Archives de Tag: étude de paysage

Les herbes et l’enfance

Yves Bonnefoy, Le Lieu d’herbes, Galilée, 2010, 72 pages

Il y a quelques semaines, photos à l’appui, je tentai de cerner la force et la richesse du ressenti face à un carré d’herbe non coupée, entouré de buis, un lieu comme préservé, à l’écart, vivant sans intrusion de tondeuses ou quelque autre outil de l’homme qui sont des instruments imposant un rythme temporel bien précis, celui qu’il convient de respecter pour qu’un jardin garde l’apparence de l’entretien (la tondeuse passe tous les huit jours, par exemple, et la cisaille tous les mois). Et à part exprimer la première couche de ce ressenti, je n’avais pas réussi à exprimer quoi que ce soit de la véritable expérience (banale) qui se jouait là. C’est bien la vocation d’un blog consacré aux tentatives de se cultiver d’afficher aussi l’impuissance à exprimer ce qui, souvent à notre insu, se cultive en nous. Puis, très peu de temps après, j’aperçois en vitrine Le Lieu d’herbes, d’Yves Bonnefoy. Le lien avec mon carré d’herbes en flux, malgré le titre, n’est pas si évident qu’il n’y paraît. Mais la lecture de ce texte permet quelque élucidation, de grappiller un peu de terrain sur ce que ce ressenti conserve d’inexprimable (et le sens même de toute pratique culturelle vise bien à transformer l’inexprimable en exprimable, à interpréter, et non à consommer selon des accès immédiats et se suffisants à eux-mêmes). C’est le texte d’une conférence où l’auteur vient apporter un complément et quelques nuance à un de ses ouvrages de référence, L’arrière-pays. Le travail du texte consiste à expliquer la nature et l’impact précis d’une image, d’un souvenir et, par rebond, de toute une catégorie d’images et de souvenirs qui nous font vivre, penser et ressentir. « Je pense ainsi à une image qui, d’une seconde à l’autre, ressurgit quelquefois en moi de cette mémoire que nous avons par-dessous la plus habituelle : entre deux murs de pierre nue sans fenêtres, et sous un foisonnement de hautes herbes sauvages, c’est une cour étroite et profonde, sous un ciel qui semble d’été. » L’auteur rappelle sa position et précise son angle d’attaque : « Je ne suis pas historien mais quelqu’un soucieux de la poésie – ce déni du rêve – qui demande secours à la recherche historique dans le labyrinthe où entraîne l’imaginaire métaphysique. » – Langage et correspondances. – L’attention se porte sur le fonctionnement du langage, l’outil par lequel on perçoit et désigne, le filtre qui organise la mémoire et les différentes sortes de mémoires. Et, l’acquisition de la langue ayant sa propre histoire répartie en stades différents, successifs ou simultanés, les souvenirs s’établissent à différents endroits, et éveillent des formes d’être au monde fort différentes. Particulièrement, le stade adulte du langage ne cesse d’aller chercher, ou d’être irradié, par le langage enfant et ce qu’il a conservé d’un autre rapport aux choses, nimbé rétrospectivement de « magie ». Les premiers mots désignent, servent à éprouver pleinement les choses et les êtres comme intégrées à soi, avant la césure vers la mise en forme d’un langage conceptuel, analytique. Les choses, le paysage, les proches, les lointains, les animaux sont « vécus et non étudiés ». Puis, il y a le passage progressif vers le langage en tant que tel. « En ce moment du passage entre la pleine présence aux événements et aux choses et l’envahissement du regard par le point de vue analytique, certaines grandes composantes de la réalité jusqu’à cet instant familière, êtres qui vont donc disparaître sous la représentation schématique que l’intellect en proposera, viennent dire « au revoir », si je puis dire, en se montrant comme précisément ces présences que la pensée nouvelle mais aussi en se