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Pétales et robe à pois.

À propos de : fruitiers fleuris, Josep Pla, Le cahier gris (Gallimard, 2013), Bernard Stiegler, Pharmacologie du Front National (Flammarion 2013) …

pétales

Embrasser un arbre fruitier complètement couvert de fleurs, qui disparaît littéralement sous sa floraison, submergé, enfoui – métamorphosé en autre chose dans sa parade nuptiale avec les insectes pollinisateurs, de miraculeux – est un exercice qui pâme l’appareil sensible au point de le rendre complètement vaporeux, excité et comblé, proche de l’éternuement et de cet immense soulagement qu’il dégagerait, de remise à zéro de toutes les traces mémorielles qui conditionnent perceptions et émotions. Remise à zéro comme promesse de s’en ressaisir pleinement, à l’état vierge. Il y a un éblouissement qui sature le regard, un ébahissement dans l’impossibilité à démonter le mécanisme de cette extase florale contagieuse. L’œil déborde, sort de lui-même pour tenter d’envelopper le tout, mesure son impuissance à voir vraiment la totalité, en une seule prise, se démène pour se maintenir dans la jouissance entraperçue qui consiste à absorber la totalité de l’astre constitué d’une multitude de fleurs agencées en une sorte d’unique individu multiple, soudées par l’intelligence collective florale, se réfugier dans le spectacle de cette union, sans la comprendre, sans chercher à la déchiffrer, se faire à son image, désormais porteur de cette seule image envahissant tout le mental par les orbites écarquillés. Mais, l’œil, en même temps, redoute cette fulgurance et se dissémine dans le tout, s’infiltre, s’obstine à s’approcher des parties, s’adresse aux fleurs individuées, il perd l’arbre.

C’est une onde d’inconnu que l’œil et le cœur reconnaissent, au printemps, comme un spectacle attendu, indispensable, que tout l’organisme aspire à retrouver à la fin de l’hiver, pour sortir précisément du froid et de l’obscurité. Chaque année, cette apparition rejoint la trace du même miracle qui s’est produit l’année précédente, réactive les images conservées du même arbre en fleurs de toutes les années précédentes, parfois plus flamboyant parfois plus chiche. Chaque nouvelle image éveille le regret de n’avoir pas regardé vraiment le fruitier pavoisé et la joie de constater avoir encore une chance de réussir. Mais chaque fois, c’est la même dérive, l’attention dévie vers la tentation contraire, différente, d’examiner chaque fleur séparément et s’y engage avec un arrière-goût désagréable, celui de renier l’amplitude rayonnante de la floraison globale pour n’avoir pas pu en supporter la clarté complexe. La proximité et le face à face avec les parties est une manière de se perdre dans le bouillonnement fleuri sans plus en affronter la puissance incontrôlable, perturbante par son incommensurable. Même s’il est poétique, le fleur à fleur relève du calculable, rassurant, plus proche du pornographique, du terre-à-terre, de la joie trouble d’un peu salir, de mêler la boue au radieux (tous termes en italiques à relativiser).

