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Charnier de neige et bunker fondu

champ crayeux

Le train longeait un vaste talus boisé, au crépuscule, sous un ciel gris cendre. Au-delà, le couchant s’annonçait écarlate zébré d’anthracite fuligineux. Entre les colonnes sombres des troncs, et bien en dessous des frondaisons nues et noires, dans une profondeur inaccessible à n’importe quel marcheur, des taches blanches à l’affût, aux formes vaguement animales ou humaines. Des ectoplasmes figuratifs, une force tapie disséminée. Pour une fois l’avarie du rail avait des effets bénéfiques : l’allure était celle d’un lent travelling qui conférait aux contours d’anges livides et fondus une dramaturgie cinétique. Je les voyais défiler, varier leurs contours individuels et la configuration collective de leur embuscade, à la manière d’un troupeau de nuages épars, emprisonné sous les arbres, ne parvenant plus à se dégager, alors se posant palpitant entre des souches pour se reposer, ralentir leur évaporation. De ces nuages légers dits de chaleur, ils en avaient l’apparence et la consistance, moelleux, euphorisant, épousant des creux de terrain charnels comme les fossettes haletantes d’un corps amoureux. Mais sans insistance, juste posés, assoupis et brillants, prêts à s’évanouir, créant une agréable agitation, une confusion entre le ciel de giboulée et la colline hachurée de troncs flottants, ne donnant plus l’impression d’être enracinés. Évoquant aussi ces interventions politiques ou artistiques de militants recouverts de draps blancs qui figurent des disparus, des proches sacrifiés dont l’on reste sans nouvelles. Hors de la vue des voyageurs, déjà, vision indéterminée et, par cette indétermination même, continuant à vivre, prenant son envol.

Plusieurs jours après, ailleurs, alors que je ne l’attendais plus, et au cours de marches dans les champs crayeux ponctués de buissons et arbustes ébouriffés, frigorifiés, retenant leurs bourgeons crispés sous les rafales de vent, je vis la neige repliée, survivant dans des bosquets arides, à l’angle de collines pelées, embusquée dans des pelotes de tiges et troncs noirs, griffus, rabougris. Tassée et coincée, transpercée d’épines, aux abois. Ces restes de congères soumis au martyr de Saint-Sébastian m’évoquèrent l’intérieur magique du coffre capitonné supposé avoir contenu le corps d’une assistante voluptueuse et qu’un prestidigitateur a transpercé sadiquement de ses épées, et qui se révèle vide après l’opération, le corps envolé, disparu. Ici aussi la masse de neige semble s’être substituée aux chairs qui auraient réellement été empalées sur ces branches et pieux torves, et valoir dès lors comme mémoire générique, amorphe, de toute victime de pareil traitement.

De loin, mêlée à d’autres détritus, la neige ainsi acculée, rejetée, fait penser à des rebuts, des paquets de suif, de graisse usagée balancés là pour fondre peu à peu aux pieds de la végétation, cachés par les ronces. De plus près, je pensais au produit honteux du braconnage, aux dépouilles animales dévorées, vidées par la vermine et dont ne reste que la bourre poussiéreuse, des pans de fourrures salies, violentées, décomposées aussi. En continuant à marcher par monts et par vaux, je réalisai que les traits d’absence, les parties enlevées, les surfaces disparues du paysage, en haut des collines, dans les replis des talus mangés de ronciers, c’était aussi de la neige aux abois, en agonie. De loin, des formes découpées aléatoirement dans une photo. Ou des contours de nuages blancs et vides collés sur une toile. Mais plus précisément, une matière qui sourd des failles et exhibe quelque chose qui, de toute façon, neige ou pas neige, disparaît, se désagrège silencieusement, invisiblement, à jamais. Cette chair blanche de cristaux coule des entrailles des collines, lave glacée, lymphe givrée, pailletée. Des moignons de glaciers anciens. Le souvenir fantomatique d’états antérieurs du paysage. Des parachutes d’anges affalés mollement dans l’herbe brûlée par l’hiver, rouleaux de pailles. Comme je pourrais l’imaginer dans des installations d’art contemporain, les moulages des reliefs provisoire du sol plissé, dans une matière neutre et impersonnelle, blottis dans les dénivelés géologiques pour signaler une inévitable présence/absence, le fait qu’en contemplant un paysage, on voit aussi ce qui n’est plus là et ce qui ne sera plus là un jour, bientôt. On marche toujours sur une crête ou un rivage, un passage, ce qui contribue à la tenace mélancolie qui frissonne au front du marcheur à la vue de ces coques sans vie, membres d’une banquise rompue, au loin, et exhibée ici de manière imagée. Installation in situ qui rappellerait, par l’éparpillement de ces épaves immaculées comme des restes d’une conception de l’Univers explosée en plein vol, la fracturation et la fragmentation en cours de la calotte glaciaire, des glaces du Grand Nord.

