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Splendeurs toxiques d’un printemps éclair

Fil narratif : floraisons printanières, jardin, crépuscule – L’Olto, Domaine Caramans – Julien Creuzet, Toute la distance de la mer pour que les filaments à huile des mancenilliers nous arrêtent les battements de cœur, Bétonsalon –

Une rafale de journées très chaudes, précoces, anormales, venues de nulle part, ne tenant à rien, un mini-été soyeusement caniculaire qui dérive comme une île, c’est une canicule abstraite qui dépayse, jette les corps hors d’eux-mêmes. Dans la foulée de cette météo miraculeuse, les floraisons explosent, jaillissent, saturent l’air de leurs fragrances et poussières soyeuses, divaguent et envahissent les regards ébahis. Il est dehors, assis sur le banc en bois, à la lisière de l’herbe non fauchée, la journée de travail malaxe encore ses épaules déprimées, affaisse son mental. Face à la nature soudain réveillée spectaculairement, un décalage s’ouvre entre sa déprime et la luxuriance renouvelée qui prend de cours tous les appareils sensibles, et il est comme au bord d’un précipice, un courant où il a envie de plonger pour ne plus revenir, rajeunir galvanisé. Se laisser aspirer par les sèves, s’y diluer. Il espérait s’oindre, se repaître de silence et, une fois de plus, il mesure combien le jardin n’est qu’une enclave dérisoire, juste une illusion, au mieux une fiction protectrice. Parmi les bruits qui débordent et l’environnent, il distingue deux marées continues, très différentes. D’abord, une rumeur grondante, puissante, perturbante et qui enfle, celle de tous les véhiculent qui avalent l’autoroute lointaine, dans les deux sens, et aussi les voitures, camions et motos qui sillonnent les routes secondaires. C’est un bruit récent qui couvre tout le reste, assourdit et exténue, qui est en outre le bruit de fond et la continuation par d’autres moyensde l’œuvre d’abrutissement vécue jour après jour, heure après heure, dans le rythme laborieux, train, métro, bureau, ordinateur. Turbulence nouvelle, autoritaire, conquérante, c’est le brouhaha de l’économie productiviste qui exténue la terre et les hommes, élimine le sens du vivant. C’est, amplifié, le chant des tondeuses maniaques, ivres de raser, d’empêcher la verdure de pousser, de contrarier irrémédiablement la biodiversité comme quelque chose générant jalousie et haine, des velléités à mater. Moteurs domestiques névrotiques que tout le monde actionne aussi souvent que possible, rituellement, pour célébrer sa domination de la nature, se sentir réellement homme. Quand il n’y a pas lieu que je sorte mon tracteur tondeur, je suis rassuré d’entendre celui du voisin, en activité. Et puis il y a, malgré tout, le bruit de ce qui persiste, qui dure depuis toujours, qui existait ici bien avant les routes, les autoroutes et les quartiers résidentiels, le bruit des forêts, des champs, des oiseaux, des mammifères, batraciens, insectes. Cette rumeur de toujours, originelle, s’amenuise et s’épuise, partition pleine de trous, de trames ténues, de silences, de manques, de plus en plus fragile. Un maquis sonore. Pour se rendre compte de ce qui a été perdu, il faut consulter des enregistrements de la clameur d’une forêt vierge et en mesurer la puissance et plénitude initiales, improbables. Ce n’est désormais plus, ici, qu’une évocation lacunaire dont les éléments circulent de bosquets en bosquets, de jardin en jardin, une nature réduite à portion congrue et à des stratégies de résistance, fuyantes. Une bande sonore fossilisée. Au fur et à mesure qu’il se dilue dans la chute du jour, il change d’anxiété, quitte celle engendrée par l’aliénation du salariat et, ne baignant plus que dans cette musique primale, vestige d’un passé, mirage d’une permanence de la nature, endosse l’angoisse de ce qui disparaît. A tout prendre, il se sent mieux de ce côté-ci de la peur du devenir.

Soudain, un coup de vent chaud, les branches du sapin se tordent, les cimes des bouleaux s’essorent, et un épais nuage de pollen doré prend son envol, un rideau de gaze poudreux qui se déplace plissé et occulte provisoirement la lisière du bois et des champs, avec des tourbillons où s’enferment des rayons de soleil couchant. Une taie mordorée. Puis, les pollens retombent, se dissipent, l’air redevient limpide, cristallin. Il essaie de tout voir, tout entendre. Les appels, les répons, les soliloques magnifiques. Il repère les déplacements furtifs des merles, des mésanges, fauvettes, rouges-gorges, pipits, pies et geais, il cherche à en comprendre les logiques. Circulent-ils dans leur petite sphère, isolés des autres, ou bien se préoccupent-ils des déplacements qu’effectuent chacun d’eux ? La zone de nature se réduisant comme peau de chagrin, ils cohabitent comme sur un radeau de la Méduse. Cette condition crée dans l’environnement une atmosphère dépressive qui finit par pénétrer les humains même les plus inconscients de l’évolution des choses. N’empêche, il reste plein de choses à observer, comme si de rien n’était, les animaux donnent le change. Un couple de merles fait systématiquement les mêmes détours avant de plonger, vers débordant du bec, dans un buisson abritant probablement le nid. En fait, une boule de lierre qui a poussé autour et a complètement absorbé une structure métallique en forme de spirale, faite pour accueillir des plantes décoratives grimpantes, et surmontée par la silhouette d’un hameau au faîte d’une colline. Le clocher de l’église est décoré d’une girouette en forme de colombe. Sous l’amas des feuilles grasses, luisantes, il y a donc un village enseveli, évoquant les légendes de villes englouties par la mer et dans lequel se faufile les merles. Il essaie d’enregistrer les trajets, ébauche une cartographie des mouvements, mais jamais en entier, il ne capte que des fragments d’itinéraires. La totalité reste mystérieuse et ne pourrait se révéler qu’au terme d’une vie consacrée complètement à la contemplation. Il scrute les branches aux feuilles naissantes à la recherche du volatile qui module un si beau chant virtuose, complexe, qui ressemble à celui d’hier ou d’autres soirs, sans en être la réplique, semblant chaque fois comme tracé de façon vierge. Il n’en détectera jamais la présence physique, accentuant l’impression d’une manifestation aérienne, d’une apparition masquée, fictionnelle. Il s’entraîne à suivre des yeux les vols de bourdons attardés, de punaises rouges et noires qui évoluent en grappe sur un tronc, la trajectoire improbable d’un hannetons solitaire. Chaque fois, ce sont des tracés qui semblent gratuits, sans justification, et pourtant ils obéissent à des intelligences qui accomplissent ce qu’elles doivent faire. Il guette le troglodyte dont il a récupéré, jeté au sol par la dernière tempête, un nid magnifique. Est-il à sa recherche, en a-t-il fait son deuil, et s’affaire-t-il à une nouvelle construction ? Combien de temps lui faut-il pour tisser aussi habilement une telle quantité de pailles, tiges, branches ? Combien de choses merveilleuses sont, de la même façon, en train de se tisser ou d’être tissées dans ce jardin dont il a planté en grande partie les arbres et semer les fleurs, ou choisi de laisser s’épanouir des individus spontanés, saules, érables, cornouillers, selon un plan instinctif ? Mais ainsi exposé dans le salon, le nid est une chose morte, expulsé du cercle de relations et symboles qui le faisait vivre. Corps inanimé semblables à ces oiseaux que, de temps en temps, il trouve raides, sur la terrasse, rejetés. N’empêche, la contemplation de cet objet magnifique, cette réalisation culturelle ornithologique, lui révèle le jardin en espace matriciel dont il fait partie. De même que le cadavre atteste que l’environnement est possédé par d’autres vies que la sienne.

