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Rêve de salle (musicale).

Sur la piste du chaînon manquant d’une politique musicale en Communauté française. Le comité de programmation de la Ferme du Biéreau (Louvain-La-Neuve) avait la bonne idée d’organiser une table ronde le samedi 10 janvier pour agiter les projets et les concepts susceptibles d’inspirer leurs choix de politique, d’alimenter leurs réflexions. Exercice difficile, néanmoins le genre d’initiative à encourager. Je ne me permets pas de dévoiler le contenu intégral des échanges (ça ne m’appartient pas), je me limiterai au contenu de mon intervention (plus quelques réactions qu’elle a suscitées) qui a toute sa place sur ce blog consacré en grande partie à la curiosité et aux pratiques de l’attention, aux questions de politique culturelle…

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Un constat qui s’affirme. La vision évolue, s’affine, mais depuis que je participe à des débats sur les principes d’une programmation musicale, je creuse plus ou moins dans la même direction (pas uniquement théoriquement puisqu’à la Médiathèque de Mons, en partenariat avec le Centre Culturel, j’avais initié des cycles de concerts « accompagnés » qui, peu à peu, trouvaient leur public). Le manque que, professionnellement, je peux constater en matière de programmation et d’informations sur les musiques, est toujours là, ne fait que s’accentuer. Le constat est de plus en plus grave : les musiques actuelles, dans leur immense majorité, ne sont pas présentées aux publics. Elles sont à l’abandon. On laisse au hasard, au bon vouloir du marché ou au bouche-à-oreille Internet (autre forme de sélection libérale),  le fait de faire émerger tel ou tel artiste un peu différent. La seule manière de remédier à cette carence est de construire un appareil critique qui va permettre de structurer une médiation pour ces expressions. Cet appareil critique (ce n’est pas un gros mot) se décline en plusieurs outils dont certains s’adressent à des publics spécialisés, d’autres à des publics non-initiés. Mais il faut des fondations, il faut provoquer un commencement qui passe par la constitution d’un champ de connaissances qui permettra de ne plus dépendre directement de la manière dont le marché général de l’information maltraite les musiques. C’est un préalable pour structurer un discours différent, une stratégie adaptée à un projet singulier, pour ouvrir des répertoires, désegmentariser les publics. Construire des publics. On ne crée pas des publics, on ne fait pas découvrir, on ne structure pas de la curiosité simplement par de la communication se basant sur les discours des dossiers de presse, ou sur les jugements de valeur « c’est beau », « c’est génial, c’est nouveau, c’est sensible »… Les nouvelles esthétiques musicales ont besoin qu’on leur constitue un environnement de connaissances pour aider à les comprendre et les intégrer dans la vie sociale. L’implication de l’UCL dans ce projet de la Ferme du Biéreau est une opportunité remarquable (relativement inédite, même si, la conjoncture étant en train de changer, les grandes universités vont de plus en plus investir dans les programmes culturels : il y a un créneau à prendre). Construire des programmations sur les nouvelles écritures musicales (à l’échelle européenne et de façon transversale s’agissant des genres et des styles), en impliquant les chaires de musicologie, de sociologie de l’art, d’esthétique, pour forger des outils d’analyse et d’explication de ces musiques, pour organiser un appareil critique qui, dans un premier temps, va ouvrir ces répertoires aux étudiants et ensuite, de fil en aiguille, aux autres publics : avec quelque chose de ce genre, on innove, une nouvelle page s’ouvrirait. Ces programmations ne sont pas à comprendre uniquement au niveau d’un choix de concert : programme prend un sens plus riche et complet, c’est un programme d’expérience collective, de tranche de vie, d’appropriation de lieux et de pratiques, de compétences sociales qui touche aussi bien l’écoute, l’attention, le savoir parler de ses émotions, la constitution du sens critique… Impulser un rayonnement à partir des études, de la population étudiante qui, ensuite, peut devenir médiatrice des programmations, intermédiaires entre ces musiques et le grand public. La médiation culturelle est un nouveau marché qui va « exploser ».  