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Regard pointu sur la danse (en tutu)

La Danse. Le ballet de l’Opéra de Paris. Frederick Wiseman. (TB2350, Editions Montparnasse, 2009)

L’origine d’un regard construit. – J’avoue, je ne connaissais Frederick Wiseman que de nom, jamais vu un film, jamais creusé. Et puis, « tiens, voilà, regarde ça et écris un texte pour La Sélec » ! Je regarde donc. La première chose qui m’a frappée n’est pas tellement ce que le film montrait mais une impression très personnelle. Si je l’évoque c’est parce qu’elle est révélatrice, je pense, de la manière dont un regard se construit. Cette impression provenait de la manière dont le film dévoilait et traitait son sujet. Le corps de ballet. L’effet était celui-ci : je ne connaissais ni l’auteur ni le film mais le regard m’était familier, je l’avais déjà rencontré, j’avais déjà été en situation de voir des choses à travers la même structure de regard. Un coup d’œil que j’avais déjà emprunté. Comme si je me remémorais la forme et la musique d’un discours sans plus rien me rappeler son contenu. Je retrouvais, en quelque sorte, un outil familier, mais quand et où l’avais-je reçu ? Dans des articles et des entretiens où le réalisateur explique ses intentions et ses influences je compris d’où me venait cette rémanence : Erving Goffman. C’est en lisant, il y a longtemps, quelques ouvrages de Goffman que j’avais, le temps de la lecture, habité par procuration ce genre de regard particulier dans sa manière de cerner, mettre à plat, décrire méticuleusement, questionner avec attention, décortiquer sans jamais blesser quoi que ce soit. Des livres du sociologue au film du documentariste, un même style dans l’approche, la même manière de construire un texte pour rendre compte de la manière la plus juste. C’est de là que le travail de Wiseman me semblait se dérouler comme une écriture serrée qui n’étouffe jamais son sujet d’étude. Le film me renvoyait l’empreinte laissée par des lectures ! Ensuite, je fus subjugué par ce que le cinéaste montrait. Mais avant de présenter le film, voici un extrait de Goffman (Asiles, études sur la condition sociale des malades mentaux) où il me semble que l’on sent un peu (il faut lire plus de pages) comment phrases se déplacent, se concentrent, balaient les détails, les pleins et les vides, pour proposer un tableau complet de « tout ce qui se passe » dans une situation. L’auteur cartographie, à l’intérieur de l’institution « asile », les zones franches où les patients peuvent échapper à la surveillance, ne plus sentir eux le poids du regard permanent. « Pour certains malades, la salle de thérapie occupationnelle du service des admissions, où l’on fait de la menuiserie, constitue une zone franche. Le sous-sol affecté à la danse-thérapie joue le même rôle, surtout pour le groupe de jeunes qui forme une troupe théâtrale et donne des représentations dramatiques ou des spectacles de danse. Ces malades, qui jouissent d’une grande réputation et ont une grande influence auprès de leurs camarades personnels, bénéficient de longues heures d’entraînement et de répétition, sous la direction du thérapeute spécialisé qu’ils aiment bien. Pendant els entr’actes ou à la fin des séances de danse, les malades peuvent se rendre dans la petite pièce voisine où, s’offrant un coca-cola au distributeur automatique et fumant une cigarette parfois offerte par le thérapeute lui-même, ils se groupent autour du piano, dansent, font quelques figures endiablées, bavardent et prennent ce qu’à l’extérieur on appelle un « petit moment de détente ». comparés à la vie que la plupart de ces malades favorisés mènent dans leur quartier, ces moments son incroyablement empreints de douceur, d’harmonie et de liberté, bien loin des pressions de l’hôpital ». – Présentation du film. – D’abord, un survol panoramique de la ville de Paris, entre onirisme dansé et repérage pour frappe chirurgicale. Ensuite, l’intrusion dans le sujet se poursuit en quelques vues cadrées, plus rapprochées, jusqu’à localiser, à l’intérieur de cet organisme urbain échevelé et pourtant très organisé, le bâtiment de l’opéra qui en constitue une pièce maîtresse de son patrimoine culturelle. La caméra traverse la façade et, en courant à travers les couloirs, les coulisses, les escaliers, les communs et débarras de cet édifice prestigieux, en révèle la fonction de carapace. Mal éclairés, impersonnels, ce sont autant des espèces de tranchées et fortifications qui isolent de l’extérieur que des espaces fonctionnels, ceux qui font se communiquer les différentes parties et fonctions de cette institution. Les veines et les artères. Ensuite, on rentre dans le vif du sujet, dans les salles de répétitions où ça danse, où les corps n’existent que pour danser. Plusieurs spectacles sont en préparation simultanées, à des étages différents, ça grouille intensément, et ça donne aussi l’impression d’une usine. En quelques minutes donc, le cinéaste survole le corps ambitieux de la grande ville historique et, avec des images rapides et précises qui en démontent l’organisation en pelures d’oignon, vient filmer ce qu’elle a dans le ventre et contribue à son aura, là où elle doit créer du rêve, du vrai rêve ou de la poudre aux yeux, grâce à de formidables machineries comme celle qui consiste à inventer et entretenir le désir de danse, désir d’échapper aux mouvements lourdauds du corps, assujetti à la pesanteur inexpressive.
