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Le goût du sang, recette de famille

Ping-pong, Matthias Luthart, 2006

Ping Pong en salle m’avait impressionné, revu en DVD il subjugue. D’abord par la « beauté » des personnages. Dans le sens que l’on donne à cette expression en littérature quand, à la fin de la lecture d’un roman, on a le sentiment que le texte a su construire toute une profondeur psychologique aux « héros », au point que, justement, ils deviennent autre chose – plus, mieux – que des héros de roman. Des entités fictives avec lesquelles on peut dialoguer intérieurement, des êtres qui nous habitent. Pour obtenir cet effet, l’élaboration de l’histoire et de la trame relationnelle qui l’incarne ne peut qu’avoir demandé beaucoup de travail. Cette « beauté » des personnages saute aux yeux dès leur première apparition dans le jeu de ping-pong de la maison familiale. Même si la première vue que donne une protagoniste est celle d’une nudité partielle assoupie au soleil, la chair, soit en passant, saisie et rendue comme sur la toile d’un peintre. A partir de là, les mêches sont allumées, les balles lancées ne cessent de rebondir. Cela tient à l’effet de trop-plein qui les leste, ils sont tendus, chargés de leur histoire, saturés de leur substance propre, leur force rayonne, leur énergie n’attend qu’à être libérée. Pour le pire et le meilleur, car ces forces peuvent tout aussi bien être leurs rêves qu’un concentré de défauts, ce qui leur fait défaut, leurs manques. Ce trop plein – quand il y en a « trop », forcément, ça se contrôle difficilement, ça refoule-  se lit dans la grande variabilité d’expressions sur les visages, trop de sentiments attendent pour sortir, les nuances sont d’un raffinement incroyable, labiles, ça clignote, avec souvent des fulgurances retenues, puis des abandons. Hésitation sur les balles. Les circonstances sont ordinaires, banales : comment s’arranger, faire fortune bon cœur avec un intrus. Sauf qu’ils ont chacun cette force interne qui les dirige, dont ils ne sont plus tout à fait maîtres. Leur héritage à dilapider. Ils sont tous « entiers », comme on dit, ils ont de l’étoffe, autant de la lumière que d’ombre, c’est aussi ce qui crée de l’imprévisible. Le lieu où ils évoluent a lui aussi une forte présence : maison de famille qui a de la patine, du lustre, de l’aisance, avec un jardin dont certains arbres ont été plantés par la famille, semblent représenter la généalogie envahissante, les histoires enchevêtrées qui lient les uns et les autres aux mêmes antécédents. Les tableaux composés à partir de cette architecture sont remarquables : évoquant la Nouvelle Abstraction par l’épurement des lignes et des volumes, et « inquiétant » cet épurement par la manière dont la nature y projette des mouvements incontrôlables, y fait rentrer du sauvage, les ombres végétales en superbes retours de refoulés ou des lumières indomptables dont la volupté inonde la moindre chose, traverse la moindre peau réceptive. C’est une maison confortable, chic, cossue et moderne, propice au farniente mais sans réel laisser aller : tout respire la discipline incarnée par la présence du fils soumis à un entraînement infernale de piano, en prévision d’examens décisifs. L’ordre, la lumière, l’agencement esthétique, le chien Schumann, les règles de vie entre les membres de la famille respirent le désir et l’exigence morale d’élévation par le biais de l’excellence que le fils est sommé de réaliser. Voilà ce qui pèse sur lui, rien que ça. Avec tous les « sacrifices » et l’ascète que cela représente. Paul, neveu du père, débarque sans crier gare, donnant suite à une vague et lointaine invitation comme on en fait formellement en fin de réunion de famille. Sa famille à lui est éclatée par la dépression de la mère et le suicide de son père, il dérange et suscite pas mal de curiosités malsaines. Mais il a soif de vacances, de s’inscrire dans des rouages relationnels pour s’y reposer, se reconstruire, se soigner. L’air de rien, il s’impose. Il sent aussi très vite, très fort, les tensions, les accrocs, les zones secrètes, il est marqué dans son corps par les signes d’une famille qui se délite. Il devient un maillon que, petit à petit, chacun convoite, le considérant