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Dire la vérité au journalisme

La presse vs le Web ? – L’association des journalistes professionnels francophones et germanophones a un nouveau président : François Ryckmans. Il devient directeur de cette association dans un contexte difficile où la presse de masse souffre grandement de la concurrence d’Internet. La ligne d’attaque (ou de défense) est simple : eux c’est mal, nous c’est du journalisme de qualité. Trop beau pour être vrai, trop carré pour être juste. Le grand titre d’un article paru dans Le Soir, quand on le lit deux fois, interpelle : « Il faut légitimer le boulot de journaliste ». Pourquoi ce léger trouble, ce sentiment que quelque chose cloche dans cette déclaration ? Peut-être parce que je m’attendais plutôt à lire qu’il faut re-légitimer le journalisme, ce qui laisserait entendre qu’il a souffert d’une perte de crédit et que l’analyse de celle-ci aurait conduit à une autocritique et dégager des pistes d’actions constructives. Non, ce « il faut légitimer le boulot de journaliste » a quelque chose d’imperturbable, d’aveugle, voire de déraisonnable. Ça sonne comme une volonté de promotion sans concession, franche et directe, un appel aussi à la mobilisation de la profession, sans remise en cause de quoi que ce soit. Il y a péril en la demeure. Début de l’entretien : « Je crois que le journalisme est une profession qu’il faut défendre, porter, animer.» Mais peut-être aussi faut-il la repenser, la recadrer, la remettre à sa place !? Je suis convaincu qu’une société démocratique a besoin d’une presse de qualité mais de là à faire comme si tout le journalisme professionnel, actuellement, relevait de cette qualité nécessaire et devait être défendu globalement, il y a un amalgame dangereux. Le journalisme ne peut pas être bon d’un seul bloc et ce qui tend à s’y substituer sur Internet, selon les logiques ascendantes, intégralement mauvais. Une part des pratiques de type journalistique sur le Web ont été inspirées par le niveau très bas du journalisme. Et rappeler les règles déontologiques et les conventions professionnelles ne suffira pas à rassurer ni à légitimer un label de qualité quand on sait que la réalité économique favorise toutes sortes d’arrangements avec l’éthique. – Quelle légitimation pour le journalisme ? – Concernant l’influence d’Internet, François Ryckmans pense que les choses évoluent et que le public a compris « toute l’importance d’avoir des sources d’informations sérieuses, qui offrent une garantie de qualité » même s’il reconnaît « qu’il y a tout un travail pédagogique à mener auprès de la société pour expliquer comment on travaille, quelles sont nos règles, nos méthodes. » L’objectif de cette démarche est de « mettre un terme à cette illusion qui consiste à croire qu’on peut se passer de journalistes rigoureux respectant les règles professionnelles. La légitimation de notre boulot est fondamentale. Par rapport aux éditeurs et au monde politique, je crois qu’on y est arrivé. Par rapport au grand public, il y a encore du travail. » Le travail pédagogique pour expliquer au public le fonctionnement réel de la presse ne peut être pris en charge exclusivement par une association de défense de la corporation. C’est une profession qui semble remarquablement imperméable à l’autocritique. (Bourdieu a pu s’en rendre compte, lui qui a essuyé la rancune tenace et vacharde de quasiment toute la profession une fois qu’il s’était penché sur le fonctionnement du champ journalistique.) La catastrophe de l’absentéisme aux élections ? La faute au politique, jamais à la presse. La poussée de la xénophobie, de la haine et de l’extrême droite ? La faute au politique, à la droite, à la gauche, jamais à la presse. Le niveau de plus en plus bas de l’éducation et de la curiosité culturelle ? La faute au politique, aux enseignants, jamais à la presse. La place de plus en plus exorbitante des sondages d’opinion ? la faute au politique, aux responsables de tout bord, jamais à la presse. Pourtant, le journalisme est bien ce qui fabrique l’opinion publique, il décide des thèmes et « figures » qui vont occuper le mental d’une grande partie de la population et conditionner leur manière de poser les problèmes. À propos d’un thème déjà ancien, le négationnisme par exemple, Gérard Noiriel rappelle que le milieu des historiens n’au jamais prêté le moindre crédit scientifique à