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Brésilienne (4)

bresilienne

Feuilleter « Le Monde des livres » en attendant que la Brésilienne vienne à ma table, belle attente (même si le N° « spécial beaux livres » n’est pas ce que je préfère). Une publicité va m’occuper tout l’esprit durant cette pause au Mokafé et, un peu, m’énerver (pas envie à cet instant d’enfourcher tous ces dadas). « 160 livres sous une même couverture », pub pour le « Reader », le livre numérique de Sony. L’image est belle. Le reader agit comme une fine porte, entre modèle à l’ancienne et une version technologique, un puissant sésame vers l’enchantement du savoir livresque, infini. Une de ces portes secrètes que l’on ne distingue pas du reste du mur avec ses moulures et encadrements et qui, magiquement, s’entrouvre, laissant deviner derrière elle, de l’autre côté, une bibliothèque bien fournie, traditionnelle, archétypale avec ses rayonnages respirant l’amour des livres. Un amour dont le Reader doit s’affirmer comme imprégné. Plus que belle, l’image est surtout instructive : elle atteste de façon criante que, dans toute cette histoire, il n’est pas tant question de dématérialisation que d’hypermatérialisation. Un objet qui en contient 160 ne les dématérialise pas, c’est un super objet. C’est un autre état de la matière. Ce que vise l’image (une nouvelle étape de la transformation des supports) ravive le ressassement, préoccupation professionnelle oblige, d’une lettre de lecteur publiée dans Le Soir, sur cette question du CD, « le CD n’est pas mort», etc. À propos d’une émission de la RTBF sur le même sujet, émission banale, rassemblant quelques éléments d’enquêtes, claironnent qu’elle va dire tout haut ce que tout le monde pense et qui, faute de hardiesse intellectuelle et de maîtrise de toutes les données, ne fait qu’enfoncer des portes ouvertes et reste très politiquement correcte. Parce que, finalement, à la limite, on s’en foutrait de la disparition du support CD si cela permettait une meilleure politique de l’esprit et de l’ouverture aux musiques. La « dématérialisation » ne ruine pas l’économie du CD, elle ruine les possibilités d’une réelle politique de l’esprit, elle met en place des forces énormes pour capter les énergies, les curiosités et les canaliser. Dans cet état de fait, il est vrai que le CD continue à être un outil efficace, difficilement remplaçable, pour effectuer une médiation culturelle sur la diversité culturelle. (« CD de combat », comme écrivait un journaliste, un peu tard). Mais le but n’est pas de sauver le CD coûte que coûte. Et en ressassant encore un peu, je déterre les aigreurs provoquées par une série d’articles (de journalistes) sur l’avenir de la presse écrite. Elle est bien menacée par la dématérialisation et par le fait que les citoyens prennent en charge vaille que vaille leur information, écrivent et se lisent sur Internet. Voilà, la presse s’émeut et crie que cela représente un grave danger pour la démocratie, le pluralisme, etc. Pourquoi n’a-t-elle pas eu les mêmes accents quand la Médiathèque a fait connaître ses ennuis !? Ah non, là c’était du genre : « les nouveaux accès à la culture met en péril la Médiathèque ». Point. Bizarre : sans organisation de prêt public pour la musique, un outil objectif d’information est en danger, le pluralisme est menacé, etc. Bon dieu, je sens que je m’énerve dans la salle Mokafé bondée, pas tellement d’habitués, beaucoup de touristes. Heureusement, j’ai un coin de banquette. Heureusement, voici la Brésilienne. Elle est surprenante. Elle est dérangée, troublée, quelque chose de presque inconvenant. Comme si sa chair crémeuse subissait sur ses bords, à sa pointe extrême, l’attraction sensuelle de la pleine lune, juste en un point précis, un peu de légèreté volcanique. La marque d’un désir bousculé. Comme une rougeur. Une coiffure