au début comme « parent pauvre » à exploiter (qu’il paie ainsi son séjour imposé). La première fonction sera de soulager un peu le cousin, sans aller jusqu’à le distraire de ses objectifs. Mais en devenant son partenaire de ping-pong, histoire d’évacuer le stress de la confrontation à la partition, au dressage technique, libérer l’agressivité. Il ramène une pratique de jeu apparemment oubliée, de même qu’il reconnecte son cousin avec une certaine réalité de jeunes par l’entremise des jeux vidéos (il a en effet amené sa console). On sentira le pianiste, à certains moments, tenté de changer d’assuétude : la manette au lieu du clavier, l’alcool caché toujours. Un nœud parmi d’autres ! Paul entreprend de restaurer la piscine à l’abandon et il montre une détermination, un courage et un savoir-faire qui tranchent dans ce milieu. Il devient une sorte d’éponge, de zone tampon pour les frustrations, tiraillé par les violences symboliques, les luttes d’autorité, les rancoeurs. Il est indispensable, il charme. Il est à la fois sombre et enjoué, avec des yeux de poète. De lui à Anna et vice versa, il y a un appel, attirance, ils se ressemblent. Ce rapprochement est cartographié méticuleusement, par les lumières et couleurs, les sous-entendus des cadrages, des attouchements imperceptibles, accidentels, des regards prudents, fugitifs, des nuances expressives de toute leur « visagéité » (comme disent Deleuze/Guattari, le terme visage me semble ici trop étroit par rapport à ce que le cinéaste capte dans ces paysages de la figure). Un réel désir se construit et Matthias Luthart évite les clichés triviaux, les coups d’œil voyeurs trop explicites vers la chambre à coucher, les grosses ficelles de la séduction tante-neveu… C’est beaucoup plus subtil, poignant et pervers. Je ne crois pas, pour autant, que cette perversité soit délibérément le fait d’Anna qui, en l’absence de son mari, jouerait au chat et à la souris, manipulerait le jeune homme, comme le laisse entendre divers arguments de vente journalistiques. Le jeune homme est en détresse et tombe amoureux (sans doute avec des liens de cause à effet). Cet amour qu’on lui porte réveille une détresse d’un autre genre chez Anna, enfouie dans son trop plein et ça lui écorche la sensibilité, les manques la font chavirer vers la tentation d’échanges amoureux revécus, nouveaux, rebobiner l’expérience avant la marque des manques (mais c’est impossible). Elle ne calcule, elle hésite, tantôt elle croit possible d’effacer les manques, de tout changer, recommencer, tantôt elle n’y croit pas, c’est l’habitus qui calcule pour elle. Elle le subit en même temps qu’elle le perpétue. Elle en souffre et c’est aussi ce qui, on le comprend peu à peu, lui donne cette sensualité à fleur de peau, presque maladive, bridée, corsetée. C’est cette sensualité particulière, étrange, en basculement, qui palpite dans le cadrage d’une épaule nue, le grain de la peau, les lignes, les plis, la perspective vers le bras, instant précis où le désir de Paul, manifestement, s’empare d’une première surface pour fantasmer. Je suis incapable d’écrire qu’ils en viennent à baiser. Il y a une scène d’amour, une étreinte bouleversante parce que, d’abord, ils sont tous les deux bouleversés, ça se voit, c’est rare. A aucun moment Paul n’a cet air macho du type qui est arrivé à ses fins (le « m’as-tu vu quand je baise » de Brassens). L’acte pour lui n’a pas de fin, il entre dans une autre réalité, il a une expression de recueillement, de reconnaissance merveilleuse. D’apaisement donné reçu. (« C’est rare » ; je veux dire que peu de cinéastes pensent et présentent les choses de cette manière, peu d’acteurs parviennent à restituer ce ressenti délicat qui, sans nier le sexe, montre qu’avec lui les personnages accèdent à une autre dimension de la rencontre.) De toute façon, l’irréparable s’est produit, le déséquilibre est à l’œuvre, progressivement purulent. Il n’y a pas d’accélération filmique vers la chute,  avec l’objectif de nous faire haleter en direction d’une conclusion spectaculaire. Clairement, ce n’est pas ça qui compte, pas l’effet « coup de théâtre », mais de soigner jusqu’au bout l’écrin d’objets, d’humeurs, de couleurs, de formes et de lumières où les gestes