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La dépression politique nous pend au nez!

Hartmut Rosa, « Accélération. Une critique sociale du temps. », 474 pages, La Découverte 2010

Les portraits de personnalités politiques dans le journal Le Soir laissent tous poindre, à des degrés divers, l’emprise problématique du temps. Comment le maîtriser ou comment la politique peut encore y prendre pied et contrôler la manœuvre des changements sociaux. Jean-Marc Nollet donne l’impression d’être bien à sa place, synchro avec sa fonction et ses projets politiques initiaux, de ne pas s’en laisser conter, protéger sa vie privée et garder du temps pour respirer, « faire autre chose ». Il gère ! C’est limite fanfaron qu’il déclare : « L’avenir n’est désespéré que si on laisse les autres et les choses décider à notre place. Nous avons des cartes en mains. » Il faut encore voir si ce sont des atouts qui ont du poids ! Marie-Dominique Simonet souligne le rôle indispensable des vacances pour tenir le coup et parvient à en profiter. N’empêche, on sent que ce n’est pas facile quand elle avoue les difficultés éprouvées à oublier les dossiers, préalable à toute activité de ressourcement. Est-ce qu’elle y parvient ? « La journée, oui, mais pas la nuit. C’est un moment où on a moins le contrôle de soi-même, je dors assez mal. » Malgré le dévouement à sa fonction, elle n’hésite pas à dénoncer la « vie malsaine » que fait mener une carrière politique. Il faut ajouter à cela le diagnostic beaucoup plus clairvoyant et pénétrant de Laurette Onkelinck que j’évoquais dans un article précédent. C’est une situation qui devrait préoccuper les citoyens et forcer un vaste débat sur l’organisation du travail politique. Dans n’importe quelle structure ou appareil en train de voler, si des doutes sont émis sur la capacité du conducteur à maîtriser la manœuvre, il vaut mieux intervenir à temps ! Même s’il convient de nuancer les hypothèses formulées dans ce genre d’étude, le livre d’Hartmut Rosa représente une référence pour structurer le questionnement. Evoquant la lenteur des outils juridiques traditionnels, ainsi que celle de tout le mécanisme délibératif démocratique, face à la pression pour faire évoluer les lois devant gérer, par exemple, les conflits commerciaux internationaux, il cerne une opposition structurelle entre le temps de la modernité avancée et le temps du politique : « Dans la mesure où le temps propre du politique offre des résistances, qu’il est à la limite incapable d’accélération, la politique a perdu le rôle incontesté (désormais semble-t-il occupé par l’économie) qu’elle jouait dans la modernité classique, qui consistait à dicter le rythme des événements sociaux : ses horizons temporels présentent de plus en plus une structure paradoxale – le temps dans la politique offre désormais un visage extrêmement confus, ce qui bat en brèche la conception moderne classique du rôle de la politique dans le temps. » Quand on lit les aveux de fatigue, de mauvais sommeil, ou la lucidité inquiète de voir le temps s’ébouler, on ne peut que diagnostiquer que ces acteurs politiques vivent une perte de sens de leur fonction publique, de leur utilité sociale. Forcément, ce n’est pas bon pour nous si l’action de la politique sur la définition d’un projet de société est censée apporter aussi du sens à notre vie. Cette perte de sens résulte, sous les effets de l’accélération des transformations, d’une perte de perspective et d’un champ d’action de plus en plus restreint. « Dans la modernité avancée, le besoin de planification croît au rythme où se réduit la portée prospective du planifiable. Par conséquent, il y a de moins en moins de choses que l’on puisse régler une fois pour toutes, ou au moins pour la durée d’une ou plusieurs générations ; le futur prévisible se rapproche toujours plus du présent, de telle sorte que la politique doit se replier sur le mode du « bricolage », dominée par l’urgence de échéances, où