ces inepties : « Aucune loi n’a été nécessaire pour invalider leurs thèses dans le monde savant. Ce sont les journalistes qui leur ont donné de l’importance pour des raisons qui n’ont rien à voir avec la science. » Car, contrairement à ce que prétend François Ryckmans, on s’intéresse à la presse, elle fait l’objet d’études et d’analyses qui sont bien nécessaires, en principe, pour la faire évoluer. Dans son petit livre récemment revu et réédité, « Dire la vérité au pouvoir, les intellectuels en question », Gérard Noiriel rappelle de façon limpide les fondements historiques du journalisme (de qualité ou non). Et ils me semblent qu’ils sont, dans les grandes lignes, toujours d’actualité. – Quand tout tourne autour du fait divers. – « C’est ainsi que s’impose la rubrique des « faits-divers ». Centrée au départ sur le thème criminel, elle s’étend progressivement à tous les sujets qui touchent à la mort. Les catastrophes, les attentats anarchistes, les conflits sociaux (à condition qu’ils soient sanglants) permettent d’étoffer et de diversifier cette nouvelle rubrique. Mais les techniques du reportage s’imposent rapidement aussi pour rendre compte de la politique internationale (la guerre est ici l’équivalent du crime) et de la politique intérieure (les enquêtes sur les « affaires »). Ce processus que j’ai appelé, dans un ouvrage récent, la « fait-diversisation » de l’information – mais que je nommerai ici, en utilisant un terme à la fois plus simple et plus explicite, la « fait-diversion » de la politique – aboutit à l’invention d’un style proprement journalistique combinant les exigences scientifiques du fait vrai et les exigences littéraires du récit. » La manière dont le journalisme contribue à forger l’imaginaire collectif et façonner l’opinion publique est étroitement liée à ce qui lui assure ses revenus économiques : l’audience, elle-même objet de concurrence. On peut nous enseigner quels sont les codes qui obligent à vérifier ses sources et créer un label de qualité apposé sur tout produit de presse « sources vérifiées », cela ne dit rien des mécanismes, conscients ou non, qui, parmi ces sources, conduit à trier, sélectionner, selon ce qui garantira l’audience. « Les journalistes sont placés dans une dépendance à l’égard de leurs lecteurs comparables à celle des politiciens vis-à-vis de leurs électeurs. Ils doivent agir à distance sur leur public non pas pour les faire voter mais pour les inciter à acheter le journal. Toutefois, comme la plupart des citoyens des classes populaires sont exclus de toute participation effective à la vie publique, la seule façon de capter leur intérêt, c’est de faire en sorte qu’ils s’identifient aux histoires que leur racontent les journalistes, car c’est la condition d’une participation fictive à la vie publique. De même que les politiciens s’affichent comme les porte-parole de leurs électeurs, de même les journalistes créent une connivence avec leurs lecteurs en parlant au nom des victimes et en dénonçant les agresseurs. Cet usage du « eux » et « nous » apparaît clairement dans la façon dont est présentée la politique internationale. Bien que la grande presse ne soit pas explicitement nationaliste, c’est toujours à travers le prisme du « nous national » qu’elle décrit les rivalités diplomatiques entre les grandes puissances européennes. » (Gérard Noiriel) – Le journalisme et la construction du réel. – « La fait-diversion de l’actualité va permettre aux journalistes de construire leurs propres représentations de la société. Contrairement à ce qu’a affirmé Roland Barthes, on ne peut pas réduire le discours journalistique à une pure fiction, à des « effets de réel ». le plus souvent, les individus et les événements que met en scène la presse sont vrais. Le véritable enjeu concerne la sélection des faits. Les journalistes les choisissent en fonction des récits qu’ils vont présenter à leurs lecteurs. De même, les personnages mis en scène dans la presse sont fabriqués en isolant un seul aspect de l’identité des individus réels, ce qui explique la fréquence des stéréotypes qui peuplent la rubrique des faits-divers. » (Gérard Noiriel) Tout est question de nuances, certes, et ces phénomènes qui structurent le métier de journaliste ont des impacts qui varient selon le type de presse, les sujets traités, les publics visés. Mais dans la crise que traverse le journalisme depuis quelques années, la course