Et puis un jour, après une nuit venteuse, cette puissance florale se désolidarise, ses milliers de pétales se détachent et elle vole en éclats, soufflée. Une bulle a explosé. On regarde l’arbre avec le sentiment de participer à une déflagration, on le retrouve en son état ordinaire, tel qu’il était avant de se parer, sauf qu’il est hérissé d’appendice, de fleurs ruinées, petits appareils à bulbe surmonté d’étamines résistantes, quelque chose qui travaille. Le sol au pied du cognassier est jonché de points blancs fluorescents sur le gravier. Un air de fête refroidie, les confettis éparpillés. Mais c’est aussi un tour de magie, le passage d’un état à un autre, une transsubstantiation soudaine, une performance naturelle, voici étalée l’immensité des points lumineux qui composaient l’aveuglante robe fleurie. On songe à ces pistes de danse où grouillent les ronds fluorescents qui rendent le sol instable et incarnent cette fluidité magique insaisissable que les danseuses et danseurs cherchent à capter de leurs pas harmonieux, pour se désagréger et s’agréger autrement, en d’autres corps, dépouiller leurs enveloppes mortelles dont ils sont las et lasses, en d’autres amas de corps en transe et puis s’éclater. Mais dans la déflagration, la puissance florale est dispersée, elle se répand violemment et invisiblement dans l’atmosphère et les témoins en sont traversés. Ils la sentent passer autour et à travers eux. Sans pouvoir la retenir. Quelque chose glisse, échappe, un ange passe. Ils éprouvent comme jamais le sentiment des énergies migratoires et cycliques en quoi le temps consiste et au sein desquels ils ne sont que particules, pétales et pois éparpillés. Ce que l’on dissimule le plus souvent sous une banale exclamation « oh ! déjà fini ! ça passe vite et l’on n’en profite jamais assez ! ». De l’extase, des regrets, des remords.

Je me souviens avoir tournoyé, ivre, dans le foisonnement éméché lui aussi d’une piste de danse vrombissante, années 80, une blessure idiote toute fraîche, oubliée sous le pansement approximatif d’un foulard enroulé autour de la main. Très tard et assis au bar alors que le dancing se vidait, je fixais épuisé la piste de danse de plus en plus déserte, intrigué par des points fixes sombres qui tachetaient le sol, se dissimulant parmi les autres taches colorées mobiles du light show. Il me fallut un certain avant de réaliser que ce pointillisme était à moi, une projection de ce qui m’anime, mon ombre en quelque sorte. Il provenait de mon sang aspergé goutte-à-goutte durant l’oubli de la danse. Ce constat voisinait avec une sorte de défaillance liée à l’adéquation entre le fait de s’abandonner aux rythmes musicaux des autres corps et celui d’épancher son sang, son fluide vital, le métaphorique et l’organique fusionnaient, et cette fusion me vidait, la tête et le corps, littéralement. Je retrouve ce sentiment d’évanouissement imminent chaque fois que je vois le sol jonché des pétales qu’un arbre fait ruisseler dans le flux de ses saisons. Oubli et construction de soi intimement mêlés et formant spectacle, installation plastique, peinture des pétales blancs fragiles, soyeux et évanescents, sur le sol rugueux des petits cailloux, durs, anguleux. Pétales éprouvés par les intempéries, par leurs chutes, gourds, leur soie est outragée, un peu fripée, déchirée, leur légère incarnation rosée leur donne une texture de peau fardée, sans âge. Cire un peu fondue, en larme. Et lorsque je veux dépasser la dispersion panoramique et rentrer dans la trame même, j’isole des fragments, des groupes de pétales qui forment des signes, des dessins, des hiéroglyphes – des figures stratégiques comme des pions de go dans l’espace -, que je voudrais répertorier, enregistrer dans l’urgence parce que ces fragments de fleurs sont éphémères, vont très vite brunir, se décomposer, disparaître entre les graviers humides.

La surprise de voir la floraison de l’arbre fruitier, aérienne, soudain transformée en tapis de taches fragiles, passage éclair d’une image à une autre, excite l’attention à saisir le déplacement, le souffle, le vide qui établit du sens entre les états différents d’un même existant. Cela correspond un peu au trajet d’une saveur particulière qui voyage mystérieusement entre deux objets que rien ne rapprochait à priori. Ainsi que l’illustre à merveille ce passage de Josep Pla, en l’occurrence le glissement entre cèpe et oreille de jeune fille, et qui intervient aussi dans une sensibilité exacerbée, traquant les intersections entre paysage et corps qui le regarde, immergé, comme à propos de ce vin spécifique et sa manière d’inspirer le palais où il s’exprime : « Le vin des vignes qui bordent la mer est délicieux, il possède une âpreté qui fait frissonner et mordille la langue. Et parfois je commence par un lactaire délicieux ou un cèpe grillé ; c’est comme si on croquait une oreille de jeune fille parfumée de résine de pin. » (J. Pla, Le cahier gris, page 337)