défaite ou des envies arrachées et saignantes près des ongles. Voilà un morceau de tarte un peu moite qui n’a pas envie qu’on la déguste dans la dentelle. Elle passe la langue, vulgaire. Il faut y aller franco. Couteau et fourchette. Première bouchée copieuse et énergique. Ça calme. Dans la sélection beaux livres, à noter : « L’Image et l’Amour charnel au Moyen Age » (F. Colin-Giguel). Toujours recherchés les livres d’histoire qui documente ces questions du sexe et de l’amour. Pour alimenter la réflexion sur la sexualité initiée par Foucault. Nécessaire pour résister un peu à la récupération libidinale du marketing ! Et aussi une monographie illustrée sur Lautréamont par un spécialiste (Jean-Jacques Lefrère). Sur un poète capital, mort à 24 ans et qui reste un mystère. Ça manque aujourd’hui, des écrivains qui seraient des mystères (lié aux stratégies de plumes étudies par Bernard Lahire). Sur la table, parmi les livres achetés dans la crémerie voisine : – Valérie Brunel, « Les managers de l’âme. Le développement personnel en entreprise, nouvelle pratique de pouvoir ? » Titre explicite ! Vu la fonction que j’exerce, il est indispensable de s’intéresser aux pratiques de management, en général je le fais en lisant des ouvrages critiques : ils ont l’avantage de présenter les théories et méthodes tout en les démontant. Ce qui permet de tenter des mises en pratiques qui tiennent compte de leurs dimensions nocives, en contradiction avec un projet culturel !  – Giorgio Agambem, « Le Règne et la Gloire ». Voici la suite d’une longue « enquête sur la généalogie du pouvoir », aussi pour entretenir, raviver les restes de lectures de Foucault. Agambem analyse dans ce volume l’importance de la gloire dans l’exercice du pouvoir, de l’organisation du cérémonial des dominants avec toutes les images et objets de leur culte. L’intérêt est que cette généalogie aboutit à instruire l’état actuel des relations entre pouvoir et médias. Pas certain d’arriver à décrypter, au moins j’essaierai, c’est déjà bon. – Jean-Pierre Martinet, « Jérôme ». Je l’avais évoqué dans Brésilienne (3), mais je n’avais pas dégotté le titre qui m’attirait le plus. C’est fait. Un bouquin, nous dit-on, qui déclencha passion et haine. Voilà peut-être une littérature encore mystérieuse, qui exige et donc entretient l’attention. Cette fois, je l’ai entamé. « Je me suis mis soudain à trembler parce qu’un enfant, là-bas, une petite fille blonde a regard éteint, venait de s’écorcher en coupant les fleurs noires, elle pleurait silencieusement sous les troènes en regardant ses mains saigner, et je me suis dit alors que ce que je supportais le moins chez monsieur Cloret, c’était l’odeur de ses moustaches, une odeur fade, sournoise, rosâtre, comme d’une lèpre qui le rongerait lentement de l’intérieur. » – Franco Moretti, « Graphes, cartes et arbres. Modèles abstraits pour une autre histoire de la littérature. » Intrigué par le propos : une proposition de revisiter les topographies conventionnelles de l’histoire littéraire : « (…) à grands coups de graphes, de cartes et d’arbres. Soit les outils sauvages de l’objectivation scientifique pour un dynamitage en règle : les graphes de l’histoire quantitative, les cartes de la géographie et les arbres de la théorie de l’évolution. » Une remise en question qui peut être stimulante et donner des idées pour constituer des méthodes différentes de s’intéresser aux musiques !? Ça n’a pas l’air simple, mais je pourrai au moins assimiler l’introduction ! – En attendant, la Brésilienne touche à sa fin, un vrai carnage. Humectée de café fort, à grandes bouchées goulues trop rapprochées, coulée de crème pâtissière un peu malhabile, raidie puis flasque, enrobée d’une surface pétillante et granuleuse, qui semble gonfler sous le palais avant de faire pschitt ! (PH)

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Forums et approximations