à l’audience s’est exacerbée et les « ficelles » de la séduction ont été tirées souvent sans scrupule. Un des signes qui ne trompent pas est la manière dont l’information culturelle a été réduite et vulgarisée, de plus en plus racoleuse, en suivant en parallèle la courbe de l’instrumentalisation du culturel par le politique. « Mais les faits qui retiennent l’attention des journaux ne sont pas statistiquement significatifs. Au contraire, pour qu’ils entrent dans l’actualité, ils doivent être spectaculaires, c’est-à-dire exceptionnels.Dans le même temps, il faut convaincre les lecteurs que ces faits hors du commun ont une valeur générale pour les persuader que l’histoire que le journal raconte pourrait leur arriver aussi. D’où l’importance capitale accordée par la presse de masse aux signes. Les journalistes inventent à la fin du XIXme siècle un discours social où le significatif n’est pas d’ordre statistique mais symbolique. Ils admettent que les événements qui les intéressent sont exceptionnels, mais ils les présentent comme révélateurs d’une réalité cachée, ou annonciateurs d’un avenir inquiétant. Ce qui justifie, du même coup, la fonction de commentateurs de l’actualité que s’arroge alors l’élite du journalisme. » – Etats généraux de la presse au Parlement de la Communauté française. – Ces états généraux débutent le 17 mars. Il sera certainement question de mesures à prendre pour « sauver » le journalisme face à la crise, sur base d’une charte de qualités à respecter. L’enjeu est aussi, j’imagine, une aide financière publique pour le secteur de la presse de plus en plus privé. C’est de l’argent jeté par la fenêtre si la rénovation du journalisme à l’ère du numérique n’en passe pas par une sérieuse autocritique menée de concert avec quelques chercheurs capables de secouer la profession en lui tendant un miroir salutaire. Il ne faudrait pas cet investissement subisse le même sort que l’argent englouti par les banques : on les sauve mais on devait aussi les « moraliser ». C’est pas gagné. Je rappelle que tous les métiers de la culture qui militent avec de maigres moyens pour qu’existe une vie culturelle autre que celle promue par les industries souffrent de n’avoir que peu de vitrines médiatiques vers le grand public.C’est une question de salubrité publique qui devrait mobiliser le journalisme de qualité. (PH) – Gérard NoirielDire la vérité au pouvoir. Les intellectuels en question. Agone, 2010

La capitale, le monstre, la neige

En route vers 2015/– Topo, maintenant que c’est fait. – De passage ce matin à Mons, sous la neige inattendue en telle intensité, la ville semble déserte. Ou « interdite » après la déclaration « historique » !? Oui, le bourgmestre a raison de décréter l’historicité d’une telle opportunité. Oui, on ne peut qu’espérer que cette chance soit saisie pour propulser la région dans une autre dimension culturelle. Au stade actuel, à part les initiés dans le secret, tout le monde attend un peu d’en savoir un peu plus. Pour la visite des inspecteurs, la Ville a soigné le point faible de sa candidature – la faiblesse du soutien populaire, du monde associatif et d’une part des artistes du cru -, par une mise en scène photographique : des portraits de citoyens, tous genres, toutes catégories, déclarant leur flamme à 2015, c’est capital. Ça a de la gueule, mais bon, il faut aussi relativiser, l’enthousiasme ainsi affiché n’est pas que spontané ni désintéressé : « Pierre, chirurgien », est un proche du « cénacle », il a un petit théâtre pour lequel les subventions seront toujours bienvenues ; Yves est chef de chœur, 2015 peut donner des ailes à son ensemble vocal, quant aux commerçants, voire les agents communaux recrutés… Preuve que la candidate connaît ses faiblesses, ces grandes affiches « 2015 » placardées pour masquer les devantures de magasins vides depuis des années… – L’interférence d’un fait divers. – En tout cas, la coiffeuse parle de la neige et de l’affaire du dépeceur, pas de 2015 ! Il faut dire que la presse a mis le paquet – peut-être à dessein pour « parasiter » l’annonce tant attendue quant au futur statut de capitale culturelle européenne !? Le traitement de ce fait-divers est, une fois de plus, écoeurant. Un médecin – un notable comme on aime dire dans ces cas-là – pète les plombs, harcèle et agresse une jeune femme. C’est inadmissible, il est interpellé par la police… Et, sur le simple fait que ce