Le cadre est posé : un corps de ballet de cette envergure ne peut exister qu’en étant porté par la vaste administration complexe de la cité. Une organisation ramifiée, structurée, hiérarchique qui fait qu’une fois admis à l’intérieur pour danser, on se retrouve isolé du reste du monde, coupé des contingences et l’on peut se consacrer totalement et exclusivement à la danse. Plus rien d’autre ne compte. La contrepartie exigée en échange de ces conditions idéales de travail qui laissent miroiter l’accomplissement glorieux de soi est très claire : donner le meilleure de soi même, sans réserve, il faut se dévouer totalement, avec abnégation, atteindre l’excellence ou partir. C’est un mélange d’endroit idéal pour épanouir sa passion pour la danse, c’est aussi un lieu d’enfermement, disciplinaire et sacré. Tout est organisé en machine redoutable mais aussi en culte transi, cette dimension étant indispensable pour surmonter les sacrifices exigés et elle est, d’autre part, de plus en plus confondue avec la part managériale. C’est directement perceptible parce que Frederick Wiseman montre la danse en train de se faire, de se construire, dans ces différentes étapes où l’esthétique est poreuse, hétérogène et encore dépendante de toutes les conditions matérielles, sociales, économiques qui rendent possible l’idéalisation des corps dans la danse. Les dispositifs répondent tous au même schéma : sous l’œil attentif de coach rigoureux, des danseurs et danseuses répètent inlassablement leurs mouvements jusqu’à reproduire à la perfection ce qu’on leur demande d’exprimer. Jusqu’à ce qu’ils incarnent sans hiatus une idée formée dans la tête du créateur du ballet et que celui-ci formule, pour la transmettre, par des croquis, des mots, des gestes à imiter, reproduire. Pour des profanes, c’est la première chose qui fascinera dans ce documentaire : la précision formelle du langage, la codification rigoureuse de la gestuelle à travers une grammaire et un vocabulaire qui ne laissent rien au hasard. Et ils doivent répéter, jusqu’à faire oublier qu’ils dansent. Qu’il s’agisse de créations contemporaines à imposer ou des classiques du répertoire à propos desquels un important travail de régénérescence doit être accompli en permanence, clefs de voûte du monde de la danse portées par toutes les scintillantes fourmis du corps de ballet. Dans cette gestion magistrale de l’héritage se révèle toute la profonde dimension institutionnelle d’une telle organisation. Le ballet de l’opéra de Paris est bien une institution importante de l’Etat français. Si toute son organisation concrète tend à le faire oublier pour que de ses entrailles la danse puisse sembler surgir de l’intangible, le documentaire ne cesse de nous le ramener sous les yeux, mais, on le verra plus loin, sans pour autant détruire quoi que ce soit de la nécessaire sacralisation. Art, politique, économie travaillent ensemble. On le vérifie en assistant à l’organisation d’événements susceptibles d’obtenir les faveurs de sponsors généreux. Sans l’implication financière de ceux-ci, liée à leur fascination voire leur fantasme à l’égard du corps de ballet, ça ne danserait pas, plus ou autrement. Sans avoir l’air d’y toucher, Wiseman montre tous les aspects de la machinerie, depuis la discussion pour établir un contrat, le choix des danseurs et danseuses les mieux adaptés au projet d’un créateur jusqu’aux salles de travail où les corps dansent en passant par l’entretien d’évaluation, la réunion gestionnaire, la discussion syndicale sur le plan de pension, l’entretien des locaux. A tous les niveaux, même les plus futiles, l’obsession de tenir son rang transpire, il y a une compétition entre institutions internationales, entre danseurs, entre spectacles.