Tous ces oiseaux, ces insectes, on dirait une belle abondance, mais en fait, il ne reste rien, ce sont de rares survivants. Les rescapés d’un vaste massacre. Un massacre systématique et imbécile des espèces vivantes qui va se muer à la longue en plus grand auto-génocide de toute l’histoire de l’humanité ! Mais tout cela reste diffus dans la splendeur du décor. La quantité d’arbres couverts de fleurs blanches, rayonnantes, atténue la tombée du soir tandis que l’apaisement crépusculaire intensifie la diffusion des parfums, spirituels, capiteux, mélange ceux des glycines et clématites, des muguets et aubépines, des pommiers et cerisiers, tous ensemble ils se fondent en une corporéité enivrante, idéale. Une parade érotique. Tous ces parfums ont rarement été mélangés, il a fallu cette météo exceptionnelle, brutale, pour que toutes les plantes s’ouvrent simultanément, en accéléré. A la manière d’un bouquet final. Une ultime floraison générale, excitante mais flirtant avec des doses suffocantes. Ce qui ne manque pas d’exacerber les penchants mélancoliques. Cependant que manquent les abeilles, certes à l’ouvrage, mais tellement clairsemées, bombardées de pesticides omniprésents dans l’atmosphère. Victimes du laisser-faire politique mondial, de la lâcheté des dirigeants face aux lobby économiques. En reste-t-il seulement assez pour mener à bien la pollinisation ?

Les effluves puissantes – presque fermentées, tournées – titillent le souvenir de ceux, doux et complexes, âpres et changeant, de son amante, qu’il lui semble avoir absorbé totalement, par les mains, la langue, les lèvres, narines, le moindre pore, à tel point que, dès qu’il les convoque avec soin, il lui semble que ces odeurs d’elle, après si longtemps, suintent de son propre corps, le ravissant et l‘effrayant. Il reste habité, attaché, entravé, sorte de prison chimique. Ces signaux odorants de l’aimée qui variaient selon les heures, les activités, les positions et les formes d’étreintes, selon les sortes d’émotions qui la prenaient, qui perlaient différemment selon les zones cutanées, tantôt évanescentes, presque célestes, discrètes et florales, épicées et exotiques, marines et toniques, tantôt sexuelles et canailles, en partie universelles et en partie radicalement singulières, uniques voire monstrueuses, ne ressemblant à rien de déjà connu. On pourrait croire que les parfums humés, avalés en plongeant langue et narines au plus près des parties intimes, au plus près des viscères et des sucs sexuels, se ressemblent tous, une sorte de commun de la chair, et pourtant chaque fois que l’on s’y retrouve conduit avec amour, il s’en dégage un signal jamais perçu ailleurs, un signe profond, ténébreux, d’élection. Et, de fait, au creux du langage amoureux, chaque organisme exprime à sa manière – personnalise – les parfums des quatre éléments, terre, air, eau, feu, sous forme stagnante ou de courants d’air, ce qui représente une façon de se rendre accueillant, fécond pour la rencontre. Comme il a fouillé, reniflé pour identifier, toucher jusqu’à suffoquer la délimitation entre ces zones distinctes, antinomiques et complices, entre la part universelle et la part singulière, du plus animal au plus cérébral ou idéel, comme si une clé de la jouissance s’inscrivait dans cette démarcation flottante, partage entre nature et culture, à même chaque corps, chaque peau! Les odeurs les plus crues soudain partagées, devenant un marqueur d’une histoire commune, ont autant quelque chose de mort que de vif… Elles rendent accrocs à ce qui cherche à se saisir là, le plus nu de l’être, et se dérobe toujours, dans l’incommensurable du cul…  Quand la brise éparpille à nouveau la pagaille des fragrances, en atténue les spécificités, brouille leurs identités, les évocations se troublent, prennent la forme d’un cortège regroupant vaguement l’ensemble des disparu-e-s auxquels il reste attaché, l’ensemble des êtres qu’il rêve encore d’approcher ou de conserver accrochés à son parcours intérieur, tous, flottant en bribes, en ombres olfactives dans l’atmosphère chargée de pollens. L’air devient palpable.

Il part en voiture, il a envie de rouler dans les routes de campagne, fenêtre ouverte pour avaler les bouffées d’aubépines, de magnolias, de pommiers, de paille humectée de rosée. Les phares balaient les allées conduisant à de vieux châteaux avec d’imposantes haies de piquées héraldiquement de fleurs charnues, chandelles échevelées dardées ou des frondaisons de marronniers couvertes de blasons triangulaires, pétales roses et blancs brodés ensemble. Les floraisons dans la nuit, sous la lune, absorbent les rais des phares et restent ensuite suspendues dans la nuit, fluorescentes, comme de l’écume figée. Les vastes émulsions d’infimes corolles de porcelaines vibratiles d’aubépines ou les cascades floues de grappes livides des robiniers voluptueux, dans leur abondance, ne tiennent plus à aucune branche, flottent dans la nuit, sans attache. Pavois chargé de références aux célébrations mariales. S’orientant par impulsion, grisé par un arôme salin que libèrent tous ces pétales, il se retrouve dans des chemins qu’il n’emprunte qu’à vélo, une ou deux fois l’an, pour se rendre à la mer, des chemins qui le relient au littoral. Il souffre soudain de tenir un volant de bagnole au lieu du guidon d’une bécane, de n’être pas, précisément, occupé à pédaler silencieux au long de ces itinéraires qui relient différents paysages qu’il aime traverser, physiquement et en esprit, feuilleter mentalement, dans ses tripes, dans sa tête. Ce feuilletage paysager constitue sa trame vitale.

Le revoici tapi sur la terrasse, à présent emmitouflé dans un plaid, verre de vin à la main. Les bords du jardin progressivement fondus dans la brume, à la frontière d’un infini. Il grignote des fruits secs, des gâteaux, tout son corps toujours ébranlé par un intense effort physique, qui s’éloigne et dont les effets s’atténuent très lentement, plusieurs heures de sport intense au soleil, à avaler le vent. Vidé, meurtri, organisme presque retourné comme une vieille chaussette,  prêt à cracher ses tripes. La tête tourne dès qu’il se dresse trop vite. Peu à peu, absorbant le calme, il se reconstitue, les organes reprennent leur place, retournent à leur fonction normale. Il retrouve consistance et il entre dans ce passage savoureux où la souffrance s’estompe et, amadouée, assignée à une production positive, se métamorphose en bien-être. Il respire, se fait poreux pour mieux capter les émanations bienfaitrices du jardin, brises fraîches qui le strient de consistances nouvelles. Une impression de porosité salutaire qu’accentue le vin rouge qu’il écluse lentement, à petites gorgées distantes, fruité, dont les arrière-goûts libèrent des touches terreuses et florales, une acidité rocailleuse, presque polie, qui le met au diapason de ce qui se dégage de l’ensemble du coin de verdure où il gît – des végétaux printaniers, des couches végétales décomposées au sol par l’hiver, des semences en suspension dans les airs, de la terre retournée du potager, des plumes d’oiseaux et poils de mammifères de passage, des carapaces d’insectes et coquilles d’escargots, d’os séchés de carcasses -, humecté par le soir qui monte. Et cette amorce d’un récit que le vin dépose dans l’arrière bouche répond aux arômes respirés avant chaque goulée et qui le baladent, vaguement, et pourtant avec certitude, dans des forêts d’eucalyptus – ou de bonbons de l’enfance parfumés avec cette essence -, dans des froufrous de pivoines plantureuses, poussées à l’ombre d’autres buissons. Les ivresses mystérieuses, intérieures et extérieures, se rejoignent, s’étrangéifient, plutôt qu’elles ne s’élucident. A travers elles s’exprime une dimension du vivre qui ne s’épuise pas, ne se laisse pas réduire à un principe, à un produit. C’est presque rien, mais toujours immense.