soumettant déjà aux définitions qui les établissent dans un système de différences : cet arbre, par exemple, auprès ou plutôt au sein duquel on avait grandi, cet arbre demande qui demande à être vécu pleinement un moment encore, étant pourtant maintenant un pêcher, un chêne, une appréhension déjà distinguée de toutes les autres par son concept. » Ce passage conditionne ces impressions où des choses peuvent nous sembler en étroite connivence avec quelque chose de très profond en nous et dont nous avons l’impression de ne plus les entendre nous parler à l’oreille, correspondance rompue. « Le petit jardin des jeux de naguère, avec son arbre, on l’éprouve maintenant à la fois intensément proche et mystérieusement silencieux. » Ce que l’auteur appelle « lieu d’herbes » sont des paysages (des bouts, des morceaux d’horizons proches ou lointains, micro ou macro) qui réactivent, au sein du langage adulte avec son réseau de concepts, une manière de regarder et ressentir correspondant au stade du langage antérieur. « Le « lieu d’herbes » est la préservation, à l’époque du conceptuel, du regard auquel celui-ci a mis fin dans la pratique du monde. Il est donc une part de cette mémoire de la présence qui est la cause en nous de la sensibilité poétique, du projet de la poésie. Et s’il revient, s’il insiste dans la conscience, c’est peut-être aussi, j’en fais d’abord l’hypothèse, parce que ce projet a besoin, pour se maintenir, de se signifier à soi-même, et doit donc s’attacher à des souvenirs de cette sorte fondamentale, qui font de leur récurrence un étai pour sa propre survie au sein d’un discours attaché pour sa part à réifier toutes choses. » Yves Bonnefoy précise au passage sa conception de la poésie : « La poésie est la mémoire d’instants de présence au monde dans les années de l’enfance, puis celle de la perception du non-être par en dessous ces instants et alors celle du doute, celle de cette hésitation que sera la vie, mais c’est aussi une réaffirmation, c’est le vouloir qu’il y ait du sens là où le sens se perdait. Et c’est un travail assurément. » – Carré de poésie. En ce sens, le carré d’herbes redevenues libres, sauvages et encadrées formellement par le buis bien dru, est un carré de poésie. La première étrangeté que j’aurais pu relever étant qu’il ne semble pas borné malgré la présence des haies. Le regard ne peut le fixer à l’intérieur d’un périmètre manifeste. C’est comme un nuage d’herbes changeant sans cesse de formes, de consistance et d’étendue. C’est l’herbe insaisissable, la prairie immense, les vastes coteaux herbeux où l’on se perdait, avec lesquels on faisait corps, herbes parmi les herbes, c’était le devenir herbe, un flux d’herbes qui se substituait par anticipation à tous les mots qui viendrait en tondre l’imaginaire illimité et qui, à l’intérieur du langage plus rationnel, maintient la possibilité de sentir le paysage, de s’y échapper, y disparaître ne serait-ce qu’en clignant les yeux. C’est se reposer du langage qui « réifie toutes choses », le langage exploité par le capitalisme pour accéder à l’inventif de l’être, sa part créative, mettre la main dessus et le rentabiliser au plus vite, comme on le voit actuellement dans la « nouvelle société de la communication ». Un carré d’herbes sauvages, ça ne communique pas, malgré tout ce qu’on éprouve en le contemplant. L’analyse poétique d’Yves Bonnefoy, toujours remarquable dans la description sensible et précise des sens et de l’émotion, éclaire pourquoi et comment ces « lieux d’herbes », ressourcent et alimentent le désir de sentir, d’éprouver de manière irréductible au commerce, au rentable, en vue de préserver les êtres de culture. (PH) – Article sur le carré d’herbes, Herbes pas si folles . – Présentation d’Yves Bonnefoy –  Yves Bonnefoy en Médiathèque.