Avant tout, la « médiation culturelle » est à inventer et, pour peu que l’on soit attentif aux problématiques actuelles, on se rend compte que l’enjeu est terrible, tout le monde parle de médiation culturelle. En tout cas, les produits efficaces par quoi l’exercer, la rendre efficace, les modèles économiques qui lui feront prendre racine dans l’économie générale de la culture et des loisirs, tout ça constitue un chantier. Et ça pourrait aussi donner lieu à des recherches et travaux au sein de l’université, colloques, séminaires, cellules de projets, expérimentations avec opérateurs culturels… La presse le sait qui, elle-même, est en difficulté et elle serait très favorable à un projet orienté en ce sens. L’UCL gagnerait beaucoup à être moteur innovant en la matière. Un rayonnement international est accessible. Personnellement, je pense qu’une prise de position audacieuse et ambitieuse sur cet axe de travail serait payante à moyen terme. Pour la visibilité de la salle mais aussi pour des aspects plus essentiels : notre mission d’opérateurs culturels publics d’apporter du sens, via les musiques, dans ce qui fait société (le vivre ensemble). Les responsabilités des institutions de programme, la formation des cerveaux. En concevant des programmations musicales, en étant opérateur culturelle public, nous avons des responsabilités : nous avons à former les cerveaux en les ouvrant à une meilleure compréhension du monde dans lequel nous vivons. C’est pourquoi j’attache une telle importance à ces nouvelles esthétiques musicales. Les musiques se créent et se diffusent relativement facilement, elles reflètent (ou non) très rapidement les problématiques de la société. L’autoproduction est mieux organisée que pour la littérature, elle coûte moins cher à produire que le cinéma, le théâtre etc… Ces musiques contemporaines (qui couvrent un nouveau territoire savant entre classique, jazz, rock, électronique, hip-hop) sont très plastiques et informent beaucoup sur la plasticité de notre époque, favorisent la plasticité neuro-culturelle. Diversité culturelle. Les nouvelles esthétiques musicales émergentes sont, de plus, indispensables pour que « diversité culturelle » ne soit pas un vain mot dans notre environnement. Ce sont elles qui sont porteuses de regards, de prises de positions différentes sur notre quotidien, ce sont elles qui pratiquent la subversion créative, les altérations de nos repères dont nous avons besoin pour demeurer réceptifs à la diversité culturelle (Cfr. Les informations sur le colloque organisé par la Médiathèque en 2007 avec l’UCL, l’ULB, Bernard Stiegler, Bernard Lahire …). Il serait, soit dit en passant, regrettable d’imaginer que ces esthétiques sonores sont coupées du reste ! Elles permettent au contraire d’expliquer le reste, elles donnent de la profondeur aux musiques les plus médiatisées, elles complètent l’histoire. En ne connaissant que les musiques les plus médiatisées, il faut bien voir que l’on atrophie l’intelligence musicale des publics et fondamentalement, à long terme, on réduit le potentiel de curiosité. Parce que le transfert des pratiques et des innovations ne cesse de fonctionner entre disons, pour le dire vite, l’underground et le devant de la scène commerciale. C’est palpable avec quelqu’un comme Björk, mais ça se vérifie avec (à peu près) tous. Ne pas travailler cette dimension revient à laisser faire la désinformation musicale.  Un territoire efficace est forcément européen. La dimension européenne est à mes yeux incontournables. Parce que nous avons le devoir d’ouvrir à une dimension européenne de la culture. Rien de mieux de commencer par les cultures émergentes. Les musiciens « locaux » gagneront à avoir des contacts avec les scènes innovantes européennes, pour se confronter, s’informer, échanger. Une politique européenne active ne peut s’effectuer qu’avec des partenaires, en débouchant sur des partenariats, des pratiques participatives, « nos » musiciens gagneront certainement des possibilités d’aller jouer ailleurs. Accueillir ici est le meilleur gage de pouvoir envoyer ailleurs ! L’appareil critique, l’éducation, la construction de la curiosité. Le postulat de l’éclectisme n’y suffira pas (l’éclectisme n’ouvre pas forcément la curiosité, l’éclectisme, aujourd’hui, est trop tributaire de la segmentation des publics que le marché a intensifié et rigidifié. Désegmentariser est indispensable à rendre l’éclectisme un peu efficace !)  