Mais le trouble causé par le sol jonché de pétales ne serait pas le même si n’existait le tissu à pois. Une femme moulée dans une robe à pois avive aussi le souvenir de ces différentes défaillances recherchées, éparpillement de vie et de soi, en pétales ou larmes de sang. Le fourmillement des pastilles souples épousant les formes, les courbes, recouvrant les plis et les creux, égare le désir et c’est l’occasion de prendre conscience que c’est exactement ce que recherche le désir, cet égarement, se perdre en chemin. L’imprimé de la robe prend le pas sur la silhouette, devient la peau, révèle métaphoriquement la multiplication des points sensibles, des points de contact possibles, et s’interpose de manière plus puissante que n’importe quel autre imprimé de tissu, devient la trame érotique par où toucher et s’arrimer réticulairement au corps désiré. À la conviction préfabriquée et toujours un peu prétentieuse de savoir par où commencer pour déclencher la perspective d’un plaisir partagé, se substitue soudain le tableau d’une infinité de points d’entrées, de contacts, collés au corps, et le désir face à cet afflux de possibilités qu’il niait pour avancer plus vite, se trouve suspendu, renvoyé à examiner tous les itinéraires possibles. Floraison qui fourvoie le regard en mille possibles, constellation mouvante de points érogènes qui dérobe l’objet du désir. Mais c’est dans ce genre de reflux que l’on retrouve la part d’inconnu qui pousse à désirer, que l’on s’éprouve mu par la connaissance idiosyncrasique de ce que l’on ne sait pas et que l’on cherche sans fin à élucider, à dire, voir, sentir, écrire et, pour les artistes se nourrissant de cela, à donner forme au résultat de ces crises du sensible, forgeant une compétence particulière, singulière du désir de vivre et d’aimer. L’appel de l’inachèvement pour lequel l’on met en branle tout ce que l’on sait, afin de déchiffrer les motifs de notre inconnu, exactement comme dans la citation qui suit de Bernard Stiegler où l’on peut  remplacer « savant » par toutes sortes d’autres chercheurs, écrivain, poètes, artiste, cuisinier, jardinier, amant : « Ce qui anime un savant, c’est avant tout ce qu’il sait qu’il ne sait pas et qui se projette en avant du processus d’individuation qu’est la vie technique en tant qu’elle est inachevée sur un mode spécifique – l’inconnu étant la projection en et par le savant de cet inachèvement pour quoi il met en branle tout ce qu’il sait, tout son savoir, où il tente de déchiffrer en creux les motifs de son in-connu (de questions qui le mettent en crise et l’individuent comme savant sachant qu’il ne sait pas) ». (Pharmacologie du Front National, page 82) Ce qui rend l’arbre fleuri irregardable est peut-être cette conjonction brûlante entre un paraître resplendissant, une sorte d’apothéose qui pourtant n’est qu’inachèvement, chaque floraison n’ayant de sens que si elle se répète l’année suivante, étant toujours à venir, en crise. (Pierre Hemptinne)

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Dans le coing imaginaire

Dans le coing

 

 