docteur a fait l’objet de dénonciations anonymes affirmant qu’il serait le fameux dépeceur, tout le monde s’emballe. Y Compris Le Soir qui y consacre, lundi, la grande une et la page trois, complète ! Tout en reconnaissant que la dénonciation anonyme semble peu crédible, en avouant le lendemain qu’il n’y a pas grand- chose dedans ! Magnifique preuve, s’il en était besoin, que la presse évolue vers le bas, la DH est le modèle absolu. (Allez faire un « 2015 » correct avec une presse pareille !) mais la personnalité complexe de la victime –cultivée, raffinée et peu conventionnelle, en contradiction avec le comportement déviant dans lequel il se révèle à la surprise de tous – excite l’envie d’étaler l’affaire. Un beau profil de monstre insoupçonné, « grand amateur de musique classique », répétez-le à l’envi en l’imaginant découper ses victimes, cela vous fera frissonner encore plus fort. – Tourbillon de neige. – S’éloigner dans un train qui traverse la brève tempête de neige, la poudreuse fraîche sur les rails s’envolant – tulle de micro flocons-, les paysages qui défilent brouillés, masqués de blanc, souvent à l’arrêt eux aussi, fait du bien. Comme de traverser une atmosphère en mouvement, réduite en particules volatiles, agitées en tous sens, fouettant l’imagination à son insu, elle qui se contente, une fois le ticket poinçonné, de regarder, contempler, essayer de distinguer, de reconnaître telle prairie, clairière, champ ou passage à niveau. Les contingences se détachent au vu du spectacle inhabituel, on oublie tout le reste, on est dans un tunnel de buée et de reflets, protégé du froid par une vitre sale maculée de traînées de neige un peu fondante, et du dehors accourent des fantômes, des surgissements, des trouées, des ouvertures, des immobilités comme éternelles – à jamais là. (PH)

Presse surprise, Libé gonflé

Médias surpris. A propos de la « communication sur mesure » du président français (cette histoire d’ouvriers sélectionnés selon leur taille), Le Soir interroge un sociologue, Denis Muzet, à la tête de l’institut Médiascopie. Cela donne un surprenant dialogue entre la journaliste souhaitant sonder l’effet de surprise que suscite cette révélation médiatique et le sociologue qui s’étonne de cette surprise. Il évoque par exemple les plateaux de télévision pour des émissions politiques où le « public présent a été choisi sur des critères d’âge, de sexe, de couleur de peau, de look, etc. Il y a un casting. C’est la même chose qui s’est passée dans l’usine. » Une manière de rappeler que la pratique est ancienne, banalisée, plus jamais mise en cause, entrée dans les mœurs. Il précise : « Je pense que l’on est entré depuis longtemps dans une société de l’ »infotainment ». la mise en spectacle de l’info politique en particulier atteint des niveaux délirants à travers la  « peopilsation », etc. Qui s’imagine que le journal de 20 heures, c’est la réalité vraie ? Raconter en une demi-heure ce qui s’est passé dans le monde en une journée, c’est évidemment un artefact… »  Reconnaissons le mérite de publier cet échange qui révèle un vide sidérant : des médias s’emballent en dénonçant une manipulation de l’info, un sociologue leur répond que ce qui les choque participe du fonctionnement devenu normal de l’information dont ils sont des acteurs déterminants, impliqués dans l’évolution de ses procédés. Par le biais de cette confrontation de points de vue, on découvre que la presse, finalement, a peu de regards critiques sur ses propres fonctionnements. Sans doute que, pour continuer à croire en ce qu’elle fait, est-elle convaincue qu’un JT d’une demi-heure rend compte honnêtement de ce qui se passe dans le monde en une journée. La fabrication de l’information et la dérive des artefacts mis en place pour le bon rendement de l’infotainment mettent à mal l’éthique journalistique. Mais ce sont des problématiques difficiles à résoudre, surtout dans le contexte difficile où se débat la presse face à Internet. La presse face au web. Justement, en partie pour réagir face aux dégâts qu’Internet occasionne à la presse écrite, Libération tente une « nouvelle formule ».  