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L’air du cognassier

Philippe Jaccottet.

 cognacierL’écriture de Philippe Jaccottet est une respiration de la nature. Ses fragments (proses, poésie, récits) illustrent à merveille l’activité cérébrale du marcheur au contact de la nature, formes, couleurs, parfums, espaces, lumières… Les émotions particulières et fortes que l’on éprouve face au paysage, en apercevant un arbre ou un verger, stimulent des réflexions, plutôt la (re)visitation de souvenirs et de traces lues, choses enfouies, réminiscences artistiques (peintures, musiques…) et engendrent la surprise de redécouvrir sous de nouveaux éclairages, des paysages intérieurs que l’on pensait avoir sombré depuis longtemps, ne plus revoir de manière aussi proche et nette… Dans les terrains vagues où nous jouions, je me rappelle avoir débouché quelques fois sur une parcelle écartée, vieux verger abandonné et dans lequel, au printemps, un immense arbre fleuri me faisait forte impression. Ce n’est que bien plus tard, en l’espace de quelques semaines, en lisant « Cahier de verdure » de Philippe Jaccottet et en regardant « Songe de la lumière » de Victor Erice, que je sus qu’il s’agissait d’un cognassier… Voici un premier extrait où Jaccottet parle de sa relation entre nature et écriture : « Je pense quelquefois que si j’écris encore, c’est, ou ce devrait être avant tout pour rassembler les fragments, plus ou moins lumineux et probants, d’une joie dont on serait tenté de croire qu’elle a explosé un jour, il y a longtemps, comme une étoile intérieure, et répandu sa poussière en nous. Qu’un peu de cette poussière s’allume dans un regard, c’est sans doute ce qui nous trouble, nous enchante ou nous égare le plus ; mais c’est, tout bien réfléchi, moins étrange que de surprendre son éclat, ou le reflet de cet éclat fragmenté, dans la nature. » (« Le cerisier ») – Le texte consacré à sa rencontre avec le cognassier s’intitule « Blason vert et blanc ». Il raconte la surprise face à cet arbre. Il en profite pour cerner l’étrangeté de cette sensation du beau dans la nature. Il conduit une méditation sur cette association du vert et du blanc et entrecroise la description la plus « photographique », par deux fois, de cette floraison différente des autres, à des images, des souvenirs, des musiques : Vita Nova de Dante, Monteverdi, Don Quichotte, le Gaspard Hauser de Verlaine, Leopardi et l’air de Zerline… En racontant succinctement, mais de manière explicite et substantielle, ses relations intimes avec ces joyaux d’art, comment ils vivent en lui. Extrait 1 sur le cognassier : « Je regardais, je m’attardais dans mon souvenir. Cette floraison différait de celles des cerisiers et des amandiers. Elle n’évoquait ni des ailes, ni des essaims, ni de la neige. L’ensemble, fleurs et feuilles, avait quelque chose de plus solide, de plus simple, plus calme ; de plus épais aussi, de plus opaque. Cela ne vivrait ni ne frémissait comme oiseaux avant l’envol ; cela ne semblait pas non plus commencer, naître ou sourdre, comme ce qui serait gros d’une annonce, d’une promesse, d’un avenir. C’était là, simplement. Présent, tranquille, indéniable. Et, bien que cette floraison ne fût guère plus durable que les autres, elle ne donnait au regard, au cœur, nulle impression de fragilité, de fugacité. Sous ces branches-là, dans cette ombre, il n’y avait pas de place pour la mélancolie. » Extrait 2 sur le cognassier : « Il a bien fallu m’approcher de ces arbres. Leurs fleurs blanches, à peine teintée de rose, m’on fait penser tour à tour à de la cire, à de l’ivoire, à du lait. Etaient-elles des sceaux de cire, des médailles d’ivoire suspendues dans cette chambre verte, dans cette maison tranquille ? Elles m’ont fait penser aussi aux fleurs de cire que l’on voyait autrefois sous des cloches de verre dans les églises, ornements moins périssables que les vrais bouquets ; après quoi, tout naturellement, ce verger « simple et tranquille » comme la vie que le Gaspard Hauser de Verlaine rêve du fond de sa prison, m’est apparu lui-même telle une chapelle blanche dans la verdure, un simple oratoire en bordure de chemin où un bouquet de fleurs des champs continue à prier tout seul, sans voix, pour le passant qui l’y a déposé un jour, d’une main pieuse ou peut-être distraite, parce qu’il appréhendait une peine ou marchait vers un plaisir. » (Philippe Jaccottet, « Cahier de Verdure », Gallimard, 1990)

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