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Ce cher mois d’août

Ce cher mois d’août, Miguel Gomez, 2008

novaSi ce film éclate à la figure c’est que le réalisateur n’a pas eu les moyens de tourner le film qu’il avait en tête. En tout cas, tel qu’il l’avait présenté en espérant convaincre les financeurs : avec des personnages bien définis, une intrigue sentimentale pas mal ficelée, un contexte attrayant… Peut-être/sans doute que s’il avait du réalisé cette version « officielle » aurions-nous regardé un gentil petit film bien emballé !? Avec un budget réduit, une équipe limitée, il filme, comme pour un documentaire, les lieux et les personnages où il avait projeté de tourner. Les décors, les situations, les circonstances qui lui avaient inspiré son histoire vont prendre plus d’importance, prendre plus de place dans le champ, se personnaliser. Cela se passe dans la région montagneuse d’Arganil, la période de l’été où les portugais expatriés reviennent au pays. C’est un mois particulier où les liens familiaux sont ravivés, pour le meilleur et pour le pire, fouillent les mémoires, les souvenirs, où les fêtes votives – on revient pour communier avec les traditions, les perpétuer – succèdent aux bals populaires bien arrosés. (J’ai assisté à l’équivalent, plus au nord, dans les montagnes du Douro, dans un minuscule village. Tous les jours, dès l’heure de l’apéritif, les vallées résonnaient de joyeuses pétarades et de flonflons jusque tard le soir. En scrutant les versants montagneux, là où s’élevaient des bouffées de fumée, c’est qu’il y avait un hameau en fête. Je partais promener très tôt, avant les chaleurs, et souvent, en traversant les villages, j’assistais aux préparatifs : les processions rassemblaient leurs pavois et porteurs, les fanfares s’échauffaient, les bûchers pour les barbecues géants étaient dressés…) C’est cette agitation particulière où se réactive pour les anciens tout ce qui a motivé la diaspora, le départ, les séparations, où s’agitent les conflits de génération quand les jeunes commencent à percevoir différemment la relation à la terre natale, et où s’exalte tout l’amour de la terre, du pays, des paysages, de ce qu’elle donne où manger et à boire, exaltation d’un manque que l’on tente d’assouvir un peu durant ce cher mois d’août – c’est cette agitation exacerbée, dionysiaque et tragique, que le film embrasse à merveille. ( Il y a de la frénésie, de la licence dans l’air, vivre au maximum, intensément l’essence portugaise, communier avec l’âme et y plonger les jeunes, les enfants, surtout ceux qui sont nés hors du pays et qui pourraient finir par s’attacher plus à l’ailleurs qu’à l’ici, confondre leurs sols! Et ça se vit en vase clos, entre portugais, presque en consanguinité, les quelques touristes sont à la marge, observés, corps étrangers.) Sans doute parce qu’il se construit en « système D », hors de toute linéarité. Ce qui laisse sortir les forces de manière beaucoup plus sauvage, magnétique. La forêt, les routes, les lumières, la rivière, sans que ce soit un film paysagiste, sont très présentes, charnellement. Les cortèges religieux piétinent dans les ruelles, semblent expédiés en grandes pompes, presque en voie de disparition. Archaïsmes. Les fanfares déboulent tonitruantes, chancelantes. Les tambours, les chants traditionnels participent de ces rituels où un peuple tente de se rassembler, se reconstituer. Les musiques de bals sont omniprésentes dans leur superbe guimauve, et pourtant elles ne prêtent jamais à sourire tant elles sont incontestablement prises au sérieux, au pied de la lettre, les musiciens et les publics s’y engagent tout entier. (À prendre comme un document hors du commun sur ce qui se passe « vraiment » dans ces musiques dévaluées, transcendance stupéfiante du beauvisme ambiant…) Elles sont l’atmosphère amniotique où s’ébauche l’éducation sentimentale d’une jeune chanteuse locale, coachée et couvée par son père jaloux et de son cousin en vacances qui jouera de la guitare dans le groupe. A chaque fois, il y a quelque chose de tellement déchiré et définitif dans ces chansons sentimentales, romantiques que l’on croirait assister au dernier bal, l’ultime slow… (Et ça recommence le lendemain soir dans un autre village.)  Tout en filmant les lieux, les fêtes, les ambiances, le réalisateur a aussi engagé des comédiens amateurs qui esquissent le scénario initial, ce qui lui permet, au montage, de raconter l’histoire, de construire un fil narratif tout en installant ce qu’il y a vraiment à raconter dans le surgissementl des coulisses, les annexes, les accotements, l’immatériel, l’impalpable qui se joue dans les décors, une scène de poulailler, le camion de pompier qui patrouille, le marginal du coin qui raconte ses petits boulots (tellement proche de l’esprit du lieu) et son sport préféré, sauteur du pont du village, dans la rivière… cette aura que l’intention de faire coller des images à une intention articulée verbalement, écrite, ne peut jamais saisir. Il y a eu improvisation, lorsque le réalisateur tournait dans les situations concrètes, il y a eu immersion qui a permis de capter ce que l’on ne peut projeter de filmer, l’imprévisible, ce qui ne rentre que rarement dans le cadre des prévisions, ce qui en général reste hors champs. Ce qui fait de ce film une abondante et captivante friche organisée. Du cinéma en jachère, en phase de régénérescence. (Les bribes du « film dans le film » laissent deviner une part des processus d’imbibation avec le réel, avec l’enchantement du mois d’août.) Le temps et la place accordés pour capter et montrer « abstraitement » (selon le langage informel des choses, des objets, des plantes, des arbres, de l’eau qui coule, des lampions, des états d’âmes, des expressions) les tensions, culturelles, générationnelles, excitées par les retrouvailles entre ceux qui sont partis et ceux qui sont restés, et qui justifient, légitiment  l’histoire d’amour imaginée pour construire le film, tout ça fait que l’écran est bruissant de tout ce qui constitue ces temps singuliers des vacances, accumulation de petits riens, de retour du même dans un cycle annuel, un infini d’inénarrable. Comme on regarde le ciel immense, étoilé, illumié de la voie lactée, en pensant et ressentant la dilatation de tous les possibles, l’accomplissement de tous les sentiments paisibles. On sent que la matière visuelle a été travaillée, pétrie, le film a un côté « incarné » vraiment rare, et une « patte » passionnante, comme on le dit d’un peintre qui a trouvé un truc bien à lui pour appliquer les couleurs et restituer le vivant des couleurs, des formes, des lumières… C’est à la fois tourmenté et jubilatoire.  Barbare, savoureux. Réduisez tous les budgets de production. Sur le blog du cinéma NovaMichel Gomez – (PH)

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