Il est bien là dans son terroir, son territoire. Même si ces grands-parents et arrières grands-parents habitaient d’autres villages, d’autres régions, ce n’était pas tellement loin. Alors que la société est agitée par les démons du lieu de naissance et de l’identité qui s’y forgerait et donnerait droit à la propriété du sol national – source d’un même sang !- , source de la xénophobie attisée inconsciemment par les responsables politiques enivrés par le pouvoir malsain qui consiste à exclure et rejeter de plus en plus, à tour de bras, mais aussi à fignoler mécanismes et procédures qui déclassent des êtres humains en nombre de plus en plus imposant, qu’est-ce que cette immersion vespérale dans ce fragment à vif de son terroir lui procure comme identité ? Comme certitude sur soi et les autres, à quoi se résume la question de l’identité ? Dans ce bout de terroir où les espèces vivantes, animales et végétales, sont soumises à la dynamique négative d’une grande extinction dont la force est la même qui, ailleurs, organise l’esclavage de l’économie de marché et l’exclusion de catégories toujours plus grandes d’humains disqualifiés. Mais, à vrai dire, pour être honnête, rien, ça ne procure rien que méfiance, d’être sur son bout de terre prétendument à soi ! Ca pourrait éveiller le désir d’y rester toujours et de le défendre aveuglément contre toute intrusion étrangère. Il sent que les racines dont il dépend drainent vers lui autant de toxicité que de ressources positives. Dans le calme relatif du soir – aussi une construction culturelle, littéraire, iconographique, ce crépuscule censé être la rivière calme où l’on vient étancher les soifs du jour laborieux  –,il ressent la colonisation capitaliste des moindres de ses espaces intimes, des lieux singuliers de ressourcement, de façon aigue. Il peut comparer son terrain identitaire, son théâtre de souches instables, jamais fixées une fois pour toute, à une surface indistincte où il s’échoue en éléments disparates ou contours d’éléments manquants, revenant sans cesse à la tâche irréaliste de constituer un tout cohérent, fonctionnel, de monter et assembler des éléments provenant d’histoires multiples, issues autant de trajectoires étrangères croisant la sienne que du milieu même de son fil narratif, sa propre moelle, et ça ressemblerait, d’une certaine manière, à une installation de Julien Creuzet, toute la distance de la mer, pour que les filaments à huile des mancenilliers nous arrêtent les battements de cœur… Se braquer sur cette question d’identité, la voir vraiment, plutôt que la postuler résolue en une affirmation tribale, c’est vivre parmi les débris d’une explosion en plein vol, retombés, charriés au sol par le vent, les inondations, se mêlant à d’autres sédiments, inconciliables, amorçant des combinaisons improbables. Une archéologie de catastrophes dont les restes se combinent, se séparent, se recombinent selon les glissements de terrain. Un milieu où il faut sans cesse procéder au collage-montage de ce qui se présente, comme ça vient, pour qu’un peu de sens se mette à agir, impulser une orientation, au minimum une respiration qui balise un chemin. Des objets industriels, des objets de la nature (au même titre que le nid de troglodyte trouvé au jardin), des objets mentaux, en recompositions comme aléatoire, pris dans des fils, des tentatives de nouages entre l’inanimé et l’animé, matières inertes et tissus vivants, des souvenirs et leur duplication artificielle. Des objets industriels s’agencent et esquissent la possibilité d’une danse, d’une échappée, comme ce vêtement de chantier déployé comme une voile, emmanché à une planche de triplex, incurvée. Résurgence d’un geste sculptural présent depuis des siècles dans l’histoire de l’art, mais dépouillé, interprété avec presque rien, des matériaux sans aucune distinction. D’autres formes se trouvent accolées et affichent la plus grande stérilité, en tout cas momentanée, peut-être qu’au fil des années, quelque chose prendraentre la banquette d’un avion et un corail déraciné, ce morceau d’une machine inventée pour voler et voyager, traverser les airs, exporter ses modes de vies en visitant les contrées lointaines, et ce bout d’entrailles marines malades, contaminées par le tourisme, la consommation polluante qui se répand partout, dans les sillages aériens. Comment vont-ils s’accoupler ? Des fils, des câbles, du taffetas relient les différents bouts de matières rapprochés, évoquant autant l’artisanat que le bricolage professionnel, électrique, électronique. Des sortes d’attèles, de pansements, des circuits comme pour faire passer un courant hypothétique. L’ensemble est une sorte d’ilots qui forment des réseaux indépendants, mais parcourus d’imperceptibles nerfs très fins et souples, colorés parfois. Des mises en réseaux qui peuvent autant guérir, indiquer des agencements régénérateurs que raconter des courts-circuits irréparables, des appariements sans espoir et propager une toxicité endémique, à un niveau ultime, de non-retour, sans déclencher aucune alerte. L’océan qui servait de réservoir de vies pour les cultures qui s’en nourrissaient, entretenaient aussi des existences mortelles, mais qui avaient un rôle à jouer dans l’ensemble de l’écosystème, il s’agissait d’organismes dont le poison instruisait, avec lequel on grandissait, apprenant le récit de leurs forfaits, dangereux ou utiles. Il s’agit du mancenillier et de la galère portugaise, un arbre et un animal prolixes en contes et légendes. Apprendre leur rôle de poison aidait à se représenter un monde différencier. En outre, les racines du mancenillier est très utile pour lutter contre les érosions, maintenir les berges solides. La galère portugaise est un animal marin au venin excessivement dangereux pour les humains. Venin urticant qui, dans son écosystème normal, équilibré, lui permet d’attraper sa nourriture. Ce n’est qu’au contact de l’humain que son outil naturel se mue en problème. Cet animal vit «  en colonies de millions d’individus au gré des vents et des marées. Son nom scientifique physalis, signifie « vessie » en grec, mais elle est bien plus connue par son nom vernaculaire de galère portugaise, réminiscence d’un petit voilier de l’ancien empire maritime. Son corps translucide, de la taille d’une main, sert de flotteur, la maintenant à la surface de l’océan, tandis que ses tentacules plongent à plusieurs dizaines de mètres sous la mer. » (Guide du visiteur). Si ces espèces naturelles, vénéneuses, dans leur environnement normal, sont parties prenantes d’un équilibre entre bénéfique et toxique, l’installation de Julien Creuzet raconte que l’homme, dans la manière de diffuser industriellement ses poisons, a rompu tous ces équilibres et libère les composantes empoisonnantes de la biosphère transformées par ses soins. La mer devient une immensité de plastiques nocifs, striée d’une sorte de système nerveux qui diffuse partout, de rive à rive, de littoral à littoral, le poison mortel de l’exploitation à outrance des ressources naturelles exténuées, malades, ne transmettant plus que maladies. C’est ce qu’évoquent les galères portugaises figurée sen poches transparentes, artificielles, chiffonnées, jonchant le sol de l’espace d’exposition. Leurs filaments se propagent et entreprennent de couvrir toute l’étendue. Invasion impérialiste de déchets préparant le terrain d’une grande extinction. (PH)

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Les zombies, nouvelle main d’oeuvre du capitalisme

Jean & John Comaroff, Zombies et frontières à l’ère néolibérale. Le cas de l’Afrique du Sud post-apartheid. Les Prairies ordinaires, 2010, 190 pages.

