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L’avenir de la presse écrite nous concerne

presseNe faut-il pas inscrire les soutiens publics à la presse dans un plan large et ambitieux pour améliorer l’information démocratique sur culture, associant activement tous les niveaux de la lecture publique (littérature, musique, cinéma)? La presse écrite se porte mal. Là aussi le « faire soi même » via Internet, en quelque sorte le piratage à tous crins de la notion d’information, fait mal à l’économie journalistique. Cette notion de piratage inclut effectivement que ce qui compte est de s’échanger des « nouvelles », de faire circuler des « billets » qui font office d’articles de presse, sans pour autant que cela relève d’un réel travail de journaliste, d’une authentique écriture informative. Mais ce n’importe quoi dans la manière d’assembler et rassembler des choses et pratiques qui occupent l’esprit est aussi ce qui caractérise la grande majorité du piratage musical. La presse n’est pas frappée directement par cette évolution des pratiques : elle l’est via les retombées de la publicité qui préfèrent investir dans d’autres supports. Remarquons que cela objective le poids de la publicité dans la bonne santé de la presse écrite et donc sa dépendance à l’égard des annonceurs. Les sommes demandées pour sauver la presse écrite ne sont pas négligeables : 6 millions d’euros pour 2009. 50 millions pour les 5 ans. En ciblant sur l’aide à la conversion numérique. En France, les Etats Généraux de la presse ont conduit à établir un plan de 600 millions d’aide, incluant des abonnements gratuits pour les jeunes de 18 ans… Qu’il n’y ait pas de malaise : l’existence d’une presse professionnelle indépendante est fondamentale dans une société démocratique et il n’est pas indécent qu’elle soit soutenue, même financièrement, par l’Etat. Mais à quelles conditions et pour faire quoi ? Un syndicat de journalistes, en France, s’est surtout prononcé pour avoir les moyens de réaliser un journalisme de qualité. C’est bien le moins, mais qu’entend-on exactement par « journalisme de qualité » ? Comment définir cette qualité et la contrôler ? Par une sorte de contrat programme ? Disons que les moyens supplémentaires sont dégagés par les Régions pour aider les journaux dans leur stratégique numérique. La Dernière Heure sera-t-elle reconnue comme ayant droit qualitativement aux mêmes financements ? Il y a près d’une dizaine d’années que la presse, au niveau de l’information culturelle, par exemple, subit la pression de la publicité et de l’audimat et s’inscrit majoritairement au service du marketing culturel dominant (Relire « Le journalisme et l’économie », Actes de la Recherche en Sciences sociales, N° 131-132, mars 2000). C’est quand même le domaine primordial s’agissant de ce qui va modeler, façonner (dans le sens d’offrir les contextes d’individuation) les mentalités, l’esprit et les attitudes des publics. De cette « pauvreté » progressive de l’information culturelle (indépendante de la qualité intrinsèque de tel ou tel journaliste) qui se solde par une fragilisation de la curiosité, une volatilité de la curiosité en faveur du zapping et de l’immédiat, les institutions culturelles ont fortement souffert. C’est certainement un des vecteurs de baisse de fréquentation de certains services culturels comme la Médiathèque. Or, la Médiathèque (comme d’autres organismes de lecture publique) est indispensable pour fournir à la population une information objective, déontologiquement propre de toute pression publicitaire, sur ce que sont les musiques et le cinéma aujourd’hui. L’aide obtenue par la Médiathèque pour développer sa stratégie numérique, loin d’être négligeable au vu des ressources dont dispose la Communauté française, est pourtant bien en dessous de ce que réclame les Groupes de presse. Bien entendu, la presse a des moyens de pression plus significatifs qu’une association de prêt public. Néanmoins, il y a quelque chose d’illogique dans la différence d’approche, voire d’un peu indécent. Si les aides à la presse devaient se confirmer selon des objectifs qualitatifs, il me semble qu’il conviendrait d’approcher la problématique de façon globale et non pas uniquement au regard des attentes « intéressées » de la presse (groupes privés). Par exemple, en ce qui concerne la question d’une information professionnelle et indépendante de la culture, il ne serait peut-être pas déplacé de lier les aides éventuelles à la presse à celles confiées aux opérateurs culturels en matière de lecture publique (au sens large, littérature, musique, cinéma…) pour organiser une approche de l’information culturelle la plus indépendante possible du marketing des industries dominantes, la plus respectueuse des langages minoritaires porteurs de diversité, la plus curieuse de toutes les esthétiques, la plus soucieuse d’une ouverture des curiosités publiques. Penser un réel plan ambitieux de communication culturelle réunissant les différents acteurs pouvant être garant d’une offre différente et objective, premier élément d’une politique industrielle de l’esprit tempérant la main mise des industries. (PH)

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Désinformation culturelle courante