Comme pour ses autres réalisations, Frederick Wiseman a le don de se faire oublier, lui et sa caméra, et de pouvoir ainsi capter les scènes, les processus dans leur plus grand naturel, comme si justement, tout était enregistré « hors caméra » ! Il reste relativement peu de temps sur place mais investit intensément tous les rouages. Il filme beaucoup, accumule des heures et des heures de tournage. Ensuite, tout est dans le regard analytique avec lequel il regarde ces prises de terrain, faisant la mémoire de ce qu’il a perçu à l’instant où il filmait et ses perceptions a posteriori face aux images enregistrées. Tout est alors dans la sélection des séquences et leur montage. C’est ce qui donne à son style, apparemment neutre, l’aspect d’une écriture dépouillée, maîtrisée, maniant les images et leur articulation en évitant les surdéterminations. Une sorte de neutralité panoptique qui traverse les apparences et donne au spectateur l’impression de voir les choses comme il ne pourra plus jamais les voir, dans une transparence fascinante mais pas manipulatrice.
Il y a bien une narration dans le documentaire, celle qui suit l’évolution du travail des danseurs, la métamorphose charnelle et spirituelle des idées de départ, maniées au plus près des muscles et tendons, tâche obscure sans apparat, pour s’épanouir dans la munificence du spectacle se déployant sous les ors et la gloire de l’Opéra . De cette manière, on perçoit un peu la vraie dimension temporelle de cette institution, sa finitude, la rentabilisation du travail harassant de tous ces reclus dans leurs ateliers. On respire bien cette distillerie de l’adrénaline, depuis la petite salle d’échauffement fait de balbutiements des gestes, jusqu’à la représentation finale. Ce faisant, Wiseman illustre merveilleusement, la manière dont une langue s’impose et est administrée jusqu’à prendre corps dans plusieurs individus qui la partagent, consistant à faire passer de l’esprit de corps en corps en y apportant chaque fois un peu de sa créativité personnelle. L’institution disciplinaire de la danse est montrée comme peut être démonté le fonctionnement d’un monastère, d’un pénitencier, d’une école, d’un asile où il s’agit chaque fois aussi de transformer les corps et les esprits en fonction de buts politiques ou religieux, mais ce regard lucide et clinique donne une lecture édifiante de la part de merveilleux qui échappe à toute réduction critique. L’institution est un corps institutionnel qui calcule énormément, mais à l’intérieur, chaque danseur, dans la création collective à laquelle il participe, produit de l’incalculable que le spectateur recevra en plein cœur. Ce que ces corps parviennent à réaliser, seuls et ensemble, en osmose avec leurs coachs, est proprement magique. Et par le biais de ce documentaire de grande qualité, le caractère magique de la danse se manifestera même aux non initiés, aux ennemis du tutu et des pointes ! (PH) – Frederick Wiseman. – Autre point de vue sur La DanseEncore un autre point de vue sur La DanseEn Médiathèque

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Le vide et le cirque

« Oper Opis » (Zimmermann & De Perrot), Théâtre de la Ville, 21 février 09

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Un registre où j’ai peu de repères. Mais l’annonce rassemblant les éléments : « platine – DJ – danse – acrobatie – Suisse » m’alluma fortement, par références. En effet, il y a un climat suisse qui fait éclore des merveilles décalées qui claquent : Voice Crack, Roman Signer, Fischli & Weiss, Peter Liechti… La veille, un article dans Libération, refroidissait mes espérances. Marie-Christine Vernay énumère avec empressement toutes les qualités du spectacle, carrément ses « perfections » et plus on avance, plus on se doute que l’addition, elle, sera salée. Et en effet, Oper Opis est finalement descendu pour son absence de