Autour d’une programmation dotée d’une vision ambitieuse et inédite quant à la découverte, il me semble que plusieurs partenaires aux missions pédagogiques (au sens large) peuvent s’impliquer dans la promotion du projet, en recoupant les axes forts de leurs contrats programmes. Les pistes sont concrètes et les savoir-faire existent, il fat les organiser. Publications, émissions radios, podcast thématiques, démos dynamiques dans les auditoires, animations, pré-concerts, utilisations de films et de musiques enregistrées pour « préparer » les publics aux concerts à venir, interventions dans les milieux associatifs et dans la culture WEB. Jeunesses Musicales, Médiathèques, UCL peuvent travailler sur des outils originaux (c’est du concret et sur ce point, j’ai fait une offre de services à peine voilée). Planifier des interventions dans les écoles, les Académies… Tout ça pour donner une chance qu’émerge un comportement structuré et évolutif favorable à une réelle curiosité et à l’ouverture de concerts différents. Ceux-ci, une fois passé la barrière psychologique (« on ne connaît pas, ça ne nous dit rien, donc ça va nous faire chier ») vont procurer énormément de plaisirs et ça va se savoir assez vite. (Je me souviens d’avoir programmer Stanley Beckford au festival Cap Sud. Cette star jamaïcaine du mento, prédécesseur du reggae –et donc l’occasion d’élargir le champ des amateurs de Bob, travail sur la mémoire- n’étant pas connu par ici, pas évident de faire passer ce choix ! Mais une fois le public devant, manifestement, ce n’était que du bonheur pour tout le monde.) Médiation et université. Les concerts doivent être accompagnés : non seulement un exposé préalable (mélange d’accueil et d’informations intéressantes, de celles qui éveillent l’appétit, qui donnent l’impression que le plaisir d’apprendre est infini), mais aussi présence de plusieurs médiateurs pour engager le dialogue avant et après, recueillir les impressions, dialoguer et expliquer, écouter et retenir les avis. Cultiver l’art de la parole et de l’échange sur les musiques et les émotions est la meilleur manière d’agir sur les comportements, de faire évoluer les manières de « prendre du plaisir », d’initier aux modes d’appropriation. … D’où, encore une fois, l’implication utile d’étudiants, d’animateurs : s’ils ont été impliqués au préalable dans l’élaboration de tout l’appareil critique et pédagogique, ils auront à cœur d’en être les ambassadeurs. C’est un travail de terrain qui peut ouvrir des perspectives à des formations universitaires spécialisées sur la « médiation culturelle », l’étude des publics, etc… Quand le pointu revient au galop comme retour anxiogène du refoulé ? Je n’ai jamais utilisé les termes « pointu », « underground » (…). J’ai brièvement parlé de la nécessité de construire un programme d’explication des esthétiques musicales émergentes, transversales et européennes, à destination du grand public. Ce programme réunissant pédagogie, production d’informations, concerts, rencontres avec les artistes…Les quelques noms qu’il m’a été demandé de citer à titre d’exemples n’étant pas particulièrement familiers, la déduction qu’il s’agissait de choses « trop pointues » s’est imposée automatiquement chez certains. Et par la même occasion, le discrédit que l’on attache à ces expressions en arguant des publics restreints que cela intéresse. La suite (connue) étant d’embrayer avec l’accusation d’élitisme. Il me semble que c’est un bel exemple d’intériorisation des valeurs du marché et des industries de programme : ce n’est pas connu, médiatisé, donc ça n’a pas forcément reçu le label « bon pour le public ». (Rappelons au passage que l’élitisme consiste à jouir de biens culturels de grande qualité et de tenter de les garder pour soi.) Les autorités prescriptives se révèlent ainsi bien du côté des industries de programme et prédominent même dans les manières de penser du côté de ce