sont posés, déterminés dans leur tremblante hésitation. L’important est de montrer les non-dits qui sortent silencieusement, rampent partout, s’étalent au grand jour, y compris dans les visages traversés de sentiments contradictoires. La photographie continue à être remarquablement composée et posée, avec un soin redoutable qui contraint le regard à être lent (trop d’indices à lire). Par exemple, quand la mère se relève la nuit parce que son fils joue au piano, il y a déjà du remord, du pétage de plomb, la porte est juste entrouverte, la distance entre mère et fils est physiquement dérisoire, mais la possibilité d’ouvrir la bouche et se parler est impossible, aspirée par la profondeur du champ allant du piano à la salle de séjour, avec les objets, les garants de ce que la famille a accumulé comme biens, comme preuve de ses compétences à se cultiver et à choisir des meubles de qualité, avec en superposition, venant de l’extérieur, des traits de luminosités nocturnes, sublimes (ce sublime qui les prend au piège) et venimeux. Les lignes narratives plastiques sont innombrables : comment la piscine au début bâchée, condamnée, devient entrailles pleines de promesses, s’éclaire, relie, rapproche des êtres avec la promesse d’une réparation et comment, quand elle est prête à redevenir une vraie piscine fonctionnelle et pourrait symboliser la « réparation » au sein de la famille, elle devient une fosse d’enfermement et de mort, de reniement et renoncement. Les conclusions sont étouffantes. Les règlements de compte s’effectuent avec une violence inouïe, froide, physique et cérébrale. Deux objets transitionnels sont immolés, le piano et le chien, histoire de faire table rase de l’affectif qu’ils rendaient possible. Ce sont des meurtres qui laissent peu de traces, ne contraignent pas à avouer quoi que ce soit, obligent à se refermer sur soi pour y porter sa douleur, inconsolable. En partant, Paul se retourne une dernière fois, son regard a changé, il est devenu un fauve, il a appris à faire souffrir magistralement, avec un don qui semble faire partie de l’esprit de famille. Son éducation sentimentale est achevée, il a pris le goût du sang, il a rendu coup pour coup. Le ping et le pong destructeurs resteront enfouis comme un secret entre eux, on peut dire qu’ils prennent en charge la reproduction de la violence non-dite au cœur de leur famille. C’est implacable et un chef d’œuvre du nouveau cinéma allemand, ce que d’aucuns appellent aussi la « nouvelle vague allemande ». Le bagage du réalisateur n’y est pas pour rien : études littéraires, Beaux-Arts, pratique du piano (la scène où le piano est expulsé du cadre familial est virulente, montrée et vécue comme un véritable enlèvement, un rapt), tout ce qu’il faut pour filmer avec art. (PH)

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Des ordres amoureux qui se perdent

« Le premier venu », Jacques Doillon, 2008, avec Gérarld Thomassin, Clémentine Beaugrand, Guillaume Saurrell…

Il en a fallu des mois pour que le nouveau film de Doillon soit montré en salle en Belgique ! Même si la presse a semblé presque unanime pour déclarer le plaisir de retrouver ce réalisateur « franc-tireur » dans une nouvelle réalisation. C’est un film difficile à raconter : l’écheveau des sentiments (ou leur absence tout aussi tenace) entre les personnages n’est pas simple à démêler. Si on y arrive et que l’on restitue le résultat, ça peut ressembler un fait-divers un peu décalé. Mais tout est dans la pelote, dans le non-démêlé. C’est ça que Doillon, il me semble, tente de filmer. À l’intérieur de la pelote. Là où les sentiments s’embrouillent, s’enroulent sur eux-mêmes, s’enferrent, saoulent de parole et donnent leur langue au chat, déroulent leur mèche inextricable et y boutent le feu. La part explosive et incompréhensible des sentiments. Le film est très moderne (actuel) dans le sens où il ne s’agit pas d’une variation de plus sur le « désordre amoureux », comme quelque chose d’intemporel dont on chercherait à saisir la réalité dans une nouvelle génération, mais plutôt de la rencontre et superposition conflictuelle entre ce désordre amoureux et quelque chose de plus violent, symétrique, l’ordre du désamour. Cet ordre du désamour à prendre