Archives de Tag: éducation artistique

Piss Christ, Piss Tintin, à chacun sa croix

P-Christ. – L’affaire des œuvres de Serrano vandalisées à Avignon nous rappelle combien les défauts d’éducation ouvrent la porte à l’obscurantisme. J’entendais un catholique s’exprimer à la radio, scandalisé par le geste à l’encontre d’une œuvre d’art mais soulignant que, lorsque l’art s’aventure à blesser des croyants en s’attaquant à ce qu’ils ont de plus cher, il ne faut pas s’étonner d’inspirer des fanatiques. Sans doute oublie-t-il à quel point les professions de foi de l’Eglise, affirmant une conception religieuse du vivant et de la création du monde, chaque fois qu’elles s’expriment sur la place publique heurte et blesse les laïcs dans leurs plus profondes convictions.Ce que révèle l’attentat. – Le plus inattendu est que cette agression iconoclaste, en offrant des tribunes bien médiatisées à l’artiste attaqué, éclaire des dimensions de l’œuvre généralement peu explicitées, peu comprises, sauf si on connaissait l’auteur de plus près (ce qui n’est pas mon cas). Dans Libération, Andres Serrano exprime sa tristesse de chrétien, « Je suis un artiste chrétien. Ma maison est pleine d’œuvres sacrées des XVème et XVIème siècles. Je n’ai rien d’un blasphémateur, et je n’ai aucune sympathie pour le blasphème. » Et c’est vrai que cette photo (qui date de 35 ans), avant tout, est belle, d’une esthétique respectueuse, moyenâgeuse et rayonnante. Ce n’est qu’en lisant son titre que la possibilité d’une dimension blasphématoire interpelle. J’ai toujours été dubitatif, sans conviction tranchée à ce sujet. J’avais tendance à attribuer une signification corrosive à cette image par envie plus que par raison. Parce qu’il ne m’échappait pas que le crucifix ne donne pas l’impression d’être sali, attaqué, rabaissé. Le cliché n’est pas crade, pourri, sordide. Objectivement, le crucifix baigne dans une substance organique, colorée, lumineuse qui en renouvelle l’aura et dégage une impression de miracle : l’urine (re)sublime le Christ, le Christ immergé dans l’urine, la sublime, la religion et les flux organiques mis en contact étroit court-circuitent les (dé)valeurs. « Si en faisant appel au sang, à l’urine, aux larmes, ma représentation déclenche des réactions, c’est aussi un moyen de rappeler à tout le monde par quelle horreur le Christ est passé. » Et de rêver d’être reconnu par le saint-siège au point de se voir commander une grande œuvre pour les églises de la cité pontificale. Nous voilà prévenus. La question de savoir si Piss Christ était une œuvre d’adoration (« je te regarde à travers mes déjections corporelles, je te vois dans ma pisse ») ou de reniement, d’embellissement ou de salissure est tranchée. L’œuvre a perdu son mystère. D’où une certaine déception : je n’avais jamais perçu (voilà le manque d’information dont on se rend coupable) cette vocation chrétienne de Serrano. D’où la confirmation que l’absence d’éducation artistique peut conduire à des comportements aberrants dans les musées. Littéralement, des actes « primitifs » où quelqu’un, quelques-uns s’en prennent à des représentations parce qu’ils les reçoivent comme des images magiques les dépossédant d’une part importante d’eux-mêmes. L’éducation à l’art contemporain, par exemple, familiarise le regard et les sensibilités  à l’usage de matériaux non académiques et au renversement de leurs valeurs : un matériau dégradant peut très bien, en art, prendre du grade, devenir valorisant. La pisse n’est pas forcément de la pisse. – P-Tintin. – Je ne serais pas contre le fait de perpétrer un petit blasphème à l’égard de l’envoyé d’Hergé, son fils envoyé pour nous sauver, Tintin. A priori, je ne lui porte aucune haine. Mais sa présence quasi permanente dans le quotidien Le Soir finit par agacer. Ça tourne à l’obsession, voire plus, à l’adoration, ça sent le culte qui impose l’air de rien ses icônes et ses principes. Je crois que c’est l’être fictif qui fait le plus l’objet d’articles, brefs ou longs, polémiques, historiques, esthétiques ou entrefilets événementiels, comme s’il s’agissait d’une entité toujours vivante, présentée comme présente de manière constante dans notre réalité, même si l’on ne s’en rend pas compte (je parle pour les ignares non tintinophiles). Il y a bien là une dimension religieuse : vous ne le voyez pas, mais il est partout, c’est lui qui soutient en grande partie l’identité nationale, cet esprit qui nous relie, nous fait exister dans le concert des Nations ! Un tel acharnement n’est pas normal, en tout cas, pas désintéressé. Comme pour toute église et religion, cette adoration iconique recouvre un système qui doit transcender la foi en monnaie sonnante et trébuchante. La fondation – secte, empire économique–  Hergé doit être là derrière. À titre d’exemple, on ne compte plus les articles consacrées au futur Tintin de Spielberg avec, dernièrement, une page ou deux sur les démarches princières entamées pour que la première de ce film soit organisée à Bruxelles. C’est présenté comme une affaire d’état, un enjeu national de la plus extrême importance (« La Belgique se mobilise… », voilà, je ne ferais donc plus partie de la Belgique, excommunié) . Dernièrement, c’était l’anniversaire du capitaine Haddock. Je suis admiratif de la manière dont ce quotidien a fêté ce marin barbu : la quantité de signes qui lui a été consacrée est vraiment phénoménale : au moins une page par jour durant 2 semaines (j’ai compté au moins 17 épisodes) !? Ça devrait figurer au Guinness Book. Mais trop, c’est trop, ça prend une dimension qui pourrait inspirer quelques petites manies blasphématoires. Je me verrais bien instituer régulièrement un p’tit Piss Tintin. Le rituel est à l’étude, à mener comme une performance artistique foutraque. Un jour bien déterminé et régulier – disons chaque samedi matin -, je découperais les pages d’un album de Tintin, en recouvrirais le compost au fond du jardin et, après avoir bu force thé vert et Orval fraîche, entreprendrais de les commenter à jets d’urine, en évitant les recouvrements réguliers, mais en provoquant des impacts de toutes formes et intensités, des coulures, des auréoles, des flaques, des calligraphies maladroites (comme quand on pissait dans la neige pour y dessiner ou écrire quelques mots rudimentaires). Ensuite, laisser sécher et conserver dans des portfolios. Ce n’est pas pour détruire mais pour transformer en autre chose. Atténuer le rayonnement à sens unique religieusement organisé au départ d’une communication dûment validée par une instance autoritaire (l’Ordre tintinophile). (PH)