– La fabrication de zombies. – Par rapport au titre alléchant, on reste un peu sur sa fin parce qu’il s’agit de plusieurs conférences dans lesquelles ce couple d’anthropologues définit et légitime le périmètre de leurs investigations ethnologiques tout en clarifiant remarquablement méthode de travail et enjeux. Pour entrer plus avant dans la nouvelle vague de phénomènes de zombification, il faut attendre la traduction de leurs ouvrages principaux. Professeurs à Chicago, originaires d’Afrique du Sud, ils étudient de près le développement post-apartheid de l’Afrique du Sud. Le matériau qu’ils rassemblent instruit de manière globale et fouillée le dossier complet du devenir des sociétés post-coloniales. Ils ont observé très tôt que le poids des politiques néolibérales imposées aux pays en voie de développement entraîne des mises en situations particulièrement explosives entre une population plongée, sinon dans la misère du moins dans une grande pauvreté, et une minorité bénéficiant du succès et de « l’argent facile » promis à tous par l’idéologie du capitalisme. Il y a donc captation anormale des richesses disponibles. Pour beaucoup, la seule manière de s’expliquer la contradiction invraisemblable entre les promesses du mieux vivre que dispense, par son abondante propagande, le système néolibéral et les conditions de vie quotidiennes dépouillées de tout confort, entre l’absence de perspective du grand nombre et la réussite scandaleuse sinon cyniques de quelques-uns, est de recourir aux anciennes croyances magiques. Le tort qui est leur fait – pas de boulot, pas de revenus, pas d’avenir – ne peut qu’être le résultat de malveillances médiumniques, de mauvais sorts jetés voire bien pire.Victimes d’un système qui déréguralise toutes les organisations humaines dont une des raisons d’être était de gérer les frontières entre le rationnel et l’occulte, les communautés voient leur démographie de morts-vivants croître de manière spectaculaire. C’est un véritablement basculement qui se produit. Des cas comme les suivants sont nombreux et présentent diverses variantes : « L’un de ces cas fut le meurtre d’un personnage bien en vue dans la province : un temps employé de l’Etat de rang moyen, propriétaire d’une équipe de football locale, « Ten-Ten » Motlhabane Makolomakwa fut brûlé vif par cinq jeunes gens convaincus qu’il avait tué leurs pères pour en faire des spectres assignés aux tâches agricoles. Un autre cas impliqua en 1995 des ouvriers en grève dans une plantation de café de la province de Mpumalanga : ils refusaient de travailler pour trois de leurs contremaîtres, qu’ils accusaient de tuer des employés et de les transformer en zombies à des fins d’enrichissement personnel. » Les dégâts du néo-libéralisme qui commence, au nom de la rationalité économique et par ses flux de capitaux privés, par délégitimer l’autorité des états et des pouvoirs publics, font perdre pied aux populations. L’économie supposée la plus aboutie engendre partout de nouvelles frontières intérieures entre le permis et l’illicite qui échappent aux lois et profitent à la croissance d’anciennes ou nouvelles économies occultes. « Et pourtant, des personnes du coin semblaient prospérer de façon mystérieuse, en dépit de ce pessimisme et de ces discours apocalyptiques, et au milieu de cette économie de privations douloureuses. Nous avons montré ailleurs à quel point cet écheveau de circonstance a nourri l’envers brutal de l’économie occulte, et suscité l’assassinat de sorcières supposées et de supposés ensorceleurs zombies. » Si l’impact du capitalisme libéré et de plus en plus décomplexé depuis 1989 prend cette tournure pour nous très « couleur locale » en Afrique, parce qu’il réactive des croyances et des mondes occultes toujours à l’affût, à la mesure du choc beaucoup plus brutal sur leurs organisations sociales que sur les nôtres du fait de l’épisode colonial, ce qu’observent les Comaroff ne peut qu’être instructif pour nos propres sociétés qui, elles aussi, sont rongées par diverses économies occultes. En relève comme Afrique le crime organisée, mais aussi les pratiques à la Madoff, l’immense répercussion de l’argent facile des actionnaires, des bonus des banquiers ou autres traders, les parachutes dorés et autres arrangements entre milieu d’affaires et politiques heureusement à présent réglementés et moralisés. Mais les divers passages à l’acte violents dont s’émeut la presse en soulignant (hypocritement) leur absence de motifs ou d’explication probante ne sont-ils pas eux aussi des cas de zombification ? La tuerie de Nanterre, par exemple ? Les cas de « morts-vivants » ne se multiplient-ils pas chez nous du fait de ce hiatus entre l’idéologie consumérisme des publicités et le réel vécu par la majorité des citoyens ? Avec des situations professionnelles précaires, des horizons de pensions qui déchantent, des contextes éprouvants de management dans les entreprises, une marchandisation croissante de tous les biens et une classe politique de plus en plus impuissante à organiser les problématiques du réel local bouleversée par le global, ne vivons-nous pas les mêmes basculements que les sociétés postcoloniales ? Avec l’addiction aux jeux d’argent, aux multiples formes de prédictions, aux voyances et autres thérapies borderline ? Evitons de voir dans l’intervention croissante de zombies et sorcières dans ces sociétés en développement la preuve de leur primitivisme mais bien plutôt un symptôme qui nous concerne. Les nouvelles formes d’aliénation et de prolétarisation, l’obsession de certains à résoudre les problèmes à coups d’étrangers à expulser ne font que trahir les d’un système qui ne peut s’équilibrer qu’en zombifiant l’autre, le différent. « Pour ce qui est de l’archéologie comparée, nous avons les preuves d’au moins deux situations historiques véritablement parallèles en Afrique, à savoir au Mozambique et au Cameroun où, dans le courant du XXe siècle, des zombies sont également apparus. Dans les deux cas, leur apparition fut intimement liée à des transformations radicales des conditions de travail coloniales, au démantèlement des relations établies entre les personnes, les dispositifs de production et les structures spatiales, à la précarisation des emplois salariés et à l’aliénation induite par de nouvelles formes de discipline de la main-d’œuvre. Additionnez le tout, il parle de lui-même : une fois historicisé et réinscrit dans son contexte culturel local, le flux discursif qui entoure le zombie présente aussitôt des liens avec l’histoire du mouvement ouvrier, avec une peur envahissante de l’assujettissement et de la marchandisation des personnes et des relations sociales, avec les menaces qui pèsent sur la survie de mondes locaux soumis à la pression de forces mystérieuses venues du dehors, et avec le vacillement des horizons et des attentes dû aux redéploiements du capital. » Et tout ça parce que la nouvelle gouvernance du monde crée de l’opacité : « Des processus qui étaient auparavant intelligibles – les mécanismes du pouvoir la distribution des richesses, la signification du politique et l’appartenance nationale – sont devenues opaques, sinon spectraux. Les contours de la « société » s’estompent, et la forme de solidarité organique qu’on lui associait se résorbe. » Et au regard de ces études, il devient clair que nos politiques occidentaux, quand ils se basent sur la peur de l’étrangeté, l’identité nationale ou encore l’héritage incontournable de la chrétienté, jouent avec le feu et cherchent à enrôler des économies symboliques occultes dans leurs stratégies électoralistes (ils sont prêts à enrôler des armées de zombies). Ils risquent d’ouvrir la porte à toutes sortes de zombies ou phénomènes de zombifications pas encore envisagés et incontrôlables ! – L’occulte dans la littérature créole. – La littérature créole, quand elle s’est inscrite dans une dimension critique, n’a jamais manqué de décrire la présence de cette économie occulte stimulée au contact du pouvoir colonial dans ses heures de gloire ou de décomposition plus ou moins avancée. Autant comme une résurgence d’anciennes pratiques que comme une forme de résistance créative pervertissant les règles trop « carrées » de l’économie occidentale, en exploitant au mieux ses contradictions, ses «opacités ». Par exemple, dans Edouard Glissant, ce passage qui révèle d’une manière peut-être « légère », plutôt fleurie, l’addiction pour certains montages financiers aléatoires (beaucoup d’appelés, peu d’élus), des combines exploitant la crédulité des gens et qui captent d’autant aisément des joueurs que l’envie de s’échapper de la misère, du dénuement est grand et que la croyance en un eldorado capitaliste occidentale est solidement entretenue par la publicité et les promesses de la caste marketing/management. Espérance irrationnelle. « D’ailleurs, les békés et les nègres le savent aussi, dans toutes ces îles. Et si ceux de Martinique, les békés, avaient inventé à un moment les air-planes (tu entres par l’arrière dans cet avion et tu avances à coups de cent mille francs jusqu’à être commandant, mais tu ne le seras jamais, le béké a mystérieusement disparu avant le moment où tu prends les commandes de cet aéroplane,) c’est parce qu’ils hésitaient alors, au passage de l’Habitation à l’Import-export, désarçonnés, comme ils l’avaient été au tournant de la libération des esclaves en 1848, ou au relais de la colonie en département en 1946, ils ont vacillé un temps, ces békés, ils n’étaient pas sûrs de pouvoir s’adapter, ils recouraient à des formules magiques en quelque sorte, l’air-plane c’était le signe-incube de cette incertitude passagère, mais maintenant c’est fini, l’Import-export a marché, ça fonctionne, le tourisme a suivi, jusqu’à la prochaine crise évidemment, on verra bien. Aujourd’hui, ça paraît comique, cette histoire d’air-plane, mais pas plus que le loto ou les grattages du sort, ou qu’une voix distinguée de commandant vous annonçant que cet avion va planer jusqu’à Paris-Orly, ou vous certifiant que ce cyclone au non d’ange ne gagne pas sur vous dans sa course en tourbillon. » (E. Glissant, Tout-monde, Gallimard). (PH) – Le lien entre les thèses des Comaroff et le cinéma de zombies. – Interview de Jean & John Comaroff Présentation de « Zombies et frontières à l’ère néolibérales ». –