C’est avec beaucoup d’intérêt que je me suis penché sur les arguments et les pistes esquissées, étant donné que ce n’est jamais que le même problème que nous abordons en médiathèque, avec quelques paramètres différents. Sur l’intention, il n’y a pas de doute, je m’y retrouve : le papier et l’écrit doivent jouer la carte de l’approfondissement, du recul, de l’analyse plus poussée, du point de vue mieux construit et mieux expliqué, du temps et de l’attention comme luxe indispensable pour bien s’informer. L’importance de l’écrit s’affirme dès la première page : elle était avant essentiellement une image-affiche, elle incorporera dorénavant plus de textes. Voici le slogan : « Libération joue la valeur ajoutée journalistique et la primauté de l’écrit pour réinventer le quotidien de l’ère Internet ». Louable et ambitieux. Mais, cela dépasse-t-il l’intention, le repositionnement graphique qui, lui, est plutôt réussi ? La maquette est plus claire, bien structurée, agréable, les polices, bien choisies, facilitent la lecture. Ce sont de beaux écrans en papier, dynamiques. Mais qu’en est-il du fond ? Ainsi, cinq événements seront développés en doubles pages, contre un précédemment… À vrai dire, après trois numéros, je n’ai senti aucun changement dans la lecture quotidienne, il n’est pas nécessaire d’adapter ses habitudes de lecture, pas franchement utile d’y consacrer plus de temps. Si je compare le N° de Libération et celui du Monde, pour le 7 septembre,  je n’ai pas un sentiment évident, objectif, incontestable d’une plus « valeur ajoutée journalistique » particulièrement marquée chez Libé. Je ne repère pas non plus une orientation différente dans les thèmes, les sujets, les angles, les approches, les tons. Or, approfondir l’information, nécessite de modifier beaucoup plus de choses, sans doute – manières de faire, choix, partis pris –  en amont. La présentation du nouveau projet use et abuse du terme « innover » (verbe, substantif..). Parfois de manière comique. Ainsi en annonçant le supplément magazine du samedi : « Tous les samedis, Libération innove en offrant deux journaux en un. D’une part, le Libération du quotidien, d’autre part, le Mag, un cahier de 28 nouvelles pages pour raconter au long cours le roman vrai et approfondi de l’actualité… » Comique parce que ces suppléments sont devenus la règle et ils se définissent tous plus ou moins de la même manière (Libération avait loupé son « mag » du samedi, il y a quelques années : « Ecrans » qui était un peu différent, riche, fouillé, plein de valeurs ajoutées journalistiques). Comique parce que l’on sait que la motivation première de ces suppléments du WE est de ramener de nouveaux annonceurs, permettant d’équilibrer les comptes, mais ce n’est pas gagné parce que ces suppléments coûtent cher à réaliser… L’objectif n’est pas de descendre le projet de Libération mais, en soulignant quand même que les déclarations paraissent gonflées, de souligner à quel point il doit être difficile de rendre viable un projet basé sur ces qualités journalistiques. Il existe une demande, mais avant de la capter, d’établir une confiance pour assurer la viabilité économique d’une presse qualitative, il faut certainement avoir du temps devant soi et la capacité de rompre beaucoup plus radicalement avec les fonctionnements et les tons actuels. Comment serait-ce possible ? Comment approfondir avec le même nombre de journalistes ? Sinon en allongeant quelques articles, en laissant couler l’écriture quelques milliers de signes supplémentaires pour 3 ou 4 sujets ?  Mais longueur n’équivaut pas avec analyse plus complète, ne rime pas avec plus value. Comment s’en sortir ? Sinon dans des micros-projets indépendants ou non-marchands ? (PH)

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Presse et culture: relever le débat et le défi

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Le Monde mobilise Marcel Gauchet comme soutien de la presse écrite, propos recueillis par Josyane Savigneau sous le titre plutôt tonique : « Où sont les lecteurs ? Aux abris en général… ». Bien des passages font plaisir à lire : on dirait qu’il appuie les arguments de fond sur lesquels nous avons (à la Médiathèque) pensé notre nouveau journal : « La Sélec » ! La certitude qu’un public, lassé de la mode zapping et du calibrage décervelant de l’information, est en attente de respect et de lectures consistantes, désireux d’apprendre. La conviction que, dans la débâcle du modèle économique de l’écrit, il vaut mieux se centrer sur les publics exigeants, peut-être moins nombreux mais avec lesquels il est possible d’élaborer de nouveaux projets. L’intuition que si, certes, il faut évoluer avec le contexte et