Publicités

Infusions scientifiques

Un article dans Le Monde de ce vendredi 9 octobre met l’accent sur l’importance de développer le bagage scientifique des citoyens. Il ne s’agit plus simplement de pourvoir des postes vacants, suppléer à une absence de professeurs dans telle ou telle discipline scientifique. Beaucoup plus fondamentalement, la conscience se développe que les citoyens seront de plus en plus appelés, au moment d’effectuer leur devoir civique en choisissant des représentants politiques, de peser sur des options scientifiques cruciales pour l’avenir de la planète. Il vaut donc mieux qu’ils puissent le faire en connaissance de cause, sans se laisser raconter n’importe quoi. Il vaut mieux endiguer les tentations obscurantistes. C’est l’objet de réformes de l’enseignement scientifique en cours dans plusieurs pays : « recréer une sorte de contrat démocratique entre les citoyens et le développement scientifique ».  Dans cet entretien, Florence Robine, « explique l’élan international de rénovation de l’enseignement des sciences ».  Il vaut la peine de se pencher, de faire circuler le positionnement et les arguments de cette approche exemplaire : « Il est nécessaire d’exposer les jeunes le plus tôt possible à la démarche scientifique. J’ai bien dit à la démarche, c’est-à-dire au mode de pensée en sciences, à la façon dont on construit et valide les résultats scientifiques, dont on les utilise pour comprendre un peu mieux le monde qui nous entoure, et non pas à l’assimilation de formules et de principes destinés à résoudre des exercices ou à des fins de sélection scolaire. » L’objectif est clair : « Former des citoyens éclairés aptes à débattre des choix cruciaux qui sont devant nous en matière d’énergie, de biotechnologies, de santé, d’accès à l’eau et à la nourriture au-delà des peurs et des croyances. » Au passage, c’est bien une notion utilitariste de l’école (formater en fonction des besoins des entreprises et d’une rentabilité rapide des ressources humaines) qui en prend un coup : il est plus essentiel de voir plus loin que la « sélection scolaire », éduquer, transmettre des connaissances a une fonction vitale et plus importante pour le vivre ensemble : participer à des débats éclairants sur notre avenir, sur les choix fondamentaux de ce qui va définir les conditions de vie. Un tel souci, une telle attention est possible sur ces domaines scientifiques, portés par une communauté qui peut se rassembler sur de telles urgences et sur des questions dont le lien avec la viabilité de notre système mondial est plus tangible. C’est tant mieux. Mais la même démarche devrait être entreprise en ce qui concerne l’éducation artistique et culturelle. Favoriser l’éclosion de « citoyens éclairés » aptes à faire les bons choix en termes d’environnement culturel, à participer constructivement et en connaissance de cause sur toutes la question des matières culturelles et de leur impact sur les formations mentales, est tout autant crucial. Ni plus, ni moins, ça va de pair. Sur ce créneau, c’est bien plutôt la démission généralisée qui est à l’ordre du jour : l’art, la culture s’éclipse de l’enseignement, de la formation des cerveaux, le champ est laissé libre aux industries de loisirs, de divertissement. L’art, la culture, c’est tellement subjectif, sans aucune perspective objectivable. Bien évidemment que c’est faux : comme pour ce qui est dit dans l’article cité, il n’est pas question d’en revenir à inculquer de forces les notions du beau et du laid, mais de travailler sur les démarches, les pratiques, l’ouverture, la sensibilité et l’intelligence des jugements. Après ça, il reste beaucoup de liberté pour choisir ce que l’on aime ou pas. Comment imaginer former des citoyens éclairés sans accompagner la rénovation de l’enseignement scientifique d’un redéploiement de l’enseignement artistique pour éviter que les sensibilités, que le monde des émotions et des passions soit exclusivement sous l’influence des marchands ? À côté d’une meilleure compréhension des données scientifiques, pour s’impliquer dans un débat public et faire avancer des réflexions importantes, il faut aussi avoir la sensibilité, une « gestion des émotions » appropriée, faite d’attention à l’autre (que la détermination des bons choix scientifiques tend à faire prendre en compte en même temps que soi, dans le même devenir, on voit qu’être sensibilisé à la présence de l’autre n’est pas sans importance). (PH)

monde