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Mensonges sur la crise, erreur de diagnostic.

En lisant simultanément la presse sur la « crise économique » et: « Rendre la réalité inacceptable » de Luc Boltanski, 188 pages, 2008, Demopolis, « La production de l’idéologie dominante », Pierre Bourdieu et Luc Boltanski, Editions Raison d’Agir

Tout est dit en temps réel sur l’époustouflante crise de régime qui secoue notre société, au fur et à mesure que l’on plonge, que l’on découvre la profondeur du gouffre. La production de commentaires est vertigineuse, c’est une affaire juteuse. Dans l’ensemble, il n’y a pas vraiment une organisation analytique, plutôt l’accumulation d’avis, il faut donner la parole à toutes les opinions, il faut que ça sorte, ça soulage, ça participe d’une thérapie collective. La responsabilité du politique dans ce que tout le monde appelle « crise économique » est abondamment montrée du doigt. Les déclarations, à gauche et à droite, sur la « fin du libéralisme », la « fin d’un système » et la nécessité de réguler, malgré leurs nuances, ne marquent jamais l’intention de changer la politique, de modifier les manières de faire la politique. Or, en ce qui me concerne, il s’agit avant tout d’une crise politique. Et n’est-ce pas en l’occultant que l’on complique le retour vers la confiance, que l’on encourage les peurs irrationnelles, parce que, en n’osant pas remonter aux véritables causes, on crée l’impression d’une impuissance à maîtriser l’incendie. Comment en est-on arrivé là ? Par une profonde dérégularisation sociale des systèmes de légitimité politique, entamée dans les années 80. Par l’introduction de valeurs managériales qui ont profondément bouleversé les repères de la société…  Il est intéressant de lire actuellement « Rendre la réalité inacceptable » de Luc Boltanski. Ce livre accompagne l’édition d’un texte fondateur de la sociologie « La production de l’idéologie dominante », initialement édité dans la revue Actes de la Recherche en Sciences Sociales. Boltanski retrace l’histoire humaine de cette aventure, innovante autant sur le graphisme que sur les idées, et établit un diagnostic : en quoi ce texte a vieilli, en quoi il est toujours utile pour organiser une pensée critique adaptée à notre époque. Il faut revenir sur l’émergence d’une gouvernance prise en main essentiellement par les experts économistes, « prépondérante en France, comme dans la plupart des pays occidentaux, et où s’amorce un véritable changement de régime avec la marginalisation de l’autorité des parlements, des parlementaires et, plus généralement, des représentants, au profit de celle des détenteurs diplômés de connaissances spécifiques prenant appui sur la légitimité de leur discipline envisagée, de façon scientiste, comme un savoir de l’inéluctable. » Les changements qui interviennent alors progressivement, à partir de cette nouvelle gouvernance, et qui propagent  à toutes les sphères de la vie publique et domestique les valeurs du nouveau management basé sur le profit et l’individualisme, modifient bien, de fait, le régime politique dans lequel nous vivons, et c’est le fait important à retenir. Changement politique qui s’installe sans consultation populaire, sans dire son nom et qui est encouragé, voire camouflé, par le capitalisme culturel.  Une organisation s’installe qui fait oublier l’origine politique des choix de sociétés qui sont posés, une manière qui déstabilise toute critique, toute opposition. Rappelons-nous, le mot d’ordre est le changement : que ce soit à l’école, au travail, dans les discours politiques, on nous exhorte à vivre avec le changement. C’est bien là-dessus que se structure les principes d’une nouvelle domination « qui consiste à changer pour conserver ».  Luc Boltanski évoque ainsi le cas de la « Réforme Générale des Politiques Publiques » conduite pour éviter au maximum le débat public, à l’abri de toute publicité, « avec, pour seule référence, au niveau local, l’invocation de la rationalisation, de l’efficacité, des économies de moyen et de la qualité des « produits » (ce qui réduit tout accomplissement à n’être qu’un produit marchand et rien d’autre). » Le mérite de ces deux livres conjoints est de rappeler clairement, avec un argumentaire construit et limpide, la responsabilité politique dans la situation que nous vivons aujourd’hui. La mise en place d’un esprit du nouveau capitalisme qui a rendu possible le laisser-faire à l’égard des banques. Et il est difficile d’imaginer, finalement, que le politique ait pu ne rien voir venir. Les interventions sur la régulation nécessaire semblent dès lors bien pâlottes et lâches, les rodomontades sur les parapluies dorés, rien d’autre que des diversions populistes. Le politique soigne son image en mettant les « fautifs » au pas, mais ne résoudra rien sans un discours pour changer structurellement la politique. Mettre en avant l’ampleur de la crise économique nous dispense du traitement efficace d’une crise plus complexe (de l’ordre d’un réel inacceptable), politique celle-là ? Le point positif est exprimé aussi dans le livre de Boltanski : l’exercice critique du régime politique en place (régime du capitalisme culturel autorisant toutes les spéculations financières par ses industries culturelles basées sur le culte de l’argent facile) était rendue difficile, ces dernières années, parce que le libéralisme donnait l’impression d’être adossé à une victoire (ses cotations en bourse comme indice de productions de richesses, peut-être un jour redistribuées!?). Ce ne sera plus le cas.