certaines nouvelles habitudes, il ne faut pas sombrer dans le n’importe quoi, ni renforcer la tendance aux produits « survolants » et qu’il vaut mieux proposer du « texte suivi »… Extraits pour donner le ton…  1. Il faut modifier les données du diagnostic qui accrédite trop systématiquement des données biaisées d’offre et de demande, allant dans le sens de renforcer la tendance zapping : « brièveté, proximité, images » : « On est parti d’une définition très étroite de la demande pour constater à l’arrivée qu’elle n’est pas au rendez-vous. On a d’un côté des lecteurs à la recherche d’un contenu qu’on ne leur offre plus, et de l’autre une presse à la recherche d’un public qui n’existe pas. » 2. L’issue qualitative : « Or nous assistons au contraire à un rétrécissement très net du spectre, avec une actualité de plus en plus dépourvue de mémoire et une domination de l’information domestique sur l’information extérieure. Tout cela est provisoire. Je pense que la presse écrite va peut-être devenir, pour un temps, plus confidentielle, mais qu’elle va monter en gamme, de manière à fournir des services plus spécifiques, ce qui ne dispense pas d’une synergie avec toutes les nouvelles technologies. » 3. La complémentarité papier et Internet, le régime de l’intelligence : « Il est beaucoup plus pratique d’avoir accès à certaines données en quelques clics, que d’avoir dix volumes dune encyclopédie chez soi. Mais ces informations ponctuelles ne dispensent pas d’une recherche d’intelligibilité. Celle-ci suppose un rassemblement raisonné des données ou des points de vue, l’analyse, l’argumentation, bref, du texte suivi pour lequel le papier demeure un support privilégié… » 4. La sempiternelle question de l’élitisme (qui en cache bien d’autres plus cruciales) : « Le mot ne me fait pas peur. Que demande quelqu’un qui cherche à comprendre l’actualité ? pas qu’on lui répète ce qu’il peut trouver partout. Il demande de la mise en perspective et du recul… » La posture du philosophe au chevet : c’est clair, le philosophe adopte ici la posture du soutien. Sa pensée semble juste mais, d’une certaine manière, il est là pour dire ce qu’il faut dire en pareille circonstance pour produire une pensée qui justifie l’existence de la presse écrite dans une voie autre que celle de la facilité. Mais il manque, un peu, la critique de ce qui a conduit la presse dans cette impasse et qui ne provient pas uniquement de l’émergence du « tous journalistes sur Internet ». Parce qu’alors, on semble dire qu’il suffit de vouloir pour changer, que tout est facilement réversible, ce qui n’est pas exact. La baisse de qualité du journalisme, imputable aux liaisons entre presse et intérêt économique, a commencé avant l’apparition d’Internet. Le système qu’il convient de rénover vers le haut, pour que la presse écrite « hausse la gamme », comme dit Gauchet, est profondément ancré dans les modes de fonctionnement, les schémas et logiciels cérébraux, il touche toutes les structures de production de l’information. Il ne suffira qu’un groupe de journalistes veuille élever le niveau ! Dans la crise actuelle, il manque, de la part des journalistes et de leurs organisations professionnelles, une part d’autocritique sans laquelle il semble difficile d’élaborer un réel nouveau projet. Mais ce n’est pas simple. Il semble me souvenir que les travaux de Bourdieu sur le champ journalistique (le cinquième pouvoir ?) avaient été plutôt mal perçus, mal reçus et avaient considérablement détérioré les relations entre la presse et le sociologue ! En attendant, question de lire, les principaux quotidiens américains suppriment leur supplément « livres ». Bientôt, les amateurs de « texte suivi » n’auront que La Sélec à se mettre sous la dent… Peut-être que le journalisme souhaité par Gauchet verra le jour dans des collectifs culturels, des communautés d’intellectuels, porteurs de critique à l’égard de la grande presse et détenteurs de savoirs sur la culture, sur les outils de compréhension du monde, de par leur travail, leurs missions, tous ces milieux qui planchent sur de nouvelles pistes de médiations… !? (PH) – Dans la foulée, consulter les actes du séminaire « Crise du jugement, société du savoir, néo-libéralisme » de M. Gauchet, à l’Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales, organisé par le CEPPECS…

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Journalisme sans qualité?