Je constate dans les forums du Soir, à la suite du communiqué Belga sur notre conférence de presse, que la Médiathèque suscite toujours pas mal de réactions. C’est intéressant, c’est toujours bien vivant! Mais, force est de constater que pas mal réagissent avec des informations parcellaires, avec des visions limitées, voire en fonction de ressentiments épidermiques. Evidemment, un communiqué Belga, c’est une synthèse de chez synthèse, toute la chair engendrée pour singulariser un projet, une ambition, une démarche, a été retirée, on ne montre qu’une partie des os. Remarquons que le communiqué met en avant « le virage numérique » en plaçant en « une » la question du téléchargement. Le titre de la conférence évoquait, lui, le tournant viral. La viralité, ce n’est pas que le numérique, c’est la contagion organisée de La Sélec, par exemple. Beaucoup d’avis, dans ce forum comme lors de la pétition de soutien à la Médiathèque, marquent leur attachement au conseil et à la découverte, liée aux échanges dans les centres de prêt physique et regrettent leur disparition progressive: or, la Médiathèque investit pas mal là-dedans! Et, curieusement, cet aspect, tout de même présent dans le communiqué n’est pas relevé!? Quand nous parlons de « dématérialisation », nous ne pensons pas que « téléchargement » mais aussi « valeur immatériel du conseil ». La Sélec en est l’exemple. Certains déplorent l’appauvrissement de l’offre en supports physiques! On ne trouve plus assez en médias concrets pour les curieux? J’ai du mal à y croire à la lecture des budgets consacrés à acheter du CD, DVD et à la diversité de titres qui entrent en collection!! Bien entendu qu’il y a une diminution, budget et fréquentation étant  la baisse! Mais qui est capable d’absorber tout ce que la médiathèque présente? Qui, ailleurs, continue à présenter autant? Nous avons, dans la conférence de presse, repris à notre compte le titre d’un journaliste du Soir: « CD de combats » parce que nous restons convaincus que le CD est un outil indispensable pour la effectuer une médiation culturelle et faire découvrir des artistes. Il y en a encore qui se demandent: « pourquoi ont-ils attendu si longtemps pour mettre leur catalogue en ligne? » Parce qu’on nous ne pouvons pas, tiens! Ou alors selon des conventions commerciales, donc très chères et lourdes (négociation avec tous les labels, voire tous les artistes..)! Si le politique avait décidé de transposer la notion de prêt public dans l’environnement numérique, la Médiathèque serait peut-être leader mondial de téléchargement, nous aurions devancé I-Tunes! Il faut tout de même garder cette réalité à l’esprit. Je lis aussi qu’un lecteur a tester 10 titres sur notre plate-forme de téléchargement, ne les trouve pas et en déduit: « il n’y en a sûrement pas 600.000 »!? C’est quoi, ça, comme méthode scientifique!? Fantaisiste, oui, et gonflée! C’est bien ça, l’autorité farfelue que l’on peut revendiquer sur Internet! Je ne pense pas que ce Monsieur a en tête 600.000 références musicales et si c’est le cas, nous pourrions très bien proposer 600.000 autres références! Sa remarque dévoile aussi sa complète ignorance de comment fonctionnent les « agrégateurs ». Enfin, le plus intéressant reste cet attachement aux dimensions humaines et sociales de la médiathèque, tout en avouant ne plus trop y passer! Or, si c’est important, il faut y passer et entraîner vos amis, ne pas simplement imputer le déclin de cette superbe association au politique! Allez, vous regrettez vraiment l’esprit de « l’ancienne Médiathèque »?: faites-le revivre, venez nombreux par exemple à la première de « La Sélec en soirée », le 12 décembre, Bruxelles-Congrès, de 19 à 20H, expo + DJ + plein de médiathécaires comme vous (semblez) les aimer… (PH)

Internet et Musiques, toujours les mêmes notes.