comme symptôme d’un monde en perte de repères, une impuissance à « coller » avec les vrais sentiments dans une société où l’avenir est loin d’être radieux, où le désir, le soin à se donner pour devenir adulte dans ses émotions ainsi que tout ce qui permet l’émergence de l’amour comme accomplissement sont déboussolés par toutes sortes de mirages et détournements de sens opérés par les industries culturelles. L’ordre du désamour, c’est une sorte de coup de foudre stérile, c’est un désordre paradoxal, une impuissance, une volonté d’organiser le désordre en un simulacre. Le catalyseur est une jeune fille plus ou moins en cavale qui a le besoin urgent de régler ses comptes avec ses désirs et son besoin d’amour. Il y a là un passif qui fait mal. Ça ne peut plus attendre. Ça peut exploser d’un moment à l’autre. Et ça se règle avec les premiers venus. Il n’est plus question d’attendre quel que « signe » que ce soit. Les premiers qui passent feront l’affaire : il suffit d’ouvrir le dialogue, d’entamer le procès du désir, de l’amour, ils sont du sexe opposé, ça suffit, ils sont témoins à charge, une fois impliqués dans le dialogue de type amoureux, ils sont pris dans une possibilité d’amour, acteur malgré eux, ils ne s’échapperont plus. Ça tombe bien, ils sont en manque, les deux premiers. Il en faut au moins deux pour les confrontations, aiguiser le choix, alimenter la dialectique du désir. L’un est plutôt franchement délinquant, l’autre est carrément flic. Le désordre, l’ordre.  Au début, il n’y a que du verbe, la fille sème le désordre en cherchant à imposer sa loi, plutôt à comprendre ce qu’elle veut. Pas vraiment une allumeuse, c’est autre chose. Il y a un tourment, une solitude poignante dans la manipulation de la rhétorique amoureuse (comment on en sort ?). Avec le délinquant, il y a cette sorte d’attirance de la bourgeoise cultivée pour le voyou, et pour le voyou une sorte de désir qu’il ne comprend pas complètement. Ça passe trop par les mots, c’est compliqué et ça énerve. Il y a beaucoup d’énervement dans le film (et dans la salle de projection aussi). Ce prodigieux énervement dû à l’inadéquation des mots pour permettre de se trouver (se comprendre), une sorte d’analphabétisation du désir remplacé par des pulsions qui tournent en rond, foncent dans des cul-de-sac, ça génère toutes sortes de dérapages. Faux départs, fantasmes de nouvelle vie, braquage, séquestration, coups et blessures. Il y a beaucoup espaces clos d’enfermement transitoires, le transit comme moment de fragilisation, où n’étant pas dans ses meubles, toutes les questions d’identité sont plus fluides, fluctuantes, chambre d’hôtel, maison du père où l’on ne fait que passer, maison où l’on ne rend que visite, maison à vendre, maison braquée, refuge traditionnel de chasse où l’on tire les canards… Les extérieurs aussi sont filmés bornés, un peu vides, sans propositions, des lieux où l’on ne sait pas faire grand chose. Les personnages sont souvent poussés vers la nature, la mer, les bords de la Somme, (on est entre Saint-Valéry et Le Crotoy et l’atmosphère de balnéaire nordique, lumineux est superbement saisie), ils sont rejetés vers ce décor magnifique, dépouillé, ce grand espace qui stimule la parole et en favorise la dispersion dans le vent. On y communie de façon grégaire (non dépourvue de poésie brute) avec le large, à défaut de le trouver en soi et dans l’autre. C’est un film nerveux sur un mal étrange, la disparition progressive du désordre amoureux, remplacé par d’autres (dé)sordres à étudier. On ne comprend pas tout, les mots sont mal mâchés. Les acteurs sont impeccables, de vraies personnalités complexes, avec une épaisseur de réel incroyable. Dans les regards, les sourires, les plis du front et de la bouche, passent l’effroi, le vide, la haine, l’appel au secours, l’amour éperdu, brut de décoffrage comme autant de nouvelles parures que l’on essaie en demandant à l’autre « ça me va ? », ce kaléidoscope des sentiments fouettés par l’air marin et la misère symbolique (un héritage de la pauvreté économique incarné par le destin de ces deux jeunes grandis dans des milieux et une région pas florissante) est joué et filmé (direction d’acteurs, cadrages…) de façon exemplaire. Un vrai style.