qui devrait équilibrer leurs influences : les institutions de programme. Or, justement, en ouvrant remarquablement la réflexion quant à la nature de la programmation, dans une salle à vocation de type « opérateur public », l’urgence est de construire une stratégie contre ces jugements qui ruinent toute autonomie des politiques culturelles publiques. L’équation simpliste « pas connu du public = chiant = pas vendable », exprimée de façon plus soft, masque les points aveugles des métiers culturels et la peur du refoulé : « ah mais si c’est ça qu’il faut présenter, ça concerne plein de valeurs pas encore maîtrisées, pas maîtrisables, déstabilisatrices là où, en général, programmer un musicien relève plus de l’affirmation de ses bons goûts et non d’une pratique d’apprentissage, alors qu’en fais-je ? » . Mais une mauvaise perception du potentiel de séduction de ces répertoires « pas connus » est bien plus généralisée, et c’est dommage parce que, sans doute, cela fait intervenir des a priori, l’absence d’un examen objectif, le manque d’approche intelligente dont on devrait pouvoir se passer. Le  plus bel exemple à citer, à l’endroit même où se déroule la table ronde réside dans l’attitude à l’égard de « l’autre ferme du Biéreau », celle de l’Ecurie, gérée par une petite asbl, considérée comme marginale, certes utile, mais bon, ça n’ira jamais très loin. Une meilleure connaissance des répertoires, des esthétiques actuelles et des publics potentiels devrait, normalement, modifier cette perception. Cette petite asbl de bénévoles a présenté des musiciens qui sont vraiment des pointures internationales. Entendons nous : pointure ne signifie pas vedette médiatique !! Mais pointure dans leur pratique, dans leur invention, dans leur maîtrise de la musique qu’ils produisent et reconnus comme tels par leurs pairs et des professionnels du monde entier. Ne prenons que Jeffrey Lewis qui a joué là plusieurs fois avant de passer à l’AB. Ce musicien, qui est aussi illustrateur, a été tout récemment publié dans le New York Times ! Programmation obscure et trop barge !?? Euh !! Il y aurait, au contraire, de belles collaborations à établir entre les deux Fermes, en tirant parti des compétences et de savoir-faire complémentaires. Mais encore une fois, le sens de mes propositions allait dans le sens d’un axe de travail à développer, parmi d’autres, pouvant coexister avec d’autres types de concerts. Le travail sur les goûts, l’éducation. Au centre de ma proposition esquissée, un large accord s’est exprimé sur cette nécessité d’éducation. Avec une nuance importante à souligner de la part d’un intervenant : les publics ont aussi beaucoup à nous apprendre, notamment sur des genres et des styles considérés comme « sous-culture ». Maintenant, à partir de ce sentiment partagé, une fois que le débat entre dans les détails, devient explicite sur ce à quoi on entend éduquer, en glissant des noms d’artistes supposés étayer la démarche, les passions se délient, les échanges s’échauffent ! C’est toujours un exercice passionnant et périlleux ! Une des raisons en est que, sur cette question des goûts, aucune professionnalisation ne s’est organisée. Ça reste le règne complet de la subjectivité ou tout le monde peut avoir raison, aussi bien l’organisateur-programmateur qu’un membre du public. Aussi bien quelqu’un qui écoute des musiques de façon structurée depuis 25 ans, lit et s’informe parallèlement sur les courants musicaux que l’auditeur qui écoute son premier CD ! Et entre opérateurs, il n’y a pas de raison que ça se soit vraiment différent ! Cette question des goûts et donc du bagage culturel est complexe au sein même de ce genre de débat. Chacun est impliqué dedans, à la fois à l’intérieur (comme individu) et à l’extérieur (comme organisateur, opérateur). Du côté des psys, on ne peut pratiquer l’analyse qu’après avoir suivi soi-même une analyse. Au niveau d’un travail de médiation sur la vaste question de la formation et éducation des goûts culturels, tous les acteurs de la politique culturelle publique devrait suivre ce que Bourdieu appelait (si mes souvenirs sont bons) une socio-analyse de ses propres goûts !! (PH)

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Pour une jeune éducation permanente!