les évolutions provisoires remplacent les grands projets d’organisation. Ce qui explique que les mêmes problèmes (comme par exemple les réformes des retraites ou du système de santé) réapparaissent constamment et à brefs intervalles sur les agendas politiques. La politique perd ainsi son rôle d’acteur de l’organisation, pour jouer désormais le rôle d’un participant principalement réactif. » Les conditions sont ainsi réunies pour que les aspects nobles du métier se dévalorisent et pour que, comme dans les entreprises où la pression des échéances pousse les employés à ne plus être satisfait de leur travail, le personnel politique un peu conscient glisse vers le désenchantement voire la dépression. Et dans le quotidien, courant après le temps, les politiques perdent la main sur la manière noble d’effectuer le travail et, de ce fait, collabore à des systèmes qui amplifient l’accélération des rythmes sociaux et l’éboulement du temps politique, les engrenages sont implacables : « le débat argumenté cède la place à la lutte par les images et les symboles, qui se communiquent plus rapidement que les mots : la politique, dans sa lutte pour s’emparer d’une ressource qui diminue constamment – l’attention – courant ainsi le danger de se voir réduite à des questions de stratégie marketing. »   L’impact de cette situation se marque au niveau de la participation des citoyens aux consultations électorales. Quand on stigmatise, dans les phénomènes importants d’abstention, une perte de civisme, on fait peut-être preuve de complaisance. Le citoyen sent bien que le politique est réduit aux « stratégies de « bricolage », qui s’orientent au gré de l’urgence des échéances » et que ces stratégies « remplacent les conceptions politiques visant à organiser la société. » Il y aurait dès lors une rationalité certaine à se détourner des processus électoraux. Le verdict peut sembler brutal, mais il vaut mieux l’examiner (avec si possible tout l’argumentaire rassemblé par l’auteur du dans les 400 pages de son livre), en tout cas j’en dédie la citation à Monsieur Nollet : « Ce qui est éprouvé comme une période de crise n’est donc précisément pas une époque de grands bouleversements ou de grandes décisions, à laquelle on pourrait faire face, pour ainsi dire chronopolitiquement, par une réorientation de l’action politique. La crise consiste plutôt en ce qu’il n’y a plus rien à décider : les processus des activités sociales et les processus systémiques se sont autonomisés par rapport au gouvernement politique, privant ce dernier des fondements culturels de ce qui fait son sens. En dernière instance, ce phénomène peut lui aussi être interprété comme une forme de désynchronisation : les processus systémiques sont devenus trop rapides pour participer au contrôle des ressources de sens culturelles qui étaient à la base du projet politique unificateur de la modernité et de sa vision de l’histoire. » Hartmut Rosa, dans ses conclusions, n’en reste pas à un constat aussi sombre (il décrit bien comme étant notre réel, une situation que Jean-Marc Nollet caractérise comme désespérée). Il me fait plaisir en citant la conviction de Pierre Bourdieu que la sociologie critique « ne se contente pas d’un simple constat que l’on pourrait qualifier de déterministe, de pessimiste ou de démoralisant ». Si elle est pessimiste c’est dans sa quête de moyens pour aider  favorablement les évolutions sociales. Dans le cas qui nous occupe, il faut souligner l’importance des industries de loisirs associées à celle de la communication dans la perte de « contrôle des ressources de sens culturelles ». C’est pour cela qu’une politique culturelle publique ambitieuse, s’appuyant sur les institutions de programmes, en vue de constituer un contrepoids efficace aux rythmes des pratiques culturelles dictées par les industries de programmes, est loin d’être un gadget ou une lubie pour quelques élites cultivées. (PH)  – Présentation H. Rosa, vidéo Youtube

