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L’humanité et ce qui n’existe pas

L’imaginaire des langues. Edouard Glissant (Entretiens avec Lise Gauvin). Gallimard, 2010

La lecture de ces entretiens fait le même effet lumineux qu’une conversation avec quelqu’un d’une intelligence hors du commun, que l’on aurait rencontré par hasard et dont les propos exaltent, longtemps après qu’il ait repris son chemin et disparu de l’horizon. Mais oui, on peut penser autrement, avec largesse et ouverture, désirer d’autres directions, rester convaincu que la pensée peut changer le monde ! Nous ne sommes pas obligés de nous laisser assigner à résidence, par le marketing global de l’existence, dans  un segment spécifique,  à défendre bec et ongles, à monopoliser, à rentabiliser (en confondant le rentable et l’expérience de soi). On peut opposer une poétique de libération, promouvoir d’autres imaginaires…Imaginaire et poétique. – Edouard Glissant développe une poétique exceptionnelle, inspirée notamment de toute la philosophie rhizomique de Deleuze et Guattari, autour de la créolisation, qui n’a rien à voir avec la créolité. La créolisation est un devenir qui concerne toutes les langues et les cultures, la créolité c’est la composante folklorique de la créolisation, par exemple l’impact fun d’un vocabulaire exotique qui vient fleurir la langue dominante française. Sa poétique des langues et des cultures se base sur l’archipélisation, le refus des systèmes centraux hiérarchiques remplacés par une dynamique d’échanges transversaux égalitaires (et la remise à plat de tous les ordres qui « justifient » les hiérarchies, comme les préséances chronologiques). Tout est nécessaire à tout, en égalité. L’imaginaire des langues, c’est ce qui les rapproche, les rend complémentaires par leur différence. Plus que complémentaires : indispensables l’une à l’autre. Une langue qui s’étaient appauvrit toutes les autres langues. « S’il y a une seule manière de dire l’eau, c’est une terrible limitation de l’imaginaire humain. Si tout le monde dit water, ce n’est plus un élément de relation entre l’homme et le monde, mais un élément de codification. » Les langues coloniales, par exemple, étaient intéressées par le monopole des écritures, des concepts et des représentations monolingues du monde. « Les écritures étaient monolingues. Aujourd’hui, même quand un écrivain ne connaît aucune autre langue, il tient compte, qu’il le sache ou non, de l’existence de ces langues autour de lui dans son processus d’écriture. On ne peut plus écrire une langue de manière monolingue. On est obligé de tenir compte des imaginaires des langues. Ces imaginaires nous frappent par toutes sortes de moyens inédits, nouveaux : l’audiovisuel, la radio, la télévision. Quand on voit un paysage africain, même si on ne connaît pas la langue bantoue par exemple, il y a une part de cette langue qui, à travers le paysage que l’on voit, nous frappe et nous interpelle, même si on n’a jamais entendu un mot de bantou. » Voilà, ainsi posé, un devenir des langues selon une solidarité qui nous concerne tous et toutes, avec un souffle, une vision et une générosité, rares. Les personnes insensibles à ce devenir des langues – il faut les préserver toutes pour sauvegarder la possibilité d’un imaginaire collectif -, « sont cantonnés dans la puissance véhiculaire de leur propre langue : c’est le cas des Etats-Uniens ; soit parce qu’ils revendiquent leur langue d’une manière monolingue et irritée : c’est le cas de certains défenseurs du créole. » Une approche non hiérarchisée des langues suppose de les aborder par leur poétique plutôt que de les classer selon des catégories correspondant aux « créolismes, particularismes, régionalismes », autant de manières de satisfaire « à l’échelle de la hiérarchie des langues, les grandes langues de culture. Et les gens sont très satisfaits. Parce que ainsi on ne pose pas le problème essentiel qui est le problème des poétiques, c’est-à-dire de l’usage non hiérarchisé des poétiques différentes dans des langues différentes. Personne ne veut en parler parce que cela rend caduque la croyance prétentieuse en la supériorité de certaines langues sur d’autres. » Il insiste sur le fait qu’intégrer l’imaginaire des autres langues ne nécessite pas forcément de les parler. « D’ailleurs, la poétique des langues, peut-être qu’elle n’est pas tellement perçue par un interprète qui connaît sept ou huit langues ; dans la nostalgie de ne pas connaître une langue, il y a davantage de poétique s’il se trouve que dans la pratique même de la langue. C’est