Culture et générations.

 Je voudrais rapidement revenir à cet article de Mr. Gheude où il oppose une vision ancienne de l’éducation permanente, basée sur des jugements de valeurs et une transmission verticale (hiérarchique) aux cultures jeunes qui naîtraient d’elles-mêmes, d’un principe universel de la jeunesse qui les dote d’une aptitude à la contagion virale à laquelle il ne nous reste qu’à adhérer. C’est faire table rase des liens entre générations et de leur importance dans l’avenir d’une société. Combien de jeunes acteurs de nouveaux courants, de nouveaux styles musicaux soulignent le rôle prédominant dans leur vocation d’un ancien, d’un musicien ou autre artiste de la génération précédente ? Des novateurs précédents qui ouvrent la voie. Combien de jeunes artistes déclarent quelque chose du genre : « c’est avec ce prof que j’ai eu le déclic », le prof pouvant être remplacé par un autre adulte de l’entourage ? Pour citer Paul Veyne dans son livre sur Foucault : « Les origines sont rarement belles ; les réalités et les vérités se construisent peu à peu, par épigénèse, et ne sont pas préformées dans un germe ». Il n’y a pas un germe autonome de la jeunesse. L’éducation permanente ne vise rien d’autre qu’à multiplier les chances pour les jeunes de connaître dans leur vie, via la culture, cette rencontre qui déclenche une créativité, une révélation de soi, une vocation. Pour les jeunes et les moins jeunes, car il n’est jamais trop tard. Et comme rien n’est vertical, l’éducation permanente prend son plaisir aussi à favoriser les transmissions d’héritages pour qu’ils se transforment et évoluent au contact des jeunes générations. (ph)

Crise de médiathèque, vue par Michel Gheude.

Sur son blog, Mr. Michel Gheude exprime son opinion sur la crise actuelle que traverse la Médiathèque de la Communauté française (mais, ce qui ne transparaît pas dans son article, l’ensemble des médiathèques et des services de prêt public, littératures et musiques confondues). Il épingle d’une part, une orientation dépassée selon lui, c’est à dire, pour le dire vite, l’option « éducation permanente » et d’autre part un aveuglement devant les réelles causes du problème: les tarifs pratiqués par la Médiathèque. Face à la dynamique des cultures jeunes, basée de tout temps sur la propagation virale, (l’échange gratuit en cours de récré trouve son épanouissement, voire sa transcendance, dans le peer to peer numérique), s’accrocher au principe d’une culture payante reviendrait à s’opposer au mouvement de la jeunesse. Il n’y a pas que du faux dans cette réflexion, mais elle me semble emprunter quelques raccourcis. D’abord la notion d’éducation permanente n’est pas condamnée à un schéma vertical, hiérarchique, condescendant. Elle peut aussi évoluer, modifier ses dispositifs, et trouver à enrichir collégialement les relations horizontales (j’imagine que quiconque participe à ces échanges a bien, d’une manière ou d’une autre, conscience ou envie de les enrichir, ou faut-il enterrer toute idée de « progrès » collectif?). Que je sache, l’échange de conseils entre pairs n’est pas lettre morte, et celui qui bénéficie d’une information différente, autre, peut la mettre à disposition, l’injecter dans les pratiques d’échanges horizontales, les rendre disponibles. C’est aussi une certaine vision d’un rôle éducatif que tout un chacun peut jouer y compris les personnes collectives, « institutionnelles ». D’autre part la vision « tout vient de la jeunesse, elle n’a pas besoin d’autre énergie que la sienne pour propager