L’humanité et ce qui n’existe pas

L’imaginaire des langues. Edouard Glissant (Entretiens avec Lise Gauvin). Gallimard, 2010

La lecture de ces entretiens fait le même effet lumineux qu’une conversation avec quelqu’un d’une intelligence hors du commun, que l’on aurait rencontré par hasard et dont les propos exaltent, longtemps après qu’il ait repris son chemin et disparu de l’horizon. Mais oui, on peut penser autrement, avec largesse et ouverture, désirer d’autres directions, rester convaincu que la pensée peut changer le monde ! Nous ne sommes pas obligés de nous laisser assigner à résidence, par le marketing global de l’existence, dans  un segment spécifique,  à défendre bec et ongles, à monopoliser, à rentabiliser (en confondant le rentable et l’expérience de soi). On peut opposer une poétique de libération, promouvoir d’autres imaginaires…Imaginaire et poétique. – Edouard Glissant développe une poétique exceptionnelle, inspirée notamment de toute la philosophie rhizomique de Deleuze et Guattari, autour de la créolisation, qui n’a rien à voir avec la créolité. La créolisation est un devenir qui concerne toutes les langues et les cultures, la créolité c’est la composante folklorique de la créolisation, par exemple l’impact fun d’un vocabulaire exotique qui vient fleurir la langue dominante française. Sa poétique des langues et des cultures se base sur l’archipélisation, le refus des systèmes centraux hiérarchiques remplacés par une dynamique d’échanges transversaux égalitaires (et la remise à plat de tous les ordres qui « justifient » les hiérarchies, comme les préséances chronologiques). Tout est nécessaire à tout, en égalité. L’imaginaire des langues, c’est ce qui les rapproche, les rend complémentaires par leur différence. Plus que complémentaires : indispensables l’une à l’autre. Une langue qui s’étaient appauvrit toutes les autres langues. « S’il y a une seule manière de dire l’eau, c’est une terrible limitation de l’imaginaire humain. Si tout le monde dit water, ce n’est plus un élément de relation entre l’homme et le monde, mais un élément de codification. » Les langues coloniales, par exemple, étaient intéressées par le monopole des écritures, des concepts et des représentations monolingues du monde. « Les écritures étaient monolingues. Aujourd’hui, même quand un écrivain ne connaît aucune autre langue, il tient compte, qu’il le sache ou non, de l’existence de ces langues autour de lui dans son processus d’écriture. On ne peut plus écrire une langue de manière monolingue. On est obligé de tenir compte des imaginaires des langues. Ces imaginaires nous frappent par toutes sortes de moyens inédits, nouveaux : l’audiovisuel, la radio, la télévision. Quand on voit un paysage africain, même si on ne connaît pas la langue bantoue par exemple, il y a une part de cette langue qui, à travers le paysage que l’on voit, nous frappe et nous interpelle, même si on n’a jamais entendu un mot de bantou. » Voilà, ainsi posé, un devenir des langues selon une solidarité qui nous concerne tous et toutes, avec un souffle, une vision et une générosité, rares. Les personnes insensibles à ce devenir des langues – il faut les préserver toutes pour sauvegarder la possibilité d’un imaginaire collectif -, « sont cantonnés dans la puissance véhiculaire de leur propre langue : c’est le cas des Etats-Uniens ; soit parce qu’ils revendiquent leur langue d’une manière monolingue et irritée : c’est le cas de certains défenseurs du créole. » Une approche non hiérarchisée des langues suppose de les aborder par leur poétique plutôt que de les classer selon des catégories correspondant aux « créolismes, particularismes, régionalismes », autant de manières de satisfaire « à l’échelle de la hiérarchie des langues, les grandes langues de culture. Et les gens sont très satisfaits. Parce que ainsi on ne pose pas le problème essentiel qui est le problème des poétiques, c’est-à-dire de l’usage non hiérarchisé des poétiques différentes dans des langues différentes. Personne ne veut en parler parce que cela rend caduque la croyance prétentieuse en la supériorité de certaines langues sur d’autres. » Il insiste sur le fait qu’intégrer l’imaginaire des autres langues ne nécessite pas forcément de les parler. « D’ailleurs, la poétique des langues, peut-être qu’elle n’est pas tellement perçue par un interprète qui connaît sept ou huit langues ; dans la nostalgie de ne pas connaître une langue, il y a davantage de poétique s’il se trouve que dans la pratique même de la langue. C’est la différence entre multilinguisme et polyglossie. » – Ecritures et errance. -Un autre concept important de la poétique de Glissant est l’errance qui complète son approche des langues et sa vision du monde en archipel (l’absence de centre signifie une autre place au déplacement, à la circulation dans toutes les régions de l’archipel). « L’errance et la dérive, disons que c’est l’appétit du monde. Ce qui nous fait tracer des chemins un peu partout dans le monde. La dérive, c’est aussi une disponibilité de l’étant pour toutes sortes de migrations possibles. (…) Et l’errance, c’est ce qui incline l’étant à abandonner les pensées de systèmes pour les pensées, non pas d’exploration, parce que ce terme a une connotation colonialiste, mais d’investigation du réel, les pensées de déplacement, qui sont aussi des pensées d’ambiguïté et de non-certitude qui nous préservent des pensées de système, de leur intolérance et de leur sectarisme. » L’errance, à son tour, se renforce d’une « pensée tremblante, une pensée qui ne décide pas une fois pour toutes, qui ne tranche pas, et qui ne s’établit pas sur des principes qui deviendraient des lois. » – L’avenir des littératures, des humanités. – Forcément, cette réflexion sur les langues, l’écriture et l’errance conduit à se positionner quant au champ littéraire : « De toute manière, la littérature est menacée de disparition, par le fait même qu’elle se multiplie et se quantifie prodigieusement. Elle devient littéralement une image de la confusion, de l’inexplicable et de l’imprédictible du monde. De ce fait, elle se banalise à tour de bras. » C’est bien du marché du livre, de plus en plus dépendant de l’industrie de l’image en général et du cinéma en particulier, dont il est question, et qui prolétarise beau nombre de ses écrivains par le fait même que la production d’images lui échappe et qu’il faut courir après, les yeux rivés sur d’innombrables écrans (mais plus la page blanche). « Il faut prendre conscience que la littérature est devenue un objet de production et de consommation généralisé et que, de ce fait, elle rate le plus souvent son objet qui est de faire remonter à la surface des cordonnées, des vérités, des structures que personne ne voit d’ordinaire. Elle devient un objet de surface alors que la littérature, traditionnellement, est un objet de profondeur. » Il devient rare, dans un monde où le storytelling le plus conventionnel envahit toute écriture du réel, d’entendre dire et de lire que l’avenir de la littérature ne se situe pas dans la linéarité. Tellement rare et décalé que cela semble utopiste. Pourtant, il y a bien une force créatrice qui continue en ce sens : « C’est terminé. Le récit va devenir un mode folklorique de l’existence des littératures. Parce que l’avenir des littératures, c’est l’inextricable, l’incompréhensible, l’obscur et le trop vaste, le trop lumineux, le trop éclairé… Il y a de l’excès dans l’avenir des littératures, et le roman, c’est un art vicieux de faire des bénéfices littéraires et commerciaux. » L’inextricable, l’incompréhensible, l’obscur, en replaçant ces forces invisibles dans la question de l’avenir archipélisé des littératures, Edouard Glissant appelle de ses vœux le retour de l’infini dans l’économie des langues et des cultures. Ce que, dit autrement par Bernard Stiegler, vient renforcer la nécessité et l’urgence de défendre pareille position : « C’est la question de ce qui n’existe pas, mais qui, donnant confiance, noue les relations de fidélité dans cette économie de l’infini qu constitue la seule qui vaille, c’est-à-dire qui vaille non seulement durablement, mais par principe à l’infini – et qui fait que la vie vaut le coup d’être vécue par-delà le dispositif comptable et fiduciaire qu’est devenue la ratio (la raison) sous toutes ses formes. » Les littératures, comme dit Glissant, doivent faire remonter à la surface des « coordonnées, des vérités, des structures que personne ne voit », ça se joue avec ce ce qui n’existe pas, c’est là-dedans que ça se trouve. Les littératures participent d’un milieu humain « formé d’individus psychiques et d’individus collectifs cultivant leurs singularités en cultivant des consistances, c’est-à-dire des objets qui n’existent pas, mais qui sont infinis – et qui, comme tels, permettent l’unification à l’infini (infiniment à venir) des systèmes et des individus. » Les arts, la culture n’existent pas sans la consistance de ces objets qui n’existent pas. (Putain d’intellectuels !)  (PH) – Edouard Glissant – – Conférence d’Edouard Glissant –  Edouard Glissant en Médiathèque