Publicités

Cirques, montagnes & coup de fouet

36 vues du Pic Saint-Loup, Jacques Rivette, 2009

Quand ce film de Rivette est sorti en salle, je me souviens avoir lu dans les comptes-rendus que, finalement, contrairement à ce que peut laisser entendre le titre, le Pic Saint-Loup n’était pas très présent, on ne le voyait pas beaucoup (je me trompe peut-être, mais j’ai la conviction d’avoir lu ça). En regardant le film aujourd’hui, je trouve le Pic Saint-Loup omniprésent. Tout le film est probablement construit à partir du charme que dégage cet endroit pas banal. C’est profondément un film paysage. Peut-être faut-il y avoir été physiquement pour le percevoir ? Il faut être resté là, entre les vignobles, par exemple sur les bords de la D1, à contempler le face à face singulier entre la montagne de l’Hortus (512 mètres) et le Pic Saint-Loup (658 mètres).  Deux faces de géant qui, il y a longtemps, ne devaient en faire qu’une. L’imagination ne peut s’empêcher de construire des représentations de ce qui les a séparés, violence tellurique ou lente érosion et de ce qui pourrait les réunir, mais là, cela relève de la magie. La forte individualité de ces deux promontoires incline à les personnaliser et à raconter l’origine de leur forme et de leur position sur le mode des contes et légendes. Quelque chose, déjà, continue à les unir. Par le biais du microclimat que leurs masses induisent en protégeant les coteaux des vents en écartant une partie du nuage et en retenant un peu plus qu’ailleurs la chaleur du soleil, les vignobles fournissent une appellation contrôlée qui a du caractère et dont l’aire géographique est relativement limitée. Elle ne dépasse pas la zone d’influence qu’exercent les deux montagnes. C’est un paysage saisissant comme toujours quand la nature développe des formes que l’on dirait appartenir à des géants pétrifiés par leurs secrets, mais à présent rassérénés, sans blessures vives, et à l’ombre desquels de petits villages et des vignerons vivent paisiblement mais habités, hantés. Forcément, vivre à l’ombre d’une montagne aussi remarquable, ça laisse des traces, ça singularise, on devient une parcelle du Pic Saint-Loup et de son vis-à-vis plus ordinaire, l’Hortus, on les incarne. Au cœur du film de Rivette, il y a deux êtres qui ont été irrémédiablement séparés, par un coup de fouet cinglant, l’un est mort et erre à l’état de fantôme et l’autre, la femme, (Kate), est vivante mais immobilisée à l’instant du coup fatal. Ils sont eux aussi pétrifiés, ils ont été enchantés. L’action se déroule dans un petit cirque où Kate revient après un long exile forcé, se rapprochant ainsi du lieu du drame qui la foudroya. Le cirque tourne autour du site du Pic Saint-Loup et, quand on ne le voit pas se profiler à l’horizon, on le sent, le terroir est présent ainsi que les villages qui l’ont toujours en point de mire (Saint-Martin-de-Londres, Notre-Dame-de-Londres, Valflaunès Le Rey, Saint-Mathieu de Tréviers…). Un riche Italien, Vittorio, tout le contraire des montagnes statiques, plutôt du genre toujours mobile, s’arrête un jour pour démarrer la voiture en panne de Kate. Sans doute a-t-il été frappé par l’air éprouvé de la femme, emprisonnée dans son secret, interdite, là et pourtant retenue dans le passé. Il devient un fidèle suiveur du cirque, se familiarise avec tous ses acteurs. Il cherche à comprendre ce qui s’est passé, qu’est-ce qui rend Kate inaccessible. Le secret, à proprement parlé est vite révélé, ce n’est pas cela qui fait la trame du film. Mais comment, en se pénétrant de tout le contexte sensible qui a fait et continue à alimenter la trame de vie de la femme, comment déclencher un geste magique pour la ramener au présent, rompre la malédiction, dissiper le charme, faire en sorte que les deux entités, la vive et le fantôme, accepte leur séparation et se libèrent mutuellement. Vittorio y parviendra, subtilement, sans user de psychologie, dieu nous en préserve, mais en pénétrant l’âme du cirque, son histoire, ses savoir-faire, son rythme de vie, ses clowneries et acrobaties. Ce processus de délivrance est probablement scandé par 36 vues différentes du Pic Saint-Loup, je devrais revoir le film et les compter… Jusqu’au tableau final, un peu irréel, où la pleine lune irradie entre les deux montagnes, donnant l’impression que l’âme qui contemple ce spectacle se sent en harmonie apaisée avec le paysage et le spectacle qu’il offre d’une séparation rocheuse, rocailleuse, broussailleuse enfin comprise. Jusque-là, faute d’un accord intérieur, les deux promontoires excitaient le tumulte, étaient perçus comme le signe fatal de deux parties qui pleurent leur unité perdue, chiffonnées, chagrines, closes dans leur masse muette. Kate sourit, Vittorio reprend la route léger, le cirque vivote, des couples changent, des promesses s’échangent, la vie circule. – Le Pic Saint-Loup est très visible, on ne le rate pas dans le décor. Mais cet été, je suis passé à vélo dans le coin, notamment à Saint-Martin-de-Londres, où j’ai pris un petit-déjeuner et attendu que passe l’orage matinal, et ce qui était encore plus surprenant était l’escamotage du Pic dans les nuages. Il n’était pas là, simplement, absent. Il manquait, c’était bizarre. Le paysage était atrophiée, comme une statue qui aurait perdu son nez. De Saint-Martin, je partis par la D122, quittai la région du Pic vers la vallée de l’Hérault, jusque Causse-de-la-Selle d’où le plongeai dans une autre vallée, celle de Buèges qui prend sa source là, et continuai à suivre la D122 qui, après avoir dépassé Pégairolles-de-Buèges, village bien placé sur une colline ronde et pointue, grimpe en lacets à flanc de montagnes, étroites, en plein désert. Tout en haut, la route serpente dans des causses, un désert de roches parsemées, quelques arbres. Le ciel était gris et les montagnes proches, comme le Pic, cachées dans les nuages. C’était sans fin. Jusqu’à ce que l’horizon s’éclaircisse et indique la voix pour échapper à cette aridité, descendre à toute vitesse vers Montpeyroux et les vignobles du Languedoc. (PH) – Filmographie J. Rivette en médiathèque 36 vues du Pic Saint-Loup, fiche signalétique

Sur les hauteurs de Saint-Martin, en basculant vers l’Hérault, on quitte le Pic Saint-Loup. Mais il y a continuité de paysage, évidemment : ce qui paraît long à vélo est infime pour les montagnes et les forêts et ce que le cycliste perçoit comme l’articulation de paysages différents n’en forme souvent qu’un seul.