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La rue et le manque

Des signes d’inattention.

urbainQuand les trois adolescents qui ont braqué le fourgon de la Brinks (Tremblay-en-France, 24/04/09) disent ne pas avoir réalisé ce qu’ils faisaient, découvrir après coup la gravité de leur acte, il faut prendre ces déclarations au pied de la lettre et les entendre comme signes importants de ce qui est en train de se dérégler. Réagir, face à de telles actions, en renforçant l’appareil répressif des mineurs, c’est manifester le plus grand mépris, l’incapacité d’entendre ce qui se passe dans ces cerveaux de jeunes. Ce serait du coup nier la responsabilité d’adultes impliqués dans ce que le monde est devenu et ce qu’il occasionne comme transformations des repères du désir chez les adolescents. Nier l’impact de nos politiques sur l’état du monde et donc sur les cerveaux de ces jeunes tout en les punissant pour l’impact de leurs actes sur un fourgon transporteur de fonds, c’est engendrer, quelque part, l’incompréhension, favoriser un peu la haine. Il faut faire évoluer la législation en fonction de ces évolutions de la plasticité cérébrale déterminées par l’impact des industries de programmes (entre autres). – De même, s’il est vrai que, comme le déclare le journaliste Nicholas Carr, la pratique de l’Internet transforme les capacités cognitives, altère le potentiel de concentration, diminue l’appréhension de concepts, au nom encore une fois d’une plasticité cérébrale influencée par la manière dont les activités intellectuelles sur écran conditionne le travail de l’intelligence, de même il faudrait adapter de nombreux aspects de la législation parce que cela transforme les notions de responsabilité, de préméditation… Extrait d’une interview : « On attend désormais les informations comme elles sont fournies. Comme un flux de particules s’écoulant rapidement. Mais ce que nous semblons perdre, c’est la capacité pour la lecture profonde, compétence que nous avons acquise quand nos cerveaux se sont adaptés à une autre technologie de l’information, le livre. Il y a des centaines d’années. De nombreuses études montrent que l’hypertexte, le multimédia et les interruptions inhérentes au Web rendent plus difficiles la concentration, la mémoire à long terme, la compréhension et la synthèse de concepts difficiles… » (Libération, 28.04.09) C’est une déposition intéressante, sauf que ces modifications de l’utilisation du cerveau n’est pas un diagnostic d’idiotie galopante! – En ressassant ce genre de données, et en marchant dans la ville (genre Charleroi), l’apparition de pochoirs évoquant mai 68 génère des impressions ambivalentes. Un message de nostalgie si l’œuvre est le fait d’anciens, nostalgie pour un acte manqué, perdu, une « chance » qui ne reviendra plus. Mais s’il s’agit d’une inscription réalisée par un jeune, elle est le reflet d’un manque. Manque d’une révolte structurée. Et comme tout manque, douleur, difficulté à voir par où, comment et pourquoi lutter, sachant que Mai 68 n’a pas abouti, un coup dans l’eau, une porte fermée. Il faut trouver autre chose. – Ce manque est décliné partout dans la ville, dans les autres pochoirs, dans ce nœud coulant peint sur les murs où s’étrangle la perspective de jours meilleurs. Quand le réel ne fait rien d’autre que de tendre la corde avec laquelle se pendre… Le manque est aussi dans les affiches de distractions ringardes vantant l’exhibition de monstres préhistoriques, dans les ruines exposant les restes abstraits de vies domestiques fantomatisées par la destruction, en plein cœur urbain ; il est aussi à l’œuvre dans la réalisation de pots fleurs, en récupérant deux pots en plastiques, en les perçant de petits trous pour que l’eau ne stagne pas dans la terre et magnifiquement exposé dans le kitsch de cette épicerie polonaise qui, avec le temps et la dégradation de l’ensemble des biens et services offerts dans la rue, en devient réellement la plus belle vitrine, la plus propre, la plus riche et clinquante alors qu’elle semblait désuète il y a quelques années ! Dans ce contexte, pas étonnant que la boîte Campbell nous revienne dans la gueule fleurant bon le « concentré de conneries » ou que l’art de la rue nous renvoie une image de prostration sur le trottoir.  – Il faut trouver autre chose pour que « la vie retrouve sa place en effaçant le marché, ce n’est sans doute pas uniquement du côté des grandes manifestations, mais en mobilisant le plus grand nombre de jeunes, massivement, pour retourner vers le livre, le temps long de la lecture concentrée, c’est en évitant les modes de consommation rapide des musiques, mais en prenant plutôt le temps de les découvrir, d’emprunter les CD, de lire les livrets, de les écouter attentivement dans leur entièreté, c’est en investissant les musées, les théâtres, bref, c’est en prenant en main la totalité des pratiques culturelles, en se les appropriant, en les arrachant aux détenteurs délocalisés des grandes industries de programmes. La nouvelle révolution collective commencera sans doute au niveau des pratiques culturelles individuelles, domestiques !! (PH) – Lire l’article de Nicholas Carra, « est-ce que google nous rend idiot? » – 

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Mensonges sur la crise, erreur de diagnostic.

En lisant simultanément la presse sur la « crise économique » et: « Rendre la réalité inacceptable » de Luc Boltanski, 188 pages, 2008, Demopolis, « La production de l’idéologie dominante », Pierre Bourdieu et Luc Boltanski, Editions Raison d’Agir