propos, son vide intérieur, son « manque d’auteur chorégraphique », rien d’autre que « du pur divertissement rondement mené ». L’auteur de l’article fustige le côté lisse, l’observation de la société qui ne dérange plus rien. On peut supposer qu’elle le regrette par comparaison à d’autres spectacles de danse qui associent de manière évidente traitement du corps et critique sociale. (Elle cite Josef Nadj, François Verret, on peut en ajouter d’autres, y compris Pina Bausch.) Alors, qu’est-ce que ça dit ? – Oper Opis, démarre bien comme un truc de fou, qui laisse espérer une mise à feu haletante dans le style « Le cours des choses » de Fischli & Weiss. Des pièces de bois tournent sur la platine, heurtent un micro, le son est capté et s’installe un tempo, une attente d’emblée placée dans une autre dimension. Le micro est ensuite orienté vers une longue série d’autres pièces de bois alignées au bord du plateau et qui s’écroulent en chaîne, à partir de ce déraillement suscité par un toc sublimé de disque rayé, c’est la pagaille, une sorte de mouvement perpétuel. Le plateau lieu de vie est instable, mobile, variant ses pentes. La première période est le mime de l’angoisse, l’obligation de bouger pour espérer prendre racine, rien ne tient en place. Ensuite, c’est une succession de sketches, de party hypertrophiée, de fitness chaplinesque, musculation de désirs désemparés, exhibitions érotiques à la dérive,   métamorphoses maladives des corps.  Une sorte de mouvement forcé, de gesticulation coûte que coûte, par lequel en général on tente de tromper ou égarer ses vides,  ses absences, ses pertes de tout, sentimental, spirituel, sexuel… Trémoussements culturistes et gymnastiques pornographiques, impuissance à se construire un corps, déconstruction permanente de soi, désaisissement comme automatique de sa consistance, par les vibrations, les ondes sonores, les plans inclinés favorisant les éclipses de l’autre…  Morcellement. Eparpillement. Transe entre possession et dépossession. Il manque un souffle, une posture plus incisive, plus critique, on est loin des claques administrées par les Suisses que j’évoquais… Pour autant, je ne dirais pas que ça relève du « nouveau cirque ». Il y a quand même une histoire et une subjectivité dans les acrobaties que l’on ne trouve pas au cirque. Il est tout autant exagéré, même si l’ensemble relève du divertissement de qualité point barre, de dire qu’il y a une absence totale de réel discours chorégraphique. Mais il ne se situe certainement pas au même niveau, sur le même registre employé par les auteurs cités dans l’article. Et c’est là que ça m’intéresse : Oper Opis, c’est du mainstream intelligent, bien foutu, fabriqué à partir de ce qui se crée dans des zones de créations plus expérimentales : que ce soit du côté du DJ, des acrobaties, de la danse et de la non-danse (il y en a aussi). Mainstream dans la manière de lisser et d’associer des éléments innovants de ces différents domaines. Et ça m’intéresse au niveau de la critique journalistique en comparant à d’autres domaines. L’équivalent de Oper Opis en musique, surtout dans les musiques dites populaires, soit tous les mainstream (rock, électro..) intelligents (Radiohead…) constituent ce qui intéresse le plus les journalistes. C’est ce qu’ils suivent le plus, le plus abondamment, et c’est à quoi ils accordent le plus leurs faveurs. Ce qui donne : le mainstream intelligent, bien foutu, en musiques, c’est le top. Au niveau de la danse, c’est sans intérêt. Où est le traitement de faveur ? Les musiques sont dévaluées dans les régimes d’information, la danse reste un domaine par excellence de l’art savant où l’on peut encore être descendu pour galvaudage. En musique, tout est déjà galvaudé !? (PH) – En prêt public : Un DVD sur Voice CracksUn film de Peter Liechti sur Roman Signer

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