Les fruits apparaissent dans le coing. Ils dardent leur forme approximative – ingrate, si l’on veut évoquer le corps incertain de l’adolescence -, des ébauches au fuselage maladroit et à la peau duveteuse, surmontées des restes de corolles et pétales qui forment des hélices molles, cordons ombilicaux chiffonnés qui les rattachent encore à leur être fleur. Pour mieux appréhender ce massif de feuilles et de branches d’où jaillissent ces drôles de dirigeables vaguement obscènes, à la trajectoire incertaine voire improbable, je le parcours et le sonde avec un téléobjectif, comme une montagne lointaine observée à la jumelle. Zoomant et dézoomant, alternant le net et le flou dans une dialectique de l’apparition. J’isole des zones touffues, des branches nues puis des ramifications de rameaux, je promène le regard dans le dessin des branches et des feuilles, je cherche les sentiers qui conduisent à un beau spécimen solitaire ou à un regroupement de bébés coings. Ici, je fouille une masse verte. Là, je descends en courant. Je m’égare sur des coteaux. J’emprunte des vallées, des chemins de crête, des champs marécageux. Ce faisant, j’ai l’impression de déchiffrer la carte d’un pays imaginaire, avec ses reliefs et dépressions, creux et promontoires, lisières et espaces nus totalement fictifs, insitués ailleurs que dans mon imagination. Je trace les itinéraires offrant des vues imprenables sur les fruits, je multiplie les détours pour qu’ils apparaissent chaque fois comme une surprise. Je m’exerce, face à ce paysage de feuilles, à une stratégie du regard, comme on peut le faire quand, avide, on cherche à retenir – matérialiser dans la mémoire – toutes les variations de lumière dans un visage qui raconte ses traversées de mondes lointains – écarquillant ou clignant les yeux, s’éloignant ou s’approchant au plus près, filmant des déplacements et transformations imperceptibles ou photographiant des expressions fixes, récurrentes. On peut développer l’éducation à l’image en enseignant comment déchiffrer un film, une émission de télévision. Apprendre à regarder dans un arbre pourrait être tout aussi instructif. Être resté des heures durant, dans les heures chaudes de l’été, à observer le manège des insectes dans les massifs de fleurs sauvages, en bordure des forêts, m’a aussi appris à laisser venir une histoire dans son décousu fondamental, à ne pas me sentir incommodé par des films lents (par exemple) ou des livres dont le fil narratif se perd dans le corps du texte. Quelque chose se passe, avec ces insectes et ces fleurs, de concret et abstrait, qui n’a ni début ni fin, car chaque année ils se retrouvent, à peu de chose près, en train de raconter le même fragment narratif. En scrutant le cognassier décoré de ces étranges formes, inventant toutes les manœuvres d’approche pour braquer l’objectif grossissant sur ces futurs fruits au modelé vulvaire et/ou phallique, inévitablement, j’épouse des pages lues récemment – je vois à travers ces pages, ou ce que je vois vient réécrire ces lignes en moi. Des pages, encore, des Lances Rouillées où Juan Benet compose les mouvements d’une guérilla dans les montagnes, les montagnes d’une province espagnole imaginaire, Region, dans un mouvement proustien inversé : à travers une ethnographie de la vie mondaine menée en son centre et ses multiples métastases, Proust décrit, sous les us et coutumes ordinaires, toutes les stratégies qui traversent et structurent une société. En écrivant, le nez dessus, très terre à terre, une sorte de traité de la guerre comme principe de vie social, détaillant les milles et une manœuvres pour s’emparer, neutraliser ou détruire l’ennemi, en décortiquant la dynamique des combats, les stratégies à l’intérieur de la stratégie – la guerre étant constitué de différentes initiatives collectives ou individuelles superposées comme des pelures d’oignon -, Juan Benet cerne l’essentiel de la vie à travers une armée de portraits de personnages et de paysages dans ce qu’ils ont d’essentiel à la stratégie du vivant, là, à Region, au cœur de la guerre civile. Les