Les médiathèques contre le postcolonialisme

Alain Renaut, « Un humanisme de la diversité. Essai sur la décolonisation des identités », Flammarion, 444 pages, 2009

diversitéActualité des simplismes. La diversité culturelle est brûlante : agitation dans « les quartiers », position sur le port du voile… Il est d’autant plus difficile de s’y retrouver et, pour le citoyen, de se forger une opinion, que les échanges se fondent plus sur un calcul prenant en compte avant tout l’impact sur l’opinion publique (la rentabilité clientéliste électoraliste prédomine), et voilà un cercle vicieux appauvrissant. Les échanges donnent lieu à un tir croisé « d’anathèmes, de positions manichéennes et simplistes », comme le rappelle Marco Martiniello (Centre d’études de l’ethnicité et des migrations/Université de Liège), dans un entretien au journal Le Soir : « Pour réfléchir le « modèle belge » – encore faudrait-il savoir s’il en existe -, nous ne pouvons pas faire l’économie d’une réflexion sur le contexte plus large : la globalisation, les tendances à l’individualisation, les déséquilibres démographiques, l’importance croissante des progrès technologiques, l’affaiblissement du rôle des Etats nations en Europe et dans le monde, etc. » Les anathèmes et simplismes ont le champ libre de par le retrait imposé de plus en plus aux intellectuels, cantonnés aux pages « forums » ou « rebonds », une sorte de réserve d’indiens. Le livre d’Alain Renaut élabore une tentative intelligente d’élargir la problématique, non pas pour la noyer, mais pour la faire respirer, la décrisper, débusquer les partis pris, favoriser les pistes de solutions. Le concept de diversité s’invitant de plus en plus dans les questions d’identité, comment se forger une identité – ou plus exactement comment définir ma part de diversité identitaire qui laisse toute la place à celle de l’autre ? Comment éviter que la peur de la diversité réanime ce que les nationalismes ont de pire ? Il y faut à la fois de l’attachement à quelque chose, se construire en liaison avec un lieu et sa culture, et tout autant de l’arrachement, incluant une remise en cause critique de l’attachement, pour rester disponible, capable d’accueillir l’autre dans sa part d’attachement comme dans celle d’arrachement. C’est en travaillant philosophiquement sur ces dynamiques, indissociables d’une posture (auto)critique, d’enracinement et de déracinement que le philosophe cerne progressivement son hypothèse d’un humanisme de la diversité. L’inconscient colonial. L’histoire de la colonisation peut sembler, bien que contenant son lot d’atrocités, relativement « lisse » d’autant que la décolonisation a fait son œuvre et que la page est tournée… En revenant sur cette histoire et en démontrant qu’elle est loin d’être finie, Alain Renaut donne une toute autre perspective aux enjeux actuels de la diversité : il ne s’agit pas simplement d’intégrer l’autre, de laisser une place dans notre société riche aux échappés des sociétés pauvres. L’idéologie colonisatrice est loin d’avoir été « dévitalisée », dépassionnée par ce que l’on appelle les indépendances des anciennes colonies. L’auteur, en recourrant au terme de « postcolonie » postule bien que rien n’est encore réellement « arrangé ». La preuve, souvenez-vous de cette salve de déclarations droitières en France comme quoi il fallait en finir avec cette sale manie de la repentance à l’égard des anciennes colonies, notre civilisation devait arrêter de se culpabiliser, de se torturer la conscience. Déclarations que vint renforcer une loi sur les bienfaits de la colonisation qu’il fallait mentionner dans les livres d’histoire (loi abrogée un an après son vote, par Jacques Chirac, suite aux réactions). Extrait d’un discours de Nicolas Sarkozy, à propos du rêve civilisationnel incarné par le colonialisme : « Ce rêve ne fut pas tant un rêve de conquête qu’un rêve de civilisation (…) Faire une politique de civilisation (…), comme essayaient de le faire les Républicains du temps de Jules Ferry(…) La source n’est pas tarie. Il suffit d’unir nos forces et tout recommencera. » (Abondamment reproduit en note de bas de page135). Discours proprement hallucinant tant, même s’il exhorte à unir ses forces, il est hanté par l’idéologie qui justifia l’aventure des colonies et laisse entendre que l’idéologie civilisationnelle d’alors reste pertinente. Jules Ferry n’avait pas de doute quant à l’existence de races supérieures dont le devoir est d’aller éduquer, élever, porter une petite partie de la civilisation supérieure aux races inférieures. La colonisation n’est pas une aventure avec un début et une fin, une page tournée, elle a été trop profondément motivée par la manière dont l’Occident se pensait pour ne pas être encore de manière très vivace implantée dans les schémas mentaux dominants. On oublie (ou ignore dans mon cas), par exemple, que Tocqueville, grand penseur de la démocratie et de l’égalité humaine, a été un fervent défenseur des colonies, justifiant explicitement que les meilleures terres soient attribuées aux Européens, et « dans un rapport destiné à la Chambre des députés, il tient pour une « vérité démontrée » qu’il était conforme aux intérêts de l’humanité (rien de moins !) que la France s’emparât de l’Algérie. » Logique coloniale et droits de l’homme. Même la déclaration des droits de l’homme, texte fondateur de notre culture, de nos manières de penser notre fierté, a été « tordue » pour être interprétée comme justifiant les colonies (encore faut-il vérifier s’il fallait beaucoup « tordre » l’esprit premier du texte). Cela signifie que des textes, des discours, des manuels ont infléchi la compréhension du texte en faveur d’une compréhension universaliste de l’homme, mais pas de n’importe quel homme : « (…) partout où expérience a été faite de la colonisation et notamment de l’esclavage (mais l’analyse vaut tout autant pour la seconde colonisation, où l’esclavage a pu être absent), l’affirmation des droits humains, pourtant fondatrice de la modernité politique s’est accommodée d’une forme de transmutation : celle de « l’homme en général » (celui dont les droits sont proclamés) en un sujet dominant, en un « sujet maître » qui se trouvait toujours un sujet blanc et mâle. À lire, ici encore, Mbembe : « L’universalisme abstrait, toujours, finit par revêtir la forme d’un sujet maître qui, dans sa rage de passer pour l’homme tout court, doit se constituer et se définir d’abord dans et par ce qu’il exclut et disqualifie, dans et par ce qu’il autorise et dévalorise, dans et par les frontières qu’il érige entre ses « autres » et lui. » Cet aspect est creusé, explicité pour en arriver à poser que « le colonialisme aura été, indissolublement, refus de la diversité humaine en même temps que fabrication d’une différence raciale et culturelle instituée comme altérité pure : comment cette complexité intrinsèque du geste colonial n’eût-elle pas rendu interminable le travail de décolonisation ? » Et pour bien en mesurer l’amplitude : « En sorte que, la France par exemple n’ayant pas « colonisé par accident », mais en raison de convictions assumées, « la société française s’est nécessairement définie par et dans cette entreprise » : en ce sens, la décision de décoloniser n’a pas mis fin à cette autodéfinition, et « ce procès de définition se poursuit encore ».  