Garrigues vs oasis

On explore peu la manière dont on se fait prendre par un paysage. Ça se dit et s’explique difficilement, cette force qui nous laisse imprimés dans quelques paysages types qui nous ont fait forte impression. On y reste, on en devient partie intégrante, virtuellement certes, mais on y vit, on vit avec eux dans la mesure où ils nous aident à penser en images, en formes, en lumières, ils alimentent un mode de formulation et de conceptualisation qui échappent aux mots, tout en l’alimentant (les mots ont besoin des non mots). Je suis passé là à vélo en 2008, un peu par hasard, dans la chaleur parfumée d’une heure matinale, en m’écartant de la route principale, l’objectif étant d’aller voir le Pic Saint Loup. La route serpente et je vais suffisamment vite pour ne pas pouvoir détailler de quoi est fait le paysage. Il semble aride, limite monotone, mais poussant ses caractéristiques à l’excès, il fait l’effet d’une enclave éveillant le désir d’y rester. C’est en effet une plaine protégée par des hauteurs boisées et promontoires rocheux. Après quelques kilomètres on traverse le village ombragé de Pompignan qui distribue l’accès vers Saint-Hippolyte-du-Fort ou Ferrières-les-Verreriess, chaque fois en imposant le passage d’une colline ou une grimpette à flanc de coteau, la plus belle échappée étant celle vers Montpellier, tracée par une belle route platanée, droite vers le Causse de l’Hortus au sommet duquel on accède par un beau casse-pattes, un col en miniature, une belle route en lacets comme celle que l’on trace de la main dans les buttes de sable, à la plage. Une fois en haut, c’est tout droit dans le causse, petite forêt, prairies sèches, caillasses, à droite la vue sur les Cévennes s’élargit, on aperçoit l’Aigoual. Au bout du causse, on redescend en zigzag et l’on déboule dans le florissant et épicé vignoble du Pic Saint Loup. Mais l’enchantement particulier du vignoble Pic Saint Loup ne faut pas oublier la traversée de cette garrigue exemplaire, cet espace désertique bordé par les contreforts cévenols marque l’imagination. Dans le mécanisme de cet attrait, il est forcément question de vitesse et d’inertie. Dans un monde où les moyens d’aller toujours plus vite sont légion, faire du vélo en cherchant, selon ses capacités naturelles, à atteindre les meilleurs vitesses, a quelque chose d’archaïque. Même si les machines sont sophistiquées et les costumes de la plupart des pratiquants criards, l’attirail reste rudimentaire l’organologie corps-vélo-route, sommaire. C’est déjà, de toute façon, se mettre en vacances du rythme social effréné. C’est le genre de panorama étendu, faussement plat, rapidement embrassé du regard – on croit n’en avoir qu’une vision générale mais je suis certain que le cerveau enregistre beaucoup plus de détails, prend l’empreinte du paysage -, qui crée cette sensation de nous retenir en formulant, à la manière des chants de sirène, une incitation à l’anachronisme que tout le corps entend et ressent. Car vivre au rythme de la vie qui est en phase avec ce type de nature, vivre en phase avec ce qui se passe là, c’est forcément rompre avec la vitesse quotidienne de la vie moderne laborieuse, c’est épouser l’anachronisme, abandonner, se reposer, bifurquer, renoncer à être actuel (« langage, vêtements, carnet d’adresses, connaissance du monde et de la société »). Ce sont des « oasis de décélération » pour utiliser l’expression de Hartmut Rosa dans « Accélération. Une critique sociale du temps ». Comparant l’effet de l’instabilité sociale due aux changements incessants à une situation d’éboulement géologique : « Comme à l’occasion d’un tremblement de terre, toutes les couches (du sol) ne se déplacent pas ici au même rythme : on assiste à des phénomènes de désynchronisation par lesquels différents domaines se déplacent à des rythmes divers ; des « oasis de décélération » isolées se recréent en permanence qui, comme des blocs de granit qui restent immobiles durant un tremblement de terre, promettent une stabilité limitée dans un environnement qui se transforme à un rythme vertigineux. » Voilà, on pénètre dans certains lieux – idéalement à pied lors d’une randonnée assez longue ou à vélo – en y sentant cette possibilité de désynchronisation stable, comme une chance, la retrouvaille avec un élément perdu, l’hypothèse d’un ressourcement (mais ce n’est jamais, pour autant, acquis !). On sait que pour creuser l’impression première que dépose ce paysage en nous, soit pour comprendre et jouir de son empreinte déjà installée dans notre imaginaire, il serait nécessaire d’en établir une topographie détaillée, de vivre à son rythme. Celui des gens qui y habitent, en partageant leurs récits, leurs connaissances orales du lieu, en répertoriant faune et flore (pas formellement, mais en immersion sur le terrain, en observatoire), épouser et éprouver les reliefs, s’imprégner des jeux d’ombre au fil des heures… Bref, freiner, descendre de bécane, passer d’un état à un autre. L’aspect aride de cette inattendue plaine de Pompignan tient à la saison : au printemps, l’impression est sans aucun doute très différente. La zone est protégée, classée Natura 2000, cela peut expliquer une fécondité peu courante : à l’orée des bocages de petits chênes, je n’ai jamais vu voler autant de lucanes, ces grands et splendides longicornes noirs, intrigants. Dès la nuit tombée, une multitude de chants de petits hiboux forme une polyphonie techno douce et bucolique, envoûtante. Le sol est brûlé, mais la diversité de plantes est impressionnante, réduite à l’état de trames filées. Les vols irréguliers et le chant rigolo des guêpiers, l’apparition de huppes, achèvent le tableau d’une vie empruntant des formes moins connues, rares, disparues ailleurs, d’un écosystème préservé (illusion). La diversité florale comme spectrale du fait d’être séchée sur place, en bout de vie, est certainement perceptible par les sens seconds du randonneur ou du pédaleur, dès le premier passage. En été, ce sont les épines de Jésus, buissons couverts de fleurs jaunes, qui attirent le regard, foisonnant. Ils étaient autrefois mangés par les moutons. Les troupeaux sont moins nombreux, les bergeries camouflées dans le paysage sont recyclées en maisons ou gîtes de tourisme, mais il en reste, actuellement en alpage. Sur les collines basses, il y a quelques hameaux dissimulés. La carotte sauvage se retrouve du nord au sud, mais elle est particulièrement belle quand elle recouvre des champs entiers comme ici, bordée de chardons bleu ciel, pas loin de quelques parcelles de céréales dorées. Il y a bien entendu des vignes, Pompignan possède sa coopérative et, là et plus loin, de jeunes vignerons cherchent à donner une identité à des cuvées du « piémont cévenol », façon bio. Mais il y a aussi, quotas obligent, des vignes arrachées, pas mal. Dans le village, une boulangerie épicerie, un bar brasserie irrégulier. Vie sociale ténue, perspective économique fragile. C’est pourtant en traçant sa route, entre sport, nature et médiation culturelle, dans ce genre d’élément rayonnant, entre vitesse et point mort, que l’on imagine brièvement d’autres vies, d’autres organisations, d’autres possibles. Un bar, un vigneron, une halte à l’ombre, ça suffit. (PH)