mouvements de troupes, le corps à corps avec les composantes physiques du terrain, l’intelligence à tirer parti des atouts du paysage pour établir une position favorable, tout ça est peint avec une minutie démente s’agissant d’une contrée inventée, qui n’existe que dans sa tête, il a du se le représenter de manière tellement réaliste qu’il se l’est certainement imprimé à l’intérieur. A moins qu’il ne s’agisse de la configuration paysagère de son cerveau que, sans s’en rendre compte, il prend comme décor de son livre. Le théâtre minutieux de ces opérations militaires s’étire sur 670 pages (livre inachevé), c’est dire si ce pays imaginaire vivait dans la tête de l’écrivain. Au point de faire corps avec son texte, avec l’idée qu’il se faisait de son texte (et forcément inachevé puisque pour le conclure il aurait fallu qu’il passe l’arme à gauche et puisse revenir inclure cet événement final dans le texte, l’extinction du paysage intérieur, ses plis et replis, où se déployait sa guérilla d’écriture). Sans doute y a-t-il un parallèle à établir avec l’interprétation que Bernard Lahire propose du terrier de Kafka : le terrier représente la vocation littéraire, le travail d’écriture, le texte projeté, toujours fantasmé et selon, ici, une stratégie textuelle à rapprocher du texte de Benet où la science militaire se confond avec la science littéraire : « Kafka conçoit ses textes comme des façons de pouvoir faire face et combattre ses ennemis (ses démons intérieurs, les obsessions qui le hantent) et, de ce point de vue, il voit ces premiers textes comme des pièges tendus à ces ennemis : « Voilà l’entrée de ma maison » disais-je alors ironiquement aux invisibles ennemis que je voyais déjà périr d’étouffement dans ce labyrinthe. » » Les Lance rouillées transforment Region en labyrinthe où le texte étouffe, sous sa métaphore dévorante, hypertrophiée, l’idée même de la guerre (impression après 180 pages). Quelques lignes sur la guérilla dans ces territoires abstraits : « Aux premières heures du jour, le combat était engagé. Sans préjuger du nombre et de la nature des défenses au col, Estanis décida de lancer une attaque frontale en s’appuyant sur la ligne du talweg, après l’occupation d’un petit rocher escarpé – le piton de Calatrava –  sur son flanc gauche, d’où il pourrait harceler l’ennemi, disperser ses feux et couvrir sa propre avancée. Avant le point du jour, un détachement d’une soixantaine d’hommes, avec trois mitrailleuses et deux mortiers, avait occupé le piton sans – d’après lui – être détecté par l’ennemi, tapi derrière la ligne d’horizon du coteau sans laisser voir ses armes ni ses enseignes ; au dernier moment, au lieu de suivre la trajectoire la plus directe et pentue, Estanis modifia la direction de l’assaut pour le conduire à travers une bergerie située à mi-chemin, dont l’éclat des pierres et des ardoises, au contact des premiers rayons du soleil, attira à tel point son attention qu’il pensa en faire une position de force qui, une fois conquise, pouvait lui épargner une bonne partie de la course à découvert. La première vague d’hommes – salopettes bleues et verdâtres, une casaque kaki de temps à autre, chemises blanches et pantalons de velours, bérets noirs et un casque français ici ou là – se lança vers le haut de la montagne, obéissant tous aux instructions qu’ils avaient reçues un mois durant dans les vallées du Torce : le pas rapide et court, le buste courbé et prêts à faire feu, s’aplatissant au sol tous les trente mètres pour se relever et courir de nouveau une fois choisi le point d’abri suivant, tous ensemble. Sur une mule et derrière le tronc d’un pin, Estanis observa le déploiement tout en épiant aux jumelles l’éventuelle réaction de l’ennemi, et quand il fut assuré que tous les hommes de la première vague avaient atteint l’objectif, sans que ceux du col eussent donné aucun signe de l’avoir remarqué, il leva la main gauche pour indiquer la bergerie vers laquelle se lança la seconde vague, dans les pas de la première. » (Juan Benet, Les lances rouillées, Passage du Nord Ouest) (PH)

