne cesse de tomber anormalement à Barcelone comme à Londres et, bien entendu, le rêve prémonitoire qui ne se lasse pas de répéter qu’il va vraiment se passer quelque chose d’ultime lors du voyage de la « dernière chance » à Dublin. Tous ces éléments sont eux-mêmes traités artistiquement par une amie de l’éditeur dont une œuvre est en train d’être installée à la Tate Gallery, construite autour « d’une culture apocalyptique de la citation littéraire, une culture de fin de piste et, en définitive, de fin du monde. Dans son installation pour la salle des turbines, elle veut se situer dans le sillage de Godard et de sa relation dynamique avec les citations et placer le visiteur dans un Londres de 2058 où il pleut sans arrêt, cruellement, depuis des années. » Il y a, néanmoins, de beaux passages sur la découverte du paysage dublinois, des évocations non renversantes mais justes du monde joycien. Et, comme l’indique bien la quatrième de couverture, la rencontre avec le paysage dublinois fonctionne comme une bascule « d’une épiphanie (Joyce) à l’aphasie (Beckett) ». Et c’est tout son paysage mental qui change et sombre dans l’innommable littéraire, cette connivence insoutenable avec le génie cherché, jamais rencontré et qui seul pourrait justifier son existence. Il noue une relation avec des personnages de bars sortis des romans de Beckett, son délire gagne du terrain à la faveur d’une replongée dans le whisky et lors d’un enterrement, il voit apparaître, silhouette déjà entraperçue lors de Bloomsday, le fantôme de l’écrivain : « … il voit tout à coup le jeune Beckett juste derrière ses deux sœurs affligées. Ils échangent des regards et la surprise semble présente des deux côtés. Le jeune homme porte le même macintosh que l’autre soir, mais plus raide. Il ressemble à un penseur fatigué et il a cet air incomparable de ceux qui vivent dans l’obstrué, le précaire, l’inerte, l’incertain, le terrifié, le terrifiant, l’inhospitalier, l’inconsolable. » Ainsi, grâce au « tissu fané qui permet parfois aux vivants de voir les morts et aux morts de voir les vivants, les survivants », Samuel Riba sait que les auteurs littéraires ne sont pas en voie de disparition : « la réapparition de l’auteur continue à l’enthousiasmer ».  (PH)

Galerie de fantômes

Bruno Perramant, « Nouveaux spectres », galerie In Situ

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Voilà une exposition que j’ai traversé, sur le moment, presque sans m’en rendre compte. À peine le temps d’enregistrer le soupçon de « quelque chose qui se passe », une action furtive, un mouvement intrigant, mais pas assez explicite pour déclencher une réponse, rester, scruter, questionner, enquêter. Face à la toile, dans l’instant du regard confronté, comme souvent, je suis pris en défaut, « ça m’échappe », je suis dans le défaut, ce qui fait défaut, une absence de repères. Comment corriger cette faiblesse d’acuité du moment face aux arts plastiques (manque de formation, de culture, de structure inculquée) ? Je me repose souvent sur  les vertus de l’après-coup, en même temps, je trouve intéressant et fascinant de contempler les oeuvres à partir de cette position prise en défaut… sorte d’éponge avide ! Le « défaut de » est sans doute aussi une condition pour sentir, percevoir, recevoir… Toujours est-il que depuis cette visite à la galerie In Situ, un peu plus chaque semaine, cette exposition vient me hanter. Par le biais d’un souvenir tangible, une carte postale, emportée à défaut d’une meilleure pièce à conviction, et posée sur le bureau, comme une question. L’exposition s’intitulait « Nouveaux spectres » et présentait un strict ensemble de toiles, des grands formats, certains en triptyques. Sur les toiles étaient représentés, selon la convention visuelle la plus universelle, des fantômes classiques, des êtres indistincts faits de draps et de vide, avec des trous pour les orbites sombres et creuses des yeux disparus. C’était étrange, pas courant et sans information spécifique, ça versait un peu dans l’illustration anecdotique, folklorique (le travail, en général excellent de ces galeries, est faible quant à l’accompagnement : à part une notice minimale, pas grand-chose à se mettre sous la dent quand on n’est pas initié ; précisément, ce sont des lieux d’initiés, de connaisseurs.) L’artiste affirmait un retour à la peinture figurative, au métier de peintre dans ses dimensions concrètes et historiques tout en choisissant de représenter des « choses » censées être immatérielles, irreprésentables, qu’il serait plus « naturel » de traiter avec d’autres médiums. Bizarre et désorientant. Ce hiatus était forcément voulu. Je ne suis sans doute pas resté assez longtemps face aux toiles pour être en résonance (tous ces processus culturels demandent du temps). L’attitude des fantômes dans leurs trônes, le déplacement d’objets comme le grimoire, les lieux d’apparition des fantômes évoquant des palais, des coins de cathédrales, des couloirs de cultes occultes, les pompes voilées du pouvoir, tout ça me faisaient bien penser à d’autres œuvres, faisaient références à… !? Je suis allé un peu chercher des informations sur Internet (on ne trouve pas énormément, et souvent ça donne l’impression du recyclage du même communiqué de presse, avec des formules similaires sur le « questionnement de notre société de l’image », quelque chose du genre). Mais ici ou là étaient évoqués Vélazquez (conséquence de sa résidence à la Villa Médicis), Bacon… (Une constellation d’indices qui auraient du faire tilt!) Et effectivement, dans le plan des tableaux, certaines couleurs, certains traitements des ombres criantes, ça fourmille de liens. Dans la manière de restituer les tissus, les reflets aveuglants, les surfaces de chambres comme des miroirs sans tain, le surgissement d’objets fantasques présentés comme ordinaires, une préciosité macabre esquissée comme les vestiges d’un abîme, les étoffes animées de présences fantomatiques siégeant dans les insignes du pouvoir religieux, aux lieux d’émanations obscures des forces du sacré et de l’esprit, sur des carrelages sombres, usés, luisants. Dans la manière de jouer avec des codes connus, utilisés précédemment, à d’autres moments de l’histoire de la peinture, j’ai tout de suite pensé aux techniques de « sampling » utilisées en musique pour retraiter des matériaux déjà existants. Je trouve aux peintures de fantômes réalisées par Perramant, une texture de sampling pictural. Ce n’est pas « inspiré d e », ce ne sont pas des « évocations » de symboles recyclés, détournés, mais il y a une épaisseur comme si la matière ancienne était là, retravaillée, transformée, couches sur couches. Ça traite d’une permanence des fantômes dans ce qui détermine notre vie et ses pompes représentatives, et la peinture est elle-même hantée (jusqu’à, sous certains angles, se présenter comme un pur exercice de style quant a travail du plissé), elle n’est faite que de fantômes, (re)peindre aujourd’hui c’est affronter ces/ses fantômes, comme un retour à l’histoire, à l’héritage, en commençant par saisir ce qui les constitue. Ces êtres comateux qui (nous) jugent, qui attendent l’éternité, qui terrifient dans leur impersonnalité livide, inconsistante. Dans un monde de l’image envahi par une surabondance de fantômes technologiques, d’effets spéciaux qui banalisent le spectral et ridiculisent les anciennes manières de se représenter le surnaturel, en revenir à représenter de la sorte l’immatériel, avec des pinceaux, de la couleur et une toile, c’est comme rappeler la consistance des spectres au niveau de ce qui nous détermine (et qui peuvent aussi surgir sur le passage d’un chien, messager malgré lui d’au-delà).

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