Bien qu’il s’agisse d’une matière complètement différente, les impressions sont proches et se mêlent, devant les blockhaus pacifiés – comme on dit des églises désacralisées – avalés par la végétation, naturalisés, géométrie perdue d’une architecture guerrière, réduits au statut d’apparition, leur béton à peine éraflé, à l’épreuve du temps et pourtant en train de disparaître sous les mousses, herbes, lianes, ronces, arbustes, bouleaux, saules, genêts, cytises, ajoncs. Camouflés sous des fagots de branchages échevelés attendant le printemps pour reverdir et continuer leur œuvre de grignotage et enfouissement. Souvent, on ne les reconnaît plus immédiatement. Le mur surgi dans la végétation est inexplicable, on ne l’associe à rien d’évident, échoué comme fragments d’une sculpture monumentale, presque cosmique, métaphysique autant que mégalithique, archéologie de l’ère de la séparation, attestant de la folie de construire des frontières entre un dedans et un dehors, remparts contre l’ennemi, l’étranger, fortification démente pour briser à jamais l’invasion de l’Autre. Les vestiges subsistent à la croisée de l’effritement imperceptible de cette historicité blindée et de ce côté « bloc de granit chu d’un désastre obscur ». Souvent subsiste dans ces parois rongées mais indestructibles, ce formidable carré noir ouvert vers la mémoire des pires anéantissements, cachette absolue, et qui leur donne un air de chapelle, de calvaire. Équivalant des charniers de neige, sur la plage où, durant des décennies, on l’a vu s’ériger et constituer un but de promenade, une accroche dans le paysage, un imposant bunker est en train d’être laborieusement pulvérisé, concassé, effacé. Pour le moment, c’est un immense tas meurtri de tripes de ciment, amoncellement funèbre de grenailles et graviers avec, ici et là, des vestiges rigoureux de structures blindées. Un escalier intérieur dévoilé. Un angle de muraille qui surgit des vagues comme le dos rond d’un cétacé. Fumant d’embruns, des remblais épandus comme un mémorial friable, hommage aux victimes d’hécatombes, par cet amoncellement de muraille indestructible enfin broyée. Et, surtout, un champ de terminaisons nerveuses arrachées, ravagées – ce qui probablement faisait tenir la prodigieuse masse de béton comme blindage organique -, la floraison nue des tripes d’acier, tiges rouillées, tordues, implorantes, près des flots. (Pierre Hemptinne)

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Courir dans le monochrome.

Avec l’épisode neigeux que nous connaissons (pour parler comme au JT), les cyclos laissent le vélo à la remise et partent en courant dans la campagne ! C’est agréable de fouler le tapis de neige fraîche, d’entendre la foulée qui tasse le coton blanc, de laisser des empreintes. Le ciel est laiteux, l’espace est rempli de gros pixels floconneux, la neige se fixe aux vêtements. Dans le village ou la forêt, tout n’est pas enseveli, les façades, les fenêtres, les troncs empêchent le monochrome de se refermer sur le coureur. Mais quand on quitte les dernières maisons, que l’on débouche dans les champs, le blanc devient uniforme. À peine une clôture qui trace une sorte d’épine dorsale. La route ne se distingue plus du reste. L’horizon blanc des champs se confond avec le ciel. Le brouillard pixellisé complète la sensation d’effacement généralisé. Tout est gommé, plus rien de superflu. La respiration résonne plus fort. La concentration (pour ne pas glisser, contrôler la respiration), après plus d’une heure d’enfermement dans cette solitude scintillante, est un peu hypnotique. Là, j’ai traversé le monochrome, je cours dedans, j’éprouve sa matière, sa consistance, ce n’est pas qu’une simple surface superficielle. Je fais corps avec lui. J’y penserai chaque fois que, dans un musée, je resterai face à un monochrome blanc. Je serai en train de courir à travers. On réagit plus fort que d’habitude à des choses relativement ordinaires, un groupe de perdrix effrayées qui s’envolent en rafale, un lapin qui déboule et trace d’étranges circuits pour semer un éventuel poursuivant. C’est la montée vers un plateau, le ciel s’éclaircit légèrement, le soleil filtré envoie des lumières douces, tamisées, parfois jaunes, parfois roses. Je pense aux installations de Veroncia Janssens. Mais encore plus, du fait d’être immergé dans cet ensemble de lumières pastel, la répétition du geste de courir et la ligne d’horizon blanche comme un lieu de passage vers le vide ou le renouveau, je me sens envahi par le souvenir d’une musique de Jason Kahn, Vanishing point. Alors, courir, respirer, regarder le paysage sous l’averse de neige, scruter l’aveuglant du blanc piétiné par le joggeur, revient à écouter, réécouter cet album phare de l’année 2010 ! (PH) – Article sur Vanishing Point de Jason KahnArticle sur Veronica Janssens au Wiels

 

Dessins d’oiseaux

tracesLa fine couche de neige maintenue sur le jardin depuis une semaine révèle les chemins qu’empruntent les oiseaux dans leur quête de nourriture. Trajets dessinés, ellipses, carte étoilée (il y a sans doute des « routes » de merles qu’ils empruntent en permanence, en temps normal, sans neige). Il y a les endroits non seulement piétinés mais aussi travaillés du bec (au pied des mangeoires), regroupements, sites plus hospitaliers. Les empreintes ne sont plus nettes, elles ont été recoupées, leurs bords s’est effrité, a un peu fondu avant de redurcir. Même chose, avec plus de variétés de pattes, sur le bord des étangs. Comme toujours, essayer de deviner de qui sont ces empreintes sur ce sol singulier (qui rend étrange, réactif, le sol habituel), de quelle vie elles portent témoignage, de quels êtres réellement, quelles histoires se nouent dans ces sentiers isolés ou communautaires, hors piste ou balisés. Déambulation cicatrisées. C’est le blanc initial du rêve, la page blanche avec juste quelques signes abstraits, une piste monochrome, la trame par excellence de l’éblouissement par où débute une histoire imaginée, une narration, une écriture fictionnelle. Traces fantômes d’une ponctuation très lointaine. (PH)

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