Pain de viande du cycliste

Les berges du canal ont été fauchées, elles sont nettes et couleur paille, très claires avec des zones plus sombres sous le feuillage des arbres, et se reflètent dans l’eau sombre. Ça sent l’été et pourtant la saison est indéfinissable. En partant de Fauquez, je remonte les petites routes qui traversent le bois de la Houssière. Mais d’abord les champs qui montent jusqu’aux fourrés qui masquent les premiers troncs. On dirait presque un chemin de crête. Un énorme nuage d’encre, à droite, vient à ma rencontre. À droite, le regard plonge sur les coteaux, les champs verts striés, peignés à la diable par les pluies et le vent, avec la trace des roues de tracteur, la vallée, le dénivelé et au loin la colonne de Ronquières. Quelques gouttes, heureusement la route glisse à couvert sous les arbres, le sous-bois sent la fumée refroidie, des forestiers ont sans doute fait des feux et, en s’élevant, il y a aussi des odeurs de pin. On peut faire comme si on était en montagne, dans un col boisé, on peut s’y croire. D’ailleurs voici un panneau officiel « col de la Houssière, 151 m ». Les gouttes frappent toujours les feuilles là-haut, autant s’arrêter pour croquer sa pomme. Puis c’est la descente, je dévale de l’autre côté, il fait sombre sous les branches, là-bas le trou lumineux de la lisière, le passage vers le plein jour est enivrant, on se sent happé par la lumière, aspiré. On débouche sur le large, une petite ville au loin, sinon la route et ses lacets entre pâtures et cultures de froment, des parcelles presque mûres avec leur émulsion de jaunes et vert virant à l’ocre. Coup d’œil en arrière, la masse nuageuse noire a été retenue par la colline, elle reste là-bas. Comme dans un vrai paysage de montagne. Et sur le filet sinueux de macadam, avec la pente, ça file sans devoir forcer, comme mû par l’esprit du paysage. Des instants irréalistes où l’on se sent le personnage provisoire d’un petit paysage qui imite de grands paysages, jeu et illusion comme quand, enfant, on s’amuse à déplacer des engins, voitures, camions ou petits cyclistes dans des paysages imaginaires, sur des routes de fortune tracées dans le sable ou les dessins d’un tapis. Il fait gris, il vente, et au loin il y a des éclaircies, des clairières circonscrites où le soleil tape, sans que l’on comprenne d’où jaillissent ses rayons, éclatantes, en contraste biblique avec le ciel. Passer d’un versant à l’autre d’une petite colline et ça suffit pour basculer dans un imaginaire du paysage, s’échapper, trouver un bel entrain, prendre goût à la course et devenir poreux aux couleurs, textures, climats et atmosphères. Les jambes tournent et l’on va par monts et par vaux (quelle expression magique !) jusqu’à retrouver, quelques heures plus tard, après un dernier plateau céréalier, une « longue » descente où l’on passe d’une frange boisée à un village de type Borinage, et la traversée d’un petit zoning industriel, un autre canal à suivre pour rentrer chez soi. Après une bonne centaine de kilomètres dans le gris luminescent d’un jour d’été frisquet, battu par le vent du Nord et quelques crachins succincts, le repas idéal, goûteux et reconstituant est bien ce pain de veau rôti dont le hachis se mélange avec des abricots séchés en petits morceaux, de la sarriette et de l’oignon, se sert arrosée par une sauce fond de veau, jus de cerise et d’orange, garnie de cerises du Nord et accompagnée d’une purée de haricots verts. Un plat où la présence des fruits, le salé et le sucré, mélangent subtilement les saisons. Ça sent l’automne, l’arrière hiver et il y a des promesses d’éclaircies, de chaleur. C’est léger et ça tient au corps, sans façon ! (PH)