la différence entre multilinguisme et polyglossie. » – Ecritures et errance. -Un autre concept important de la poétique de Glissant est l’errance qui complète son approche des langues et sa vision du monde en archipel (l’absence de centre signifie une autre place au déplacement, à la circulation dans toutes les régions de l’archipel). « L’errance et la dérive, disons que c’est l’appétit du monde. Ce qui nous fait tracer des chemins un peu partout dans le monde. La dérive, c’est aussi une disponibilité de l’étant pour toutes sortes de migrations possibles. (…) Et l’errance, c’est ce qui incline l’étant à abandonner les pensées de systèmes pour les pensées, non pas d’exploration, parce que ce terme a une connotation colonialiste, mais d’investigation du réel, les pensées de déplacement, qui sont aussi des pensées d’ambiguïté et de non-certitude qui nous préservent des pensées de système, de leur intolérance et de leur sectarisme. » L’errance, à son tour, se renforce d’une « pensée tremblante, une pensée qui ne décide pas une fois pour toutes, qui ne tranche pas, et qui ne s’établit pas sur des principes qui deviendraient des lois. » – L’avenir des littératures, des humanités. – Forcément, cette réflexion sur les langues, l’écriture et l’errance conduit à se positionner quant au champ littéraire : « De toute manière, la littérature est menacée de disparition, par le fait même qu’elle se multiplie et se quantifie prodigieusement. Elle devient littéralement une image de la confusion, de l’inexplicable et de l’imprédictible du monde. De ce fait, elle se banalise à tour de bras. » C’est bien du marché du livre, de plus en plus dépendant de l’industrie de l’image en général et du cinéma en particulier, dont il est question, et qui prolétarise beau nombre de ses écrivains par le fait même que la production d’images lui échappe et qu’il faut courir après, les yeux rivés sur d’innombrables écrans (mais plus la page blanche). « Il faut prendre conscience que la littérature est devenue un objet de production et de consommation généralisé et que, de ce fait, elle rate le plus souvent son objet qui est de faire remonter à la surface des cordonnées, des vérités, des structures que personne ne voit d’ordinaire. Elle devient un objet de surface alors que la littérature, traditionnellement, est un objet de profondeur. » Il devient rare, dans un monde où le storytelling le plus conventionnel envahit toute écriture du réel, d’entendre dire et de lire que l’avenir de la littérature ne se situe pas dans la linéarité. Tellement rare et décalé que cela semble utopiste. Pourtant, il y a bien une force créatrice qui continue en ce sens : « C’est terminé. Le récit va devenir un mode folklorique de l’existence des littératures. Parce que l’avenir des littératures, c’est l’inextricable, l’incompréhensible, l’obscur et le trop vaste, le trop lumineux, le trop éclairé… Il y a de l’excès dans l’avenir des littératures, et le roman, c’est un art vicieux de faire des bénéfices littéraires et commerciaux. » L’inextricable, l’incompréhensible, l’obscur, en replaçant ces forces invisibles dans la question de l’avenir archipélisé des littératures, Edouard Glissant appelle de ses vœux le retour de l’infini dans l’économie des langues et des cultures. Ce que, dit autrement par Bernard Stiegler, vient renforcer la nécessité et l’urgence de défendre pareille position : « C’est la question de ce qui n’existe pas, mais qui, donnant confiance, noue les relations de fidélité dans cette économie de l’infini qu constitue la seule qui vaille, c’est-à-dire qui vaille non seulement durablement, mais par principe à l’infini – et qui fait que la vie vaut le coup d’être vécue par-delà le dispositif comptable et fiduciaire qu’est devenue la ratio (la raison) sous toutes ses formes. » Les littératures, comme dit Glissant, doivent faire remonter à la surface des « coordonnées, des vérités, des structures que personne ne voit », ça se joue avec ce ce qui n’existe pas, c’est là-dedans que ça se trouve. Les littératures participent d’un milieu humain « formé d’individus psychiques et d’individus collectifs cultivant leurs singularités en cultivant des consistances, c’est-à-dire des objets qui n’existent pas, mais qui sont infinis – et qui, comme tels, permettent l’unification à l’infini (infiniment à venir) des systèmes et des individus. » Les arts, la culture n’existent pas sans la consistance de ces objets qui n’existent pas. (Putain d’intellectuels !)  (PH) – Edouard Glissant – – Conférence d’Edouard Glissant –  Edouard Glissant en Médiathèque