Alors que l’on parle de refinancer la presse écrite au nom d’une information démocratique et pour perpétuer une information de qualité, professionnelle, le licenciement brutal de plusieurs journalistes de qualité au Vif, interpelle. Le refus de grands quotidiens belges de publier, à ce propos, une carte blanche d’un collectif de professionnel du journalisme est encore plus troublant. Si de l’argent est investi pour soutenir les grands groupes de presse, est-ce pour financer cette mentalité du non-débat?  Ci-dessous: – un commentaire Jean-Jacques Jespers à propos du refus des quotidiens Le Soir et La Libre de publier la carte blanche.  – La carte blanche dudit collectif. (PH)

Le billet de J.J. Jespers:

– À la suite du licenciement arbitraire de quatre journalistes, dont la rédactrice en chef, du principal hebdomadaire belge francophone d’actualité, Le Vif-L’Express (groupe Roularta), une « carte blanche » (texte ci-dessous) a été rédigée par l’Association des journalistes professionnels et par des enseignants universitaires responsables des principales écoles de journalisme à Bruxelles et en Wallonie. La publication de ce texte a été refusée par les rédacteurs en chef des deux quotidiens de référence en Belgique francophone, Le Soir et La Libre Belgique, deux organes de presse qui, par ailleurs, se posent en promoteurs du dialogue et du débat au sein d’une société ouverte. Le motif invoqué était que certains des constats mentionnées dans le texte pourraient s’appliquer à ces quotidiens eux-mêmes. Telle n’était pas l’intention des auteurs de la « carte blanche », mais il est révélateur que des rédacteurs en chef renommés croient déceler des mises en cause dans toute réflexion sur la gestion actuelle des médias d’information. Comme d’autres avant elles, les directions de ces médias, pourtant promptes à porter des jugements sur les attitudes des autres détenteurs de pouvoirs, se refusent à tout questionnement public sur leurs propres pratiques et préfèrent l’autocensure voire la censure. Ce faisant, loin de conjurer la crise structurelle qui frappe leurs entreprises, elles démontrent à quel point leur conception managériale de l’information en est l’un des éléments-clés. Les auteurs de ce texte sont tout aussi consternés par cette dérobade que par les faits qui ont motivé la rédaction de cette « carte blanche ». Contournant ce refus d’ouvrir – à peine ouvrir ! – une confrontation d’idées sur des questions essentielles, nous avons entrepris de faire circuler cette « carte blanche » par tous les moyens disponibles. Nous vous invitons à diffuser largement ce texte. Sa circulation démontrera la vanité de toute tentative d’étouffer le débat sur l’avenir du journalisme dans notre société. Jean-Jacques Jespers École universitaire de journalisme de Bruxelles ULB 

 La carte blanche: Un journalisme mis au pas

Le brutal licenciement signifié sans motif, le jeudi 22 janvier, à quatre journalistes chevronnées de l’hebdomadaire Le Vif /L’Express n’est pas qu’une péripétie douloureuse au sein d’une grande entreprise, comme il s’en déroule hélas chaque jour dans le pays. La mise à l’écart de collaboratrices qui comptent jusqu’à vingt ans d’ancienneté au sein du magazine, et qui en ont forgé les valeurs autant que la réputation, relève en l’occurrence d’une épuration dont les intentions manifestes sont inquiétantes pour la liberté rédactionnelle du Vif en particulier et pour le journalisme en général. Le directeur du Vif/L’Express, qui s’était déjà signalé antérieurement à Trends/Tendances par une propension à distribuer des C4, et qui en est, au Vif, à 6 licenciements, 2 départs et 2 déplacements imposés, l’a précisé lui-même : aucune raison économique ne l’a poussé à congédier la rédactrice en chef et 3 rédactrices spécialisées l’une en politique intérieure, l’autre en sciences, la troisième en culture. Invoquant des relations dégradées entre l’équipe de rédaction et la rédactrice en chef, la direction – qui n’a pas réussi à résoudre ces problèmes – a choisi la manière la plus radicale d’y mettre fin. Le prétexte est non seulement léger mais, en outre, il ne concerne pas toutes les journalistes concernées. La valse des licenciements, entamée au Vif voici bientôt trois