Frites et feraille

Il ne faut pas se fier aux apparences, mais en se promenant dans les anciens sites industriels de la région de Charleroi, on aurait tendance à s’imaginer traverser des contrées où, de la création artistique, seul l’indispensable parvient à pousser. Et cet indispensable peut bien être n’importe quel produit de substitution, c’est déjà pas mal. Bien entendu, ce n’est pas si simple, il y a derrière ces murs des histoires, des curiosités, des envies, une proportion d’individus cultivés comme partout ailleurs, il y a, dans le coin, une des meilleure galerie d’art de la partie francophone… Ce n’est pas ça, mais le paysage donne tellement l’impression d’être socialement toujours occupé à accuser le coup, à panser ses plaies qu’il semble impuissant à réellement s’intéresser à autre chose. Curieusement, et c’est un constat que nous sommes quelques-uns à faire depuis longtemps à la médiathèque, les musiques (pour parler de ce que l’on connaît le mieux !) qui ont traité (et traitent) le plus directement ces questions de la relation à l’ère industrielle, dans ses grandeurs et décadences, ses innovations et ses aliénations, ses prolétarisations de toutes les ressources humaines, ne se sont pas implantées dans les lieux les plus marqués par ce qu’elles traduisaient esthétiquement. On va entendre toujours de l’accordéon, diverses variétés immuables (semblables à certains visages bien peignés de la campagne électorale), de la techno de tuning. Pas de rock industriel, pas de free jazz européen, pas de noise, rien de tout ça ne s’échappe des maisons ! Évidemment, on a déjà dit : ça parlait trop de ce qu’ils vivaient, ça ne pouvait qu’amplifier le sentiment de vivre dans un environnement pénible. Par contre, il y a du hip-hop bien sûr. Même si on ne l’entend pas, on le voit sur les murs. Les zones les plus touchées par la crise ne sont pas devenue des territoires où se relever grâce à la critique des expressions artistiques. Il y a rupture. Tout ce « patrimoine industriel » est toujours en rupture, au-delà de quelques beaux bâtiments emblématiques que l’on peut classer, restaurer, recycler. La nature reprend ses droits sur d’anciens vestiges, les terrils sont verts, montagnes boisées qui apaisent le paysage. On peut éprouver une certaine jubilation en passant devant les monceaux de vieux métaux retraités, les dunes noires et rouges brique. Plaisir de voir des entrailles étalées, amoncelées, plaisir de voir la matière au grand jour, plaisir que procure le parallèle avec précisément des choses vues dans des installations d’art contemporain. Le long des voies, derrière la végétation, sur de vieux hangars, des frises de graphes. Dans une vieille gare qui porte beau et conserve le chic de la grande époque (mais c’est du façadisme, comme beaucoup de gares, elle ne sert plus à grande chose, à l’instar de nombreuses églises dépeuplées et trop chères à entretenir, de nombreuses gares sont désacralisées), les couloirs sont couverts d’inscriptions. Dans ce lieu où l’on peut partir, se croiser, revenir, avoir le sentiment de bouger, resquiller pour s’évader, entretenir l’illusion qu’on peut toujours aller voir ailleurs, les vieux carrelages reçoivent les vœux, les adieux, les ex votos. On laisse tout aller à l’abandon ? Couvrons tout de nos signes, de nos couleurs, nos signatures. Au bout des quais une nouvelle usine, propre, presque mesquine par rapport à ce qu’a connu la région. Et beaucoup de voies de garage où dorment de vieux wagons. (Et je pense aux déclarations de Laurent Fabius tout fier de vendre en Normandie « son » grand festival sur l’Impressionnisme, le merchandising s’emballe (Monet, Pissaro, Renoir, Jongkind, Corot, Millet, Degas… « Ils seront sur les photophores, les sets de table, les cartes postales, les parapluies et même dans les musées. » (Libération) Et c’est ça que le socialiste considère comme « développement culturel , outil de développement économique ». Consternant. L’art, la créativité qu’il peut développer en chacun de nous par les techniques de soi qu’on lui consacre, ne peut être un outil de développement économique que si on lui laisse le temps d’agir, lentement et sûrement, au rythme de ses « circuits longs ». Le développement que la culture peut apporter économiquement n’a rien à voir avec la vente de produits dérivés. Il est vraiment désespérant de voir la confusion à ce sujet se répandre par le biais de « grands politiques » toujours prompt à instrumentaliser la culture). PH