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La désinformation culturelle est permanente, banalisée, devenue naturelle, elle fait système. À la limite, il est de plus en plus difficile, non seulement de la distinguer, mais même de la dénoncer. L’apercevoir et vouloir la stigmatiser risque de passer pour un snobisme, pour un tic, une déformation professionnelle. Quelques exemples pour être plus explicite. Le Soir du 31 octobre présente une page « Made in U.S.Arts ». L’objectif louable est de montrer que, si les USA ont des industries culturelles qui tirent le niveau vers le bas, cela ne peut éclipser un champ créatif de qualité et fertile. La page est divisée en deux colonnes, à gauche « les clichés », les stéréotypes, ce qui est présenté comme le plus lamentable dans la culture américaine et à droite, chaque fois l’avis d’un « expert » qui présente la part la plus intéressante de la production artistique made in USA. Ainsi pour le dessin, la musique, le cinéma, la littérature. Pour la musique, le cliché ne vaut même pas la peine d’être cité. L’avis de l’expert (Dédé de chez Caroline Music, disquaire du centre de Bruxelles) est un peu stupéfiant : d’un côté il y a le rap et le R’nB, « traités comme des produits de consommation » avec comme exemples cités 50C et Christina Aguilera, et de l’autre côté les « résistants », surtout des « songwriters » « qui surgissent souvent du Net » et ça donne Coco Rosie, Management, TV on The Radio, Alela Diane…Même si la place pour s’exprimer dans ce genre de rubrique est très limitée (Philippe Delvosalle s’e tire très bien pour le cinéma), la quantité de raccourcis empruntés l’air de rien est impressionnante ! (Raccourcis dans l’information médiatisée qui allongent considérablement l’accès aux publics, ensuite, pour corriger le tir !)  Le Rap est loin d’être tout produit commercialisable à la 50C, la scène hip-hop regorge de créativité et de résistants. Les exemples de « résistants » sont tous des « ventes » non négligeables, il n’y a pas une seule allusion à une réelle scène alternative, expérimentale, diversifiée… (Mais le point de vue d’un expert « marchand » est forcément orienté, on ne peut le reprocher).  Deuxième exemple, la mention dans l’agenda des concerts du MAD, pour la prestation de Marc Ribot au Vooruit : Marc Ribot est défini en quelques mots par ses participations aux enregistrements de Tom Waits, Bashung… !! Marc Ribot a une discographie personnelle plus large et plus importante que ces « vedettes » pour lesquelles il a réalisé de l’alimentaire de qualité, mais ce n’est pas par sa musique que la presse le définit. Forcément, il s’agit de placer les quelques mots qui « parleront » au public non averti. Celui-ci ne connaît toujours pas Marc Ribot (après une telle carrière, une discographie abondante, une quantité de concerts faramineuse !) mais a forcément entendu parlé de Bashung et Tom Waits. Mais cet état de fait de la compétence culturelle du public est le reflet du travail des médias. Si la presse grand public avait informé sur la musique de Marc Ribot, elle pourrait en parler en fonction de sa musique et non de celle qu’il produit au service d’autres. Troisième exemple similaire : Abdullah Ibrahim vient en concert à Flagey, la phrase qui doit constituer une « accroche » est carrément mortelle : « pianiste découvert par Duke Ellington » (et là, il s’agit de la publicité conçue par des opérateurs culturels). Duke Ellington est mort en 1974. Abdullah Ibrahim (ex Dollar Brand) est né en 1934. Il a une carrière bien remplie, une discographie abondante, il a multiplié les expériences, il a inventé un style bien à lui, il a révélé un jazz bien spécifique à l’Afrique du Sud, un jazz lié à une culture anti-Apartheid… Et en 2008, quand un opérateur culturel a la bonne idée de le programmer, sans doute à la faveur d’une tournée, ou parce qu’un programmateur est séduit par une démo, il est présenté comme « pianiste découvert par Duke Ellington » ! Il ne s’est rien passé dans le jazz depuis Ellington ? C’est le seul genre de référence qui peut parler à un public plus large, à un public jazz ? Si c’est le cas, une fois de plus, la « cause » est à chercher du côté de la pauvreté de l’information grand public sur ce qu’est le jazz, ce que sont les musiques actuelles. Plus que de pauvreté d’information, il faut bien parler de désinformation. Et sur le terrain, quand il s’agit, par respect pour les artistes, de faire réellement découvrir les musiques de Marc Ribot et d’Abdullah Ibrahim, cette désinformation rend les choses très compliquées. Très complexes. Il faut ramer. Parce que l’on s’adresse à un public qui a l’habitude d’avaler des indications du genre « a joué avec un tel », « a été découvert par un tel », et qu’est-ce qu’on fait avec ça ? L’attitude qui permet la réelle découverte est contrariée, empêchée. Dans cette action de rendre justice aux musiciens en faisant entendre réellement leurs créations, Internet a une incidence faible à l’égard du grand public et comme dirait un autre journaliste (Alain Jennotte), le « CD est un outil de combat ». Ça reste un outil de médiation culturelle efficace pour aller vers les gens, leur parler, leur faire entendre vraiment la musique, les musiques d’aujourd’hui, que celles-ci n’ont rien à voir avec l’idée que peut en donner la désinformation ambiante (et qui pèse lourd sur l’avenir de la lecture publique, des médiathèques etc.)…

(Portrait de Marc Ribot – texte à lire)

(Portrait de Marc Ribot en DVD: « La Corde perdue« . Un beau document qui suit l’intelligence sensible de ce musicien exceptionnel, avide de comprendre, de découvrir, en ouverture permanente sur les différents courants exploratoires et pour qui la note compte moins que le « sens d’un projet musical » et qui, en voulant jouer « en-dehors de l’histoire, rencontre son histoire profonde ». Passionnant et décloisonnant.

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