Tout est dit en temps réel sur l’époustouflante crise de régime qui secoue notre société, au fur et à mesure que l’on plonge, que l’on découvre la profondeur du gouffre. La production de commentaires est vertigineuse, c’est une affaire juteuse. Dans l’ensemble, il n’y a pas vraiment une organisation analytique, plutôt l’accumulation d’avis, il faut donner la parole à toutes les opinions, il faut que ça sorte, ça soulage, ça participe d’une thérapie collective. La responsabilité du politique dans ce que tout le monde appelle « crise économique » est abondamment montrée du doigt. Les déclarations, à gauche et à droite, sur la « fin du libéralisme », la « fin d’un système » et la nécessité de réguler, malgré leurs nuances, ne marquent jamais l’intention de changer la politique, de modifier les manières de faire la politique. Or, en ce qui me concerne, il s’agit avant tout d’une crise politique. Et n’est-ce pas en l’occultant que l’on complique le retour vers la confiance, que l’on encourage les peurs irrationnelles, parce que, en n’osant pas remonter aux véritables causes, on crée l’impression d’une impuissance à maîtriser l’incendie. Comment en est-on arrivé là ? Par une profonde dérégularisation sociale des systèmes de légitimité politique, entamée dans les années 80. Par l’introduction de valeurs managériales qui ont profondément bouleversé les repères de la société…  Il est intéressant de lire actuellement « Rendre la réalité inacceptable » de Luc Boltanski. Ce livre accompagne l’édition d’un texte fondateur de la sociologie « La production de l’idéologie dominante », initialement édité dans la revue Actes de la Recherche en Sciences Sociales. Boltanski retrace l’histoire humaine de cette aventure, innovante autant sur le graphisme que sur les idées, et établit un diagnostic : en quoi ce texte a vieilli, en quoi il est toujours utile pour organiser une pensée critique adaptée à notre époque. Il faut revenir sur l’émergence d’une gouvernance prise en main essentiellement par les experts économistes, « prépondérante en France, comme dans la plupart des pays occidentaux, et où s’amorce un véritable changement de régime avec la marginalisation de l’autorité des parlements, des parlementaires et, plus généralement, des représentants, au profit de celle des détenteurs diplômés de connaissances spécifiques prenant appui sur la légitimité de leur discipline envisagée, de façon scientiste, comme un savoir de l’inéluctable. » Les changements qui interviennent alors progressivement, à partir de cette nouvelle gouvernance, et qui propagent  à toutes les sphères de la vie publique et domestique les valeurs du nouveau management basé sur le profit et l’individualisme, modifient bien, de fait, le régime politique dans lequel nous vivons, et c’est le fait important à retenir. Changement politique qui s’installe sans consultation populaire, sans dire son nom et qui est encouragé, voire camouflé, par le capitalisme culturel.  Une organisation s’installe qui fait oublier l’origine politique des choix de sociétés qui sont posés, une manière qui déstabilise toute critique, toute opposition. Rappelons-nous, le mot d’ordre est le changement : que ce soit à l’école, au travail, dans les discours politiques, on nous exhorte à vivre avec le changement. C’est bien là-dessus que se structure les principes d’une nouvelle domination « qui consiste à changer pour conserver ».  Luc Boltanski évoque ainsi le cas de la « Réforme Générale des Politiques Publiques » conduite pour éviter au maximum le débat public, à l’abri de toute publicité, « avec, pour seule référence, au niveau local, l’invocation de la rationalisation, de l’efficacité, des économies de moyen et de la qualité des « produits » (ce qui réduit tout accomplissement à n’être qu’un produit marchand et rien d’autre). » Le mérite de ces deux livres conjoints est de rappeler clairement, avec un argumentaire construit et limpide, la responsabilité politique dans la situation que nous vivons aujourd’hui. La mise en place d’un esprit du nouveau capitalisme qui a rendu possible le laisser-faire à l’égard des banques. Et il est difficile d’imaginer, finalement, que le politique ait pu ne rien voir venir. Les interventions sur la régulation nécessaire semblent dès lors bien pâlottes et lâches, les rodomontades sur les parapluies dorés, rien d’autre que des diversions populistes. Le politique soigne son image en mettant les « fautifs » au pas, mais ne résoudra rien sans un discours pour changer structurellement la politique. Mettre en avant l’ampleur de la crise économique nous dispense du traitement efficace d’une crise plus complexe (de l’ordre d’un réel inacceptable), politique celle-là ? Le point positif est exprimé aussi dans le livre de Boltanski : l’exercice critique du régime politique en place (régime du capitalisme culturel autorisant toutes les spéculations financières par ses industries culturelles basées sur le culte de l’argent facile) était rendue difficile, ces dernières années, parce que le libéralisme donnait l’impression d’être adossé à une victoire (ses cotations en bourse comme indice de productions de richesses, peut-être un jour redistribuées!?). Ce ne sera plus le cas.