Ce qui suffit à faire éclater la charge nauséabonde des appels à en finir avec la manie de repentance ! Ça, c’est quelque chose que l’on n’explicite pas assez, ou qu’on laisse bien dormir dans les travaux des philosophes : comment une société s’est pensée, a construit son prestige, son identité de peuple, l’assurance de sa qualité supérieure, d’un rôle primordial dans l’humanité, « grâce au colonialisme ». Postcolonialisme, globalisation mâle et blanche. Ce qui se joue dans le colonialisme étant la domination du mâle blanc sur le monde, sur la représentation du monde et ses diverses hiérarchies naturalisées, la décolonisation ne s’accomplit pas d’un simple retrait des administrations ou des troupes d’occupation. Coloniser, considéré selon cette amplitude, semble une nécessité innée du dominant. Par la mondialisation, la globalisation, c’est rien de moins que la colonisation des esprits, des identités, des besoins qui est poursuivie. C’est en outre par les mêmes mécanismes que la femme a été considérée comme un genre, un territoire à coloniser. En même temps que l’on apprenait aux peuples inférieurs à ternir leur rang dans la civilisation, il importait de spécifier, à l’intérieur de cette organisation, celui de la femme, il y a eu « superposition du pouvoir colonial et du pouvoir masculin ». Voici une citation d’un administrateur britannique qui « analyse la situation qu’il trouve en Birmanie : «  Les hommes et les femmes ne sont pas encore suffisamment différenciés… C’est là la marque d’une race jeune… Les femmes doivent perdre leur liberté dans l’intérêt de tous. » La colonisation a donc procédé à une séparation plus nette des tâches entre hommes et femmes, en y voyant une marque de progrès et en procédant à une organisation sociale plus génériquement divisée. » Avec les fantasmes que l’on sait et qui sont venus envahir en retour l’imaginaire occidental : « De ce point de vue, l’exposition coloniale internationale de 1931, organisée à Paris par Lyautey, a été souvent analysée comme une manifestation particulièrement significative de cette mise en image de la femme colonisée. L’affiche intitulée « La plus grande France », y a symbolisé les grands domaines géographiques de la domination française Afrique noire, Maghreb et Asie) par trois jeunes femmes qui, selon leur degré de nudité, illustraient les étapes d’un processus de civilisation supposé coïncider avec l’introduction de la pudeur. Inutile de dire que l’Africaine y est à peu près nue… » On peut encore aujourd’hui souligner la permanence inoxydable de cette imagerie dans l’abondante production de musiques dites de « fusion » où, bien souvent, n’est à l’œuvre que la continuation de la colonialisation, ce que l’on ne dit pas assez dans les médias, dans les festivals dits de « musiques du monde » et, ironie du sort, se voulant souvent altermondialistes. Par le biais de cette production, les médiathèques ont un rôle à jouer pour informer, analyser, ouvrir les esprits sur une autre approche de l’altérité, de la diversité culturelle (souvent symbolisée, donc, par une jolie fille exotique, la diversité, ça se consomme avec plaisir). Si ces représentations de la femme dans l’imagerie coloniale ont eu un tel succès, ce n’est pas uniquement pour le fun, c’est qu’elles s’appuyaient, chez les colonisateurs d’une approche structurelle de la différence des sexes : « … si, comme le soulignent aujourd’hui les historiens, les femmes ont elles aussi été au cœur du fait colonial, il est également vrai de dire que la colonialité structurelle est au cœur du « fait » féminin, je veux dire : de la façon dont ce « fait » s’est construit au fil d’une histoire des femmes dont elles n’ont longtemps pas eu la maîtrise. »  Médiathèque, lecture publique, décolonisation. Les médiathèques sont, de par leur patrimoine historique et la mémoire des évolutions de tous les langages musicaux (et pour beaucoup de peuples colonisés, la musique est essentielle, parfois plus que l’écrit), des outils incontournables pour œuvre à la décolonisation des esprits, en travaillant à montrer d’autres visages de la diversité culturelle, d’autres pratiques pour se construire son identité au contact de la diversité. Le livre est beaucoup plus riche que le seul aspect que j’aborde ici : il m’importait de relayer ce phénomène de décolonisation comme un travail toujours à faire et le rôle qu’il conviendrait de confier (avec des moyens) aux médiathèques (et autres opérateurs de lecture publique) dans cette entreprise de déminage minutieux. Par exemple, pour construire des solutions en forme d’humanisme ouvert, critique, il étudie beaucoup les penseurs de la créolisation. Là, c’est très intéressant aussi, d’abord parce qu’un philosophe blanc écoute ce que les intellectuels représentants des peuples colonisés pensent de l’identité, de la diversité, de la décolonisation… En travaillant sur cette analyse des textes de Césaire et de Glissant, il  aurait là aussi matière à effectuer un travail d’écoute des musiques créoles, pour fournir une autre écoute, riche de critique… Il termine par un exercice pratique où, après avoir insisté sur les difficultés à se forger une identité qui ne devienne pas essence nationaliste et rappelé combien les peuples colonisés doivent combattre pour affirmer leur particularité, leur égalité, il s’interroge sur la difficulté particulière de se forger une identité en habitant des espaces dominants, globalisés, mondialisés, presque sans racines, sans particularités, sans traditions… Face des « imbéciles heureux qui sont nés quelque part » de la chanson de Brassens, il y a aujourd’hui les « imbéciles heureux qui sont nés nulle part ». Or, sans tomber dans l’exaltation de l’appartenance à un sol, à un l’esprit d’un peuple, pour accueillir l’autre il faut aussi s’inventer une part de racines, comme une « forme de devoir envers soi-même pour se mettre en mesure de procéder à cette combinaison d’arrachement et d’attachement où je vois désormais la marque de l’humain ». Et entreprendre le travail d’élaboration d’une « éthique de la diversité », par une obstination à éduquer, à combattre les symptômes de la décolonisation des identités, des goûts, des appétences culturelles, au plus près des pratiques culturelles quotidiennes, sur le terrain des médiathèques… (PH) – Sur RadioFrance