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A côté de nos pompes

« Garage », Lenny Abrahamson, 2007

C’est un film calme, doux amer, dans les marges, qui déroule sa petite histoire morose sans jamais donner l’impression de flirter avec la tragédie, d’être une histoire de vie et de mort. Sous des dehors très basiques, petit train train quotidien d’un pompiste idiot, la narration tisse des choses très complexes, de cette complexité qui, l’air de rien, compose le réel et forme parfois d’étranges nœuds coulants. Une question de cul-de-sac économique dans une petite bourgade irlandaise, le décor d’un garage d’un autre âge, obsolète et un garagiste, Josie, le « simple » du village. Il s’évertue à relancer l’activité de ses pompes, de façon chimérique, pathétique. Métaphore de l’homme complètement dépassé par les nouvelles lois économiques, les nouveaux marchés. Largué. Même pas, sur une autre planète, désuète. On croirait voir des images d’un autre temps, elles sont actuelles. Dans la vie de tous les jours il y a ainsi des subsistances pathétiques de l’ancienne économie, des lopins oubliés bientôt engloutis. En véritable « simple d’esprit », il ne sait, du reste, penser qu’à rien, il n’y a rien dans sa tête. Et donc, à priori, ce qu’on nous montre est le quotidien terne, minable, d’un pauvre (pas un rond, juste de quoi manger et picoler dans un logis sommaire) et simplet (aucune occupation intellectuelle). On ne sait pas vraiment s’il est placé là en sursis, futur sacrifié ou s’il fait l’objet d’une sorte de protection (sinécure de garage juste pour occuper le débile du coin). Le réalisateur le dépeint progressivement comme compensant sa déficience par une âme sensible, développant des pensées et une compréhension de la vie par d’autres voies que celles de l’intellect. La relation à un cheval et plus largement à la nature, forêt, rivière, contemplation du ciel, du lac. Il insiste aussi sur, finalement, l’utilité sociale d’un «retardé » au sein d’une communauté. Confident, petit boulot, dispensateur de gentillesse, souffre douleur..). Mais le genre d’utilité liée à une conception ancienne du village, conception bientôt dépassée aussi avec la nouvelle vie, les nouvelles constructions. Quand on lui confie un jeune apprenti, il va développer des affinités avec cette jeunesse déboussolée, qui se rassemble la nuit pour flirter avec le sexe et le coma éthylique. Mais affectivement, et au niveau du fonctionnement de son cerveau, la lenteur et le retard le font appartenir à un temps dépassé. Ce qui accentue sa solitude, lui fera transgresser les codes de la communauté, et le conduira à disparaître. Le film, ceci dit, reste dans une certaine fraîcheur, grise certes, avec le destin tragique, mais en même temps comme auréolé de la sagesse décalée que laissent les simples sur leur passage. Une sorte de sainteté.

 – Réalisateur d’un premier film considéré comme important, « Adam & Paul » (Léonard = Lenny), pas distribué en salle, accessible en DVD à la Médiathèque.