la force de ses cultures » pourrait, pour le coup, être taxé de jeunisme forcené (mais ce serait, à l’égard de Mr. Gheude, exercer le même simplisme que je déplore dans son approche)! Pour une association culturelle, ce serait une posture irresponsable. La propagation de la culture punk dans les années 70 ne s’est pas faite sur le seul côté dérangeant de cette culture. Les médias ont aidé qui n’étaient pas tous tenus par des adolescents. Globalement, les jeunes bénéficient d’un niveau de culture qui leur ouvre pas mal de portes et qui leur vient d’une démocratisation de l’accès à la culture par l’éducation. Les technologies de propagation virale utilisées par les cultures jeunes (mais pas qu’elles) ne sont pas industrialisées par des adolescents et les réseaux qui les font fonctionner ne sont pas gérés par des associations philanthropiques de jeunes. Et bien entendu, le marketing n’existe pas et n’a aucun impact, aucune incidence idéologique. Aucune de ces données brièvement citées pour évoquer la complexité de ces questions ne donne une raison de « s’opposer » à l’air du temps, encore moins à aller contre les cultures jeunes. Mais des responsables culturels doivent en tenir compte pour composer et adapter leurs missions avec cet air du temps. De même qu’au moment de prendre position sur ces réseaux d’échanges gratuits, la responsabilité culturelle publique impose d’examiner certains faits de façon professionnelle: qu’est-ce qui s’échange, quel est l’impact sur la visibilité de la diversité culturelle sur la place publique, quels sont les artistes qui s’en portent bien, quels sont ceux qui en souffrent, pourquoi cette « répartition » et cette différence, ça concerne quels types d’expressions, etc etc…

La politique tarifaire actuelle de la Médiathèque ne signifie pas une opposition idéologique au gratuit. Mais bien une impossibilité budgétaire de proposer une gratuité à l’instant! Il ne faut pas rigoler! Il y a encore 3 millions de prêts dans l’équilibre budgétaire! Et avancer que c’est le coût de l’emprunt qui fait péricliter le prêt physique est bien audacieux! Si les majors avaient vendus le CD moins cher, cela aurait-il empêché la « dématérialisation » (ou hyper-matérialisation) des supports? J’y ai cru, rétrospectivement je suis plus sceptique. D’autre part, la gratuité jeune ne vient pas du ciel! Oui, il y a forcément une réflexion sur les modèles économiques. Quel sera le modèle qui va émerger!? Bien malin qui pourrait le dire à l’heure actuelle. On peut très bien imaginer que les activités de type éducatives (mise à dispositions de contenus culturels de nature à participer à la dynamique d’échanges horizontaux entre pairs, jeunes ou vieux, nouveau modèle d’éducation permanente), dans la nouvelle stratégie Internet qu’ébauche la Médiathèque, génèrent un jour suffisamment de recettes publicitaires pour pratiquer la gratuité dans cet environnement Internet et, dans la foulée, au niveau des centres de prêt. De toute façon, dans la position de la direction, rien n’est figé, elle participe au débat qui traverse les médiathèques au niveau européen, l’important est d’évoluer dans le respect de ses missions qui sont loin d’être dépassées (heureusement car ce sont elles qui confèrent la légitimité d’une existence sociale) en les adaptant au contexte, aux nouvelles pratiques, aux attentes, aux faiblesses de l’offre qu’une politique culturelle publique se doit d’équilibrer pour maintenir une relative justice entre artistes. Ca ne se fait pas en un jour. 

Pierre Hemptinne