Retour sur paysages

Après avoir vu, à la dérobée, non loin du sinistre, les débris d’un wagon voyageur écrabouillé entassés dans un wagon bâché, l’émotion ne se libère que quelques minutes plus tard, relevant les yeux du journal, face à un paysage archi connu (mais que j’aime bien, qui garde, dans cet environnement hyper construit, un côté « sauvage »), éclairé d’un soleil vespéral inattendu. Effet souriant. Le lendemain, secoué en reconnaissant dans une photo de victime, un homme que je côtoie depuis des années tous les soirs  dans le même wagon, j’aurai le même type d’éclair en sortant d’une lecture et regardant les étendues cultivées du Nord de la France, juste une ferme au loin, l’ombre de forêt sur la ligne d’horizon, quelques entrelacs de chemins… Effet de rejet. Je ne finirai jamais d’essayer de me dire ce qui se passe face au paysage… Exprimer ce que déclenche un paysage, décrire ce qu’est un paysage me semble depuis toujours important tout autant qu’une tache impossible. Comme les dessins sur le sable que la vague suivante efface, ou plutôt emporte avec elle. Que ce soit face à la nature ou face à des peintures. Ça me semble important parce que l’on pense et on ressent, selon moi, de manière abstraite, en composant à l’intérieur des sortes de paysages. Des géographies abstraites inspirées des choses vues et ressenties. Et cela avant que l’on revienne s’y promener en cherchant à les décrypter, à les peindre avec les mots, à explorer ce qu’ils inspirent, ce qui nous lie à leurs configurations. Quand je lis, regarde un film, écoute une musique, avant tout, la réception de l’œuvre donne lieu à la naissance d’un paysage sur les plaques sensibles du cerveau. Pour autant, décrire un paysage, ce n’est pas raconter tout ce que l’on voit devant soi, tous les éléments qui composent un décor et comment ils forment un tout. La plupart du temps nous sommes dans des paysages sans que cela ne déclenche quoi que ce soit de remarquable. Ce sont des enveloppes, des environnements. Être face réellement à un paysage, c’est ressentir un saisissement. Le décor peut-être complètement familier, banal, enregistré des milliers de fois par les yeux ou, au contraire, être exceptionnel, jamais encore vu, venant s’imprimer sur un espace vierge de la sensibilité. Mais les impressions, dans l’un et l’autre cas, sont les mêmes. Un paysage n’est pas uniquement les éléments d’un coin naturel, mais aussi une temporalité, une conjonction entre l’extérieur et des états intimes. Cela vient à l’improviste et frappe comme l’éclair avant même que l’œil puisse identifier les détails. Souvent, cela surgit quand je relève les yeux d’une lecture, sortant d’un livre formel ou d’imagé quand le regard bascule et s’extirpe d’une méditation intérieure, du ressassement quotidien (l’enveloppe entre dedans et dehors). Soudain il y a un paysage qui file, révélé. Ce sentiment d’être devant un lieu étranger que l’on a connu antérieurement, l’empreinte vaste d’un autre monde embrassé ailleurs, autrefois, ou prémonition du futur. (Dans les expériences du fantomal, passé présent et futur se mélangent, nous a expliqué Aby Warburg.) C’est valable autant devant un paysage déjà connu qu’un horizon inconnu. Devant le déjà connu, cette impression se formera assortie du sentiment de ne l’avoir jamais bien vu, de reconnaître enfin son vrai visage. Cette expérience peut être exaltante quand le paysage ainsi ouvert se pare de vertus positives, accueillantes, il tend les bras. On pourrait y vivre. Quelques fois, il apparaît plutôt comme un paysage dont on se trouve exclu, rejeté, ou perdu, on n’y reviendra pas, il faut aller voir ailleurs. Ou c’est un signe que l’on n’est pas fait pour vivre. Face aux peintures, ces sensations peuvent être aussi vives que dans la nature, on se trouve en arrêt dans un musée face à une toile paysagiste. Des fenêtres happent et font monter les larmes aux yeux. La sensation est aussi vaste que devant une étendue réelle embrassée du regard et de toute la respiration.  C’est la vision globale, même plutôt de loin, avant même de distinguer vraiment l’agencement que le peintre a construit, une machine à faire remonter tout l’inconscient face au paysage, souvenirs et fantômes de lieux où l’on a vécu heureux, lieux d’où l’on a été expulsé, lieux que l’on voudrait atteindre pour tout oublier, simplement être sans plus aucune autre question. Dans cette toile de Breughel, ce n’est pas tellement le thème champêtre développé au premier plan, c’est l’étendue à gauche, une immensité indescriptible et pourtant détaillée, se perdant dans la brume. Point de fuite. Dans cet autre paysage hollandais, ce sont les contrastes de lumières dans leurs mouvements, une alternance éternelle reflétée dans les arbres les collines, et ensuite ce centre ensoleillé, chemins dans des herbes aplaties en tous sens, intrications, tumultes herbeux du chemin où se croisent de petits personnages. Parce qu’après on plonge dedans, on cherche les microscopiques vies cachées dans ce monde de peinture pour s’y accrocher, essayer de rentrer. En fait, ces représentations « mimétiques », qui fascinent par leur « fidélité » à la réalité naturelle, ne sont probablement que des représentations du vide, car, face à un paysage qui procure la foudroyante sensation du sublime, ce qu’il me semble entrapercevoir est le visage du vide, sa nature. Une brève communion avec le vide, sous une espèce regardable, le vide fondement essentiel du vivre (au même titre que le silence dans la musique). Quand on parle de « paysage » pour décrire le fonctionnement de certaines musiques, ou les effets qu’elles peuvent communiquer, sans doute parle-t-on de leur manière originale d’organiser ce vide, d’en donner une représentation perceptible, écoutable, acceptable…  (PH)