L’air du cognassier

Philippe Jaccottet.

 cognacierL’écriture de Philippe Jaccottet est une respiration de la nature. Ses fragments (proses, poésie, récits) illustrent à merveille l’activité cérébrale du marcheur au contact de la nature, formes, couleurs, parfums, espaces, lumières… Les émotions particulières et fortes que l’on éprouve face au paysage, en apercevant un arbre ou un verger, stimulent des réflexions, plutôt la (re)visitation de souvenirs et de traces lues, choses enfouies, réminiscences artistiques (peintures, musiques…) et engendrent la surprise de redécouvrir sous de nouveaux éclairages, des paysages intérieurs que l’on pensait avoir sombré depuis longtemps, ne plus revoir de manière aussi proche et nette… Dans les terrains vagues où nous jouions, je me rappelle avoir débouché quelques fois sur une parcelle écartée, vieux verger abandonné et dans lequel, au printemps, un immense arbre fleuri me faisait forte impression. Ce n’est que bien plus tard, en l’espace de quelques semaines, en lisant « Cahier de verdure » de Philippe Jaccottet et en regardant « Songe de la lumière » de Victor Erice, que je sus qu’il s’agissait d’un cognassier… Voici un premier extrait où Jaccottet parle de sa relation entre nature et écriture : « Je pense quelquefois que si j’écris encore, c’est, ou ce devrait être avant tout pour rassembler les fragments, plus ou moins lumineux et probants, d’une joie dont on serait tenté de croire qu’elle a explosé un jour, il y a longtemps, comme une étoile intérieure, et répandu sa poussière en nous. Qu’un peu de cette poussière s’allume dans un regard, c’est sans doute ce qui nous trouble, nous enchante ou nous égare le plus ; mais c’est, tout bien réfléchi, moins étrange que de surprendre son éclat, ou le reflet de cet éclat fragmenté, dans la nature. » (« Le cerisier ») – Le texte consacré à sa rencontre avec le cognassier s’intitule « Blason vert et blanc ». Il raconte la surprise face à cet arbre. Il en profite pour cerner l’étrangeté de cette sensation du beau dans la nature. Il conduit une méditation sur cette association du vert et du blanc et entrecroise la description la plus « photographique », par deux fois, de cette floraison différente des autres, à des images, des souvenirs, des musiques : Vita Nova de Dante, Monteverdi, Don Quichotte, le Gaspard Hauser de Verlaine, Leopardi et l’air de Zerline… En racontant succinctement, mais de manière explicite et substantielle, ses relations intimes avec ces joyaux d’art, comment ils vivent en lui. Extrait 1 sur le cognassier : « Je regardais, je m’attardais dans mon souvenir. Cette floraison différait de celles des cerisiers et des amandiers. Elle n’évoquait ni des ailes, ni des essaims, ni de la neige. L’ensemble, fleurs et feuilles, avait quelque chose de plus solide, de plus simple, plus calme ; de plus épais aussi, de plus opaque. Cela ne vivrait ni ne frémissait comme oiseaux avant l’envol ; cela ne semblait pas non plus commencer, naître ou sourdre, comme ce qui serait gros d’une annonce, d’une promesse, d’un avenir. C’était là, simplement. Présent, tranquille, indéniable. Et, bien que cette floraison ne fût guère plus durable que les autres, elle ne donnait au regard, au cœur, nulle impression de fragilité, de fugacité. Sous ces branches-là, dans cette ombre, il n’y avait pas de place pour la mélancolie. » Extrait 2 sur le cognassier : « Il a bien fallu m’approcher de ces arbres. Leurs fleurs blanches, à peine teintée de rose, m’on fait penser tour à tour à de la cire, à de l’ivoire, à du lait. Etaient-elles des sceaux de cire, des médailles d’ivoire suspendues dans cette chambre verte, dans cette maison tranquille ? Elles m’ont fait penser aussi aux fleurs de cire que l’on voyait autrefois sous des cloches de verre dans les églises, ornements moins périssables que les vrais bouquets ; après quoi, tout naturellement, ce verger « simple et tranquille » comme la vie que le Gaspard Hauser de Verlaine rêve du fond de sa prison, m’est apparu lui-même telle une chapelle blanche dans la verdure, un simple oratoire en bordure de chemin où un bouquet de fleurs des champs continue à prier tout seul, sans voix, pour le passant qui l’y a déposé un jour, d’une main pieuse ou peut-être distraite, parce qu’il appréhendait une peine ou marchait vers un plaisir. » (Philippe Jaccottet, « Cahier de Verdure », Gallimard, 1990)

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