ans, traduit en réalité une obsession constante : mettre au pas la rédaction du premier magazine d’information générale de la Communauté française, qui avait précisément fondé sa crédibilité sur une totale indépendance d’analyse et de jugement, tant à l’ égard de ses propres actionnaires – le groupe flamand Roularta– que vis-à-vis des différents pouvoirs, politiques comme économiques, de la société belge. Durant plus de deux décennies, Le Vif/L’Express a pu défendre un journalisme exigeant, soucieux d’abord de la pertinence et de l’utilité, pour ses lecteurs, des sujets qu’il abordait. Au nom de cette éthique, il pouvait parfois estimer nécessaire de fâcher un annonceur, de heurter un ministre ou de consacrer une couverture à un thème moins vendeur. Tout cela n’est plus allé de soi dès l’instant où, inquiétée par une légère érosion des ventes, la haute direction de Roularta s’est laissée convaincre qu’il fallait remplacer les journalistes expérimentés, couper les têtes qui dépassent, et faire de la docilité aux impératifs économiques de l’entreprise un credo admissible. L’éditeur du Vif n’est pas le seul à déposséder ainsi la rédaction de sa capacité à penser ses priorités et à définir ses champs d’action. En Belgique comme à l’étranger, trop d’entrepreneurs de presse choisissent, parfois sous le prétexte des difficultés économiques, d’appauvrir les contenus, de réduire les effectifs, de se priver de plumes critiques et d’esprits libres, de mettre au placard des talents fougueux, et de préférer des chefs et sous-chefs soumis. Le Vif n’est pas le seul, mais il est l’unique hebdomadaire d’information générale largement diffusé en Communauté française. Ceux qui l’épuisent aujourd’hui de l’intérieur portent à cet égard une responsabilité devant l’ensemble de l’opinion. A l’inquiétude pour l’avenir de ses journalistes chassés, mais aussi de ceux qui restent, s’ajoute la stupéfaction face à la brutalité sociale : convoquées un soir par un SMS sur leur portable, les quatre licenciées ont été renvoyées sur le champ de grand matin, avec interdiction formelle de repasser par la rédaction pour emporter des effets personnels. Deux heures sous surveillance leur ont été concédées, le samedi suivant, pour cette besogne. De quelle faute gravissime, de quel délit, ces quatre là étaient-elles donc coupables pour mériter un tel mépris ? Rien ne justifie une telle violence dans les relations sociales, qui en l’occurrence se double d’un réel mépris pour le droit du travail et contraste avec l’image de la paisible entreprise familiale qu’aime à se donner Roularta. La réaction de la Société des Journalistes du Vif – qui observait dès jeudi un arrêt de travail – comme le soutien inconditionnel de l’Association des Journalistes Professionnels et des syndicats, indiquent que la limite de l’acceptable a été franchie. La crise financière, la chute des revenus publicitaires, la diversification technologique des médias et les investissements qu’elle réclame ne pourront jamais justifier à nos yeux que le journalisme soit réduit à sa seule valeur économique, que les journalistes ne soient plus les chiens de garde de la démocratie mais seulement des petits soldats zélés chargés de vendre des contenus formatés pour les impératifs commerciaux à court terme. Nous avons besoin de rédactions expérimentées, en effectif suffisant, libres et indépendantes. Comme nous avons davantage besoin de matière grise, d’expertise, de culture et de réflexion journalistique étayée que de mise en scène spectaculaire de papiers vulgarisés à l’extrême pour plaire au plus grand nombre. Les comportements de certains managers et les plans d’économie concoctés au nord comme au sud du pays ne vont pas dans ce sens. Maintenons à nos médias leurs capacités intellectuelles : respectons les journalistes ! – Pascal Durand (Information et communication, ULg) – Benoit Grevisse (Ecole de journalisme de Louvain, UCL) – François Heinderyckx (Information et communication, ULB) – Claude Javeau (professeur honoraire à l’ULB) – Jean-Jacques Jespers (Ecole universitaire de journalisme de Bruxelles, ULB) – Hugues le Paige (revue Politique) – Martine Simonis (secrétaire générale de l’AJP) – Marc Sinnaeve (Département de journalisme, IHECS)