un an de blog, interstices, attention

« La vie moderne« , Raymond Depardon

champ2Un an de pratique d’un blog, à s’exercer à dire « comment c’est », à l’aveugle, pataugeant, tâtonnant, palpant. Même pas vu le temps passer. 35.376 visites, ce n’est pas beaucoup, c’est ce que doit engranger par jour un blog qui entend s’imposer ! En même temps, ce n’est pas négligeable. Je poursuivrai l’exercice, à la recherche des interstices. Ces légères failles qui secouent la manière trop convenue avec laquelle on a tendance à accepter la manière dont les choses se présentent. Des photos de champs peuvent, au-delà de leur esthétique, de leur « beauté naturelle », représenter des images d’interstices. Voire, à elles seules, des cartes intersticielles (vues du ciel!). Dépasser la contemplation. (Je voulais, dans un quartier résidentiel, photographier entre l’une ou l’autre maison, quelques étroites parcelles restées sauvages, envahies de mauvaises herbes en graine, espaces réduits, tout ce qui subsiste des terrains vagues.) La beauté des champs se heurte aux trognes tannées des paysans dans « La vie moderne » de Depardon, deux beautés différentes, celles des hommes comme desséchés par leur passion (« ce métier de paysan, il ne faut pas l’aimer, il faut le faire avec passion, sinon on ne s’en sort pas »). Comment ce qui subjugue l’oeil comme résurgences du sublime, cet état de nature paraissant si « perdu » (au sens de « paradis perdu »), peut-il aussi être un environnement corrosif, attaquant les physionomies de ceux qui y travaillent, immergés dans sa rudesse magnifiée? C’est la méditation qu’alimente les paysans filmés comme le reste, le rejet  se fossilisant, hébété, de la vie hypermoderne. La part d’humanité laissée pour compte et qui conservait le contact laborieux, quotidien, avec la nature. Quelque chose qui disparaît et dont personne ne mesure l’importance de la perte. Un film de silence. La solitude désapprend à parler. Pourtant, on les entend penser ces vieux (et moins vieux) paysans. Enormément. Mais c’est comme s’ils ne pensaient pas avec des mots. Ils pensent avec ce qui murmure dans le silence des champs, en plaine ou en montagne. L’oreille est toujours occupée, remplie de sons, en continu, de sons qui parlent du temps, des plantes, des animaux, des saisons, du soleil, de la pluie, le vent, les bruissements, un langage animiste qui remplit la tête. On ne ressasse plus des mots, mais des images, des sons qui communiquent directement des états de la nature englobante. Rétention. Il faut conserver l’énergie de ce que les choses racontent. Ne pas la disperser. Depardon restitue le paysage cévenol de l’intérieur. Par la sinuosité des routes qui conduisent, au bout de l’horizon, aux fermes isolées, en sursis. En phase terminale. Il filme toujours les routes en descendant, silencieusement, on descend vers les fermes. Sauf à la fin où il passe un col pour révéler le mouvement par lequel il s’éloigne, comme un adieu, magnifique manière de filmer un col dont la vocation est bien d’être un passage, une bascule entre deux versants. Un interstice. Photos de champs. Il est fascinant d’essayer de restituer par des mots, des phrases, des images lettrées, la texture des champs, réussir à écrire, à décrire l’impression que provoque cette matière dans le cerveau. En même temps, ces matières, ces textures sont inaliénables, ne se réduisent pas aux mots et idées qui les expriment. Elles sont ailleurs, elles vivent sans avoir besoin de cela. Ce sont des échantillons de matières, des bouts de paysage, des graphismes bruts avec lesquels on dialogue intérieurement, en silence, sans remuer les lèvres, sans articuler la moindre la lettre, on parle alors le langage du champ d’avoine, le langage du lin, on pense avec eux, leur image est triturée comme un concept, on pense comme eux. C’est en ce sens que l’immersion dans le paysage, en sillonnant les routes, participe du ressourcement. L’imaginaire capte là des horizons infinis, ici des gros plans avec lesquels il se ressource, ébauche d’autres manières de réfléchir; et ce qui enregistre là un plan large et cadre ici un détail ne relève pas totalement de l’aléatoire, l’attention, en défilant en vitesse, va chercher des choses à retenir, des souvenirs, et retient en priorité les signes qui l’intéressent, elles cherchent des choses bien définies auxquelles elle réagit instantanément, elle retient des images comme on pratique l’écriture automatique, elle « photographie » et compose des phrases brutes avec les images qui en découlent…  elle s’arrime au paysage. (PH)

champchamp3champ4champ6champ7champ8