Dans Libération du 24 juin, Alain Bazot (Président de l’UFC – Que Choisir) publie un article « Le Net donne la note ». Contre la régression que veut mettre en place le gouvernement français à l’égard des pratiques de « piratage », pour « mettre l’innovation en musique », entendez l’innovation du point de vue économique, industriel. Les exemples d’innovations à suivre sont toujours les mêmes: Radiohead, NiN et maintenant Métallica… Et bien entendu la stratégie « 360° »! A propos de laquelle, Mr. Alain Bazot ose: « Les artistes, même s’ils doivent s’enfermer dans des contrats de dix ans, sont heureux de cette collaboration, et pour cause, ils toucheront la moitié des bénéfices… ». Tout ça à propos de Life Nation qui met en place sa stratégie à coup de « millions de dollars » et que l’auteur de l’article oppose aux majors (qui pourtant adoptent la stratégie de cette major de la publicité, du marketing douteux qu’est Life Nation). Mais voilà, je connais beaucoup d’artistes qui n’aimeraient pas être liés de la sorte par ce genre de contrat. Cela représente beaucoup de créateurs, beaucoup de répertoires musicaux différents qui n’intéressent ni les majors, ni Life Nation, ni le gouvernement français. Et c’est au détour de ce genre de réalité que l’on peut prendre conscience que les dualismes qu’actionnent de façon simpliste ce genre d’article (avec en plus tous les clichés: Internet rend tout accessible pour n’importe qui) ne prennent pas en compte la musique. Il n’est jamais question finalement d’une politique de l’esprit en faveur de la musique et de l’attention qu’il convient de lui apporter. Il est plus important de défendre les industries qui font vivre grassement quelques artistes et donnent de quoi moudre à toute une série de médias. C’est étonnant que toute ce remue ménage pour traiter des évolutions du marché de la musique consultent majoritairement des acteurs économiques de ce marché. Jamais des spécialistes non-marchand, et donc désintéressés, et donc capable d’aborder ces questions selon une vue d’ensemble de ce qui lie musiques et esprit. Jamais la parole n’est donnée à des spécialistes connaissant la réalité globale de la créativité musicale, la réalité des répertoires actuelles dans toute leur ampleur et complexité et non pas seulement selon la réalité médiatisé. Et c’est ce qui fait que l’on peut dans la presse répéter (pour ceux qui défendent leurs intérêts) et lire jusqu’à la nausée des lieux communs comme: Internet permet « à un jeune qui fait de la musique dans sa chambre à Clermont-Ferrand d’être écouté par un ado de 15 ans à Pékin et ce dernier peut nous dire, à nous producteurs, ce qu’il en pense. » Ainsi se construisent des mythes, des fables sidérantes. Et d’abord de quelles musiques parlent-on, de quelles chambres, de quels ados? Ces généralisations sont dangereuses. Ces assertions manquent cruellement de professionnalisme. Les adolescents n’utilisent pas Internet pour s’ouvrir et découvrir d’autres cultures (des études sérieuses le démontrent). En attendant, alors que la musique semble faire l’objet de toutes les attentions, elle permet de vendre de tout, cartes de banques, GSM, fringues, Ipod, alors que toute la presse régulièrement se penche avec sollicitude au chevet du marché de la musique, il faut bien dire que les musiques souffrent considérablement d’un manque considérable de considération. Elles sont exploitées au bénéfice de quelque chose qui n’a plus rien à voir avec l’intelligence, avec l’esprit, elles sont au coeur du marketing, du nouveau capitalisme culturel. Alors que les musiques devraient être traitées comme nouveau régime de soins contre ce nouveau capitalisme. Qui prospère sur le genre de prises de positions caricaturales de Mr.Alain Bazot qui semble prendre en compte des « réalités musicales » très réduites. (PH)