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Le PQ a toujours la cote

PQ Les rouleaux de PQ fleurissent sur les murs et vitrines de magasins vides. Je pense avoir vu les mêmes à Paris. Artiste qui voyage, idée plagiée !? Quel est le message ? Que c’est tout ce qui reste à la rue, du papier pour s’essuyer ? Est-ce une réponse graphique à un contexte où les discours « décideurs » peuvent se suivre et se contredire au mépris de toute parole, de toute logique, sans que cela porte à quelque conséquence que ce soit ? Ça glisse. Sans même viser le coup hélas trop classique : politique ambitieuse avant élection, pendant la formation du gouvernement, économie et restriction dès qu’il s’agit de passer aux actes. Trop simple. Mais cet état du discours politique et public qui finit par ne plus rien dire, vous en trouverez quelques beaux exemples dans la préface du livre d’Alain Renaut : « Un humanisme de la diversité. Essai sur la décolonisation des identités. » (Flammarion, 2009) Evidemment, il va chercher des échantillons de déclaration que l’on n’est pas censé retenir, mémoriser, encore moins analyser à tête reposée plusieurs mois après leur formulation. C’est le genre de phrases en principe qui ne font que passer, se noient dans le bruit médiatique, bruit qui déresponsabilise, donne l’habitude de parler pour ne rien dire, sans penser que « ça pourrait rester ». Il faut juste alimenter la machine. Diversité, football. Évoquant les slogans « blacks blancs beurs » qui célébraient la France championne du monde et une société sans discrimination, Alain Renaut revient sur le terrain du foot pour évoquer des faits différents : « A trois reprises, lors de trois matches de football entre la France et l’Algérie (6 octobre 2001), le Maroc (16 novembre 2007), pus la Tunisie (14 octobre 2008), l’hymne national du pays d’accueil a été copieusement sifflé dans un stade portant le nom de ce pays. Phénomène déconcertant, mais qui n’appellerait pas une réflexion spécialement attentive s’il ne s’accompagnait de réactions, de commentaires et d’analyses témoignant que ce qui s’y joue ainsi de façon récurrente engage bien davantage que de simples débordements de supporters. » Échantillon des interventions tonitruantes pour le troisième de ces faits : « La ministre Roselyne Bachelot s’empressa de décréter que « tout match avant lequel la Marseillaise serait sifflée sera immédiatement arrêté ». Son secrétaire d’Etat aux Sports, Bernard Laporte, n’hésita pas à souhaiter que les matchs avec les pays du Maghreb ne soient plus joués au Stade de France, mais « chez eux ou en province ». Quant à la secrétaire d’Etat chargée de la Politique de la ville, Fadela Amara, après avoir lancé un vigoureux «  Pas de pitié pour ces gens-là ! » (…) ajouta qu’il fallait que l’on prît désormais des « mesures fermes pour priver ces imbéciles du plaisir du sport ». Plus radicale encore, invitée le lendemain au journal de 13 heures de France 2, elle demanda, avec un grand sens de l’élégance dans le choix de sa métaphore, que l’on passât dans cette affaire un « gros coup de Destop » à l’endroit de ces imbéciles. » Et tout ça passe, coule, dans l’indifférence quasi générale, serait déjà complètement oublié si un intellectuel, s’interrogeant sur la question de la diversité dans la société française, ne les ressortait…il ne nous reste que le PQ ! Tout le projet du livre d’Alain Renaut est de démontrer que « Dans la logique de la perception française de la diversité, en tout cas de la diversité ethnique et culturelle, s’inscrit ainsi une propension marquée, quand l’autre refuse d’être le même qu’on lui impose d’être en colonisant son identité, à lui attribuer une altérité irréductible – avec le risque de radicaliser, voire d’exacerber cette altérité et d’hypothéquer ainsi la possibilité même d’un monde commun en ouvrant la voie à la confrontation des particularismes. Tout permet alors de se demander si ce prétendu républicanisme où une partie de la conscience nationale se reconnaît si souvent n’est pas simplement l’autre nom du vieux nationalisme qui érige un modèle identitaire en figure de l’universel – comme si, par une chance inouïe, notre identité, produit d’une histoire sédimentée dans les consciences, avait la fantastique singularité de coïncider avec l’universel. » Une manière dès lors de traiter les questions « d’intégration » de l’identité de l’autre dans le républicanisme français selon la même idéologie qui prévalait dans les entreprises coloniales chargées de civiliser les peuples inférieurs. Tout ça dans une société qui affirme par ailleurs son attachement aux droits de l’homme, à l’égalité… La langue désorientée. Dans le même livre, je relève un autre exemple de discours contradictoires qui, au niveau de l’opinion médiatique et publique, semble avoir le même effet que les injonctions contradictoires : méduser, priver de toute réaction. Il s’agit d’un morceau d’anthologie que l’on doit au président Nicolas Sarkozy et concerne l’adhésion de la France à La Charte européenne des langues régionales et minoritaires. En avril 2007, dans une lettre à la Coordination des Berbères de France, il déroule d’abord son éloquence pour vanter la richesse que représente la diversité des langues pouvant constituer le patrimoine linguistique d’un peuple, il affirme que « la politique de la langue unique est, en réalité, un leurre qui masque la volonté de domination de la pensée unique. » Mais au moment de la conclusion, la volte face est totale mais camouflée comme si elle ne faisait que continuer le sens de ce qui vient d’être formulé : « il n’est pas question de confronter le Français aux autres langues régionales… Je ne serai pas favorable à la Charte européenne des langues régionales… », parce que si c‘est le cas,  « une langue régionale peut être considérée comme langue de la République », parce que la « question des minorités en France n’est pas celle des minorités en Europe » ! Surprenant. Ebahissant. (Je reviendrai sur ce livre et son concept de « décolonisation des identités » qui vient prendre à revers, aussi, les positions arrogantes sur les bienfaits de la colonisation et enjoignant à cesser de culpabiliser, de demander repentance, de proposer des réparations seraient-elles symboliques…  Les thèses développées dans ce bouquin sur colonisation/décolonisation semblent incontournables pour cadrer une médiation en médiathèque sur le patrimoine des « musiques dites du monde »… L’accès aux connaissances, numérique, distraction, bibliothèque. Le manque d’espace critique systématique sur ces paroles publiques qui orientent le « vivre ensemble » appauvrit l’atmosphère, la manière dont la chose publique fait débat, informe, enseigne… Attentif à repérer le plus possible les interventions qui nourrissent la possibilité d’une controverse politique sur les idées reçues d’Internet comme accès à toutes les connaissances, je me plais à signaler ici une intervention de Thierry Klein dans les pages Rebonds de Libération : « Comment Google contribue au rétrécissement du savoir ». C’est le genre de prises de position que les acteurs potentiels d’une politique publique d’accès aux connaissances (notamment les opérateurs de la lecture publique, médiathèque et bibliothèque) devaient collecter, mettre en dossier, creuser… « Une page qui contient de la publicité sur Internet est « probablement » peu intéressante – l’éditeur du site de ces pages n’a pas pour objectif d’augmenter votre connaissance, mais de vous faire cliquer sur un lien sponsorisé. Une page sans publicité a plus de chance d’être intéressante, au sens du savoir. »  Le rappel du fonctionnement du moteur de recherche de Google est toujours bon à faire, à amplifier, et en expliquer les dérives possibles aussi. Le référencement Google fonctionne comme le principe de l’audimat au service de sponsors. « Google vous incite, en moyenne, à aller vers les pages les plus intéressantes pour les annonceurs, qui sont sa source de revenu. Le mécanisme avec lequel il y parvient est presque invisible, mais toujours amélioré car Google, disposant d’un réservoir permanent et infini de statistiques, est capable presque instantanément de déterminer si tel ou tel changement d’algorithme conduit à plus ou moins de revenu. La conséquence en est que vous passez toujours de plus en plus de temps sur des pages générant du revenu pour Google. » Cette méthode est présentée comme celle de la distraction, détournant pas mal d’intentions de recherche sur Internet, en analysant ce phénomène bien connu : je suis allé sur Internet pour chercher telle info, des heures après j’étais passé par des dizaines de sites et de pages qui n’avaient rien à voir avec mon intention première. « Cette distraction permanente est à comparer à son comportement en bibliothèque, isolé, sans rien pouvoir faire d’autre, dans une cellule avec ses quelques livres – l’avantage de la bibliothèque physique sur Google : l’absence de distraction. » C’est à méditer. Mais il est clair qu’il faut organiser autrement l’accès aux connaissances via Internet en y créant un statut particulier notamment pour les opérateurs de lecture publique (littérature, musique, cinéma). Téléchargement et achat de CD. Extrait d’une interview, dans le même journal, de Zak Laughed (jeune musicien) : « Je télécharge illégalement de la musique et j’achète ensuite le CD quand il me plaît. Disons qu’Internet est comme une borne d’écoute, mais que j’attache une grande importance à l’objet. Ne plus avoir que des fichiers, ça démystifie le truc, on confond les titres, les artistes… » C’est un témoignage, ça ne vaut pas charrette, mais c’est plein d’enseignement. D’abord, ça évoque une vieille rengaine : quand la vulgate formatée par les industries musicales accusait la Médiathèque de priver les disquaires de vente. On savait, nous, que les plus usagers les plus mordus, les plus gros emprunteurs de disques chez nous étaient aussi ceux que l’on retrouvait le plus chez les disquaires. Mais ce sont des curieux, ceux-là, qui faisaient vivre les disquaires et les industries les ont dégoûtés. Ensuite, quand ce jeune musicien décrit Internet comme une borne d’écoute, c’est pas mal. Mais là aussi, les médiathèques devraient avoir un rôle spécifique à jouer de facilitateur d’accès aux  musiques dans un esprit non-marchand (pages sans publicité). Enfin, même si c’est bref, ce qu’il dit de l’usage des musiques strictement limité à des fichiers mérite de l’attention. Surtout qu’il s’agit d’un jeune. Depuis que je joue avec un Ipod, que je copie les CD pour les y placer et les exploiter, j’ai parfois aussi cette impression : faire défiler les fichiers disponibles donne un peu l’impression d’une dépersonnalisation. Il reste beaucoup à étudier des pratiques culturelles en mutation, loin des idées reçues placardées, catégoriques quant aux bienfaits de la numérisation. (PH)

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