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Les concerts à la maison font la nique aux programmateurs institutionnels

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Une bonne nouvelle pour l’information culturelle : Alain Jennotte, du Soir, a quitté les pages économiques pour rejoindre l’équipe « Culture ». Nul doute que ce transfert dynamisera l’information, renouvellera le regard, mettra en avant des phénomènes et des artistes moins connus. La différence s’est déjà fait sentir avec un article sur un collectif liégeois et ce jeudi 5/11 par une page consacrée aux concerts rock organisés par des particuliers, chez eux : « Les concerts s’invitent à la maison. Des particuliers créent un nouveau rapport entre les groupes et le public. » C’est réjouissant de voir que ce phénomène qui existe depuis pas mal d’années est présenté en une, avec un statut important, comme une tendance signifiante. Avant tout, ce qui est mis en évidence est la qualité relationnelle et d’écoute : petit public, pas de distance avec les musiciens, on est beaucoup plus proche de l’expression, de ce qui se passe vraiment. (Phénomène connu avec la Ferme du Biérau, et que nous avions testé, il y a de nombreuses années en organisant à la Médiathèque de Mons des concerts dans une petite salle, avec aussi un bar « pas cher » et en nous inscrivant dans un circuit alternatif international : Tom Cora, Günter Müller, Taku Sugimoto, Ernst Reyseger, Jean-Marc Montera, Dominique Regef, Keith Rowe, Guy Klucevsek, Chameleo Vulgaris… Nous misions sur l’attrait de l’intimité pour ouvrir des publics non-initiés à des formes d’avant-garde, et ça marchait pas mal). Si cette tendance est réjouissante, effectivement, et offre des expériences d’écoute magique (je pense au récital d’un violoncelliste d’Ictus entendu en hiver aux ateliers Claus), il ne faudrait pas pour autant glorifier aveuglément la part de folklore rock ni tomber dans un romantisme à l’excès. Si les concerts organisés par des passionnés, dans leur salon ou leur cuisine, ont toujours existé, ils prennent dans le contexte culturel actuel, une signification particulière qu’il ne faut pas occulter. Il s’agit aussi d’une réponse à une offre institutionnelle de concerts relativement pauvre. D’une part il y a les grandes machines privées qui ne sont intéressées que par les vedettes, des stades ou des salles bourrés massacres. Le public a embrayé le pas avec l’obsession de remplir les salles, de faire du chiffre, de toucher le plus de monde et le plus facilement. Résultat : disparition de la prise de risque, accentuée par la peut de tout ce qui sonne « différent », n’est pas appuyé par la grande presse (le syndrome de la « tête d’affiche » a fait des ravages). Des salles réputées programment une quantité énorme de concerts et pourtant on peut leur reprocher d’abandonner l’esprit de découverte, de ne plus se tenir au courant des nouvelles tendances. Il suffit de croiser ce qu’il y a dans les catalogues des tourneurs principaux avec ce dont on parle dans quelques magazines connus (Inrock, etc.) et voilà, les affiches se remplissent. Donc, forcément, ici ou là, les citoyens amateurs et passionnés prennent la relève (un des derniers concerts de Steve Lacy en Belgique a été aussi le fait d’une initiative d’un particulier). L’important, avec un article comme celui du Soir, est d’attirer l’attention aussi des responsables sur cet état de fait. Parce qu’au-delà du constat et, encore une fois, du plaisir incomparable que l’on goûte dans ces conditions d’écoute, l’important est-il réellement que la musique ait une vie en-dehors des circuits institutionnels et commerciaux ? Quelle est cette vie et quelle en est la perspective ? Quand j’avais fait joué Klucevsek à Mons, il était très clair sur le fait que les CD ne le faisaient pas vivre, seuls les concerts lui permettaient de faire chauffer la marmite. Alors, reprenons : la plupart des musiciens « alternatifs » qui jouent dans les salons gagnent peu d’argent avec les entrées, peu avec la vente de microsillons ou CD, peu avec le téléchargement… Je n’envisage même pas des standings de vie élevés, mais combien de prestations chez des particuliers pour assurer les deux bouts ? Est-ce une économie culturelle viable ? Et va-t-elle réellement créer de « nouveaux rapports entre les groupes et le public » au-delà de cercles d‘amateurs relativement réduits ?Au point de modifier le comportement d’une population significative en nombre quant à l’écoute des musiques, en s’ouvrant à d’autres genres et d’autres styles, en faisant évoluer le marché ? Bien entendu, des musiciens d’un certain renom international se font payer correctement dans un festival officiel et joue au chapeau dans une salle de bain à Bruxelles, il y a alors une complémentarité, et l’institutionnel, dans ce cas, permet, d’une certaine façon, l’initiative privée. S’il est indispensable de rendre hommage aux personnes qui se substituent aux pouvoirs publics pour qu’un contact réel et direct se maintiennent entre des musiciens différents et un certain public, il me semble dangereux d’ériger ce système en idéal. Il est important de revendiquer des lieux de concerts adéquats, petites salles, bonnes conditions techniques pour les artistes, confort pour les auditeurs, rémunérations décentes pour les groupes, prise de risque maximum pour des programmes « laboratoires », (où des particuliers amateurs et connaisseurs peuvent venir proposer leurs coups de cœur), respect de l’intimité nécessaire à une attention maximale aux musiques, volonté de passer outre la rentabilité et de présenter des événements de façon permanente, promotion et accompagnement « didactique » de qualité… Enfin, parce que ce blog est là aussi pour je prêche pour ma chapelle, rappelons que la Médiathèque dispose souvent des CD de la plupart des artistes programmés dans ces conditions artisanales, qu’elle peut à partir de ces collections soutenir ces projets personnels, qu’elle les annonce régulièrement dans son agenda ou sa newsletter, et qu’il est important qu’une institution officielle soi attentive à cette vie musicale. Ça devrait être souligné, il me semble !Une dernière précision : vendredi 6/11, au Ship, ce n’est pas qu’un concert de Chocolat Billy, il y a Les Terrils en avant-première… (PH)

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