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Souffrances critiques

Emmanuel Renault, « Souffrances sociales. Philosophie, psychologie et politique ». 405 pages, La Découverte, 2008.

 

 

 

 

 

 

 

Comment se saisir de la souffrance, l’extraire du domaine de la subjectivité, et la constituer en concept fondateur d’une nouvelle critique sociale, symptôme objectif des dysfonctionnements de notre société? A partir de quand peut-on parler de « souffrance sociale »? C’est le programme rigoureux, solidement charpenté, de cet ouvrage reposant sur une analyse des explications de la souffrance selon différents appareils théoriques: sociologique (Durkheim), psychologique (Freud), médecine publique, généalogie de la notion de « santé mentale »… 

Un élément important est la distinction entre souffrance normale et souffrance anormale. Une certaine notion de la souffrance est inhérente à la vie même. Savoir la gérer est facteur d’équilibre, de santé mentale, d’accomplissement de soi. On oublie trop souvent cet élément ordinaire de la vie au jour le jour qui conduit à considérer, d’une certaine manière, qu’il y a une souffrance non pas normale mais utile.

(« …la souffrance est l’une des coordonnées essentielles de l’expérience humaine et notre existence consiste en grande partie en une tentative de réduction de la souffrance. En définitive, le principe de plaisir lui-même est indissociable d’une recherche de diminution de la souffrance. ») Il sera question des dynamiques d’appropriation de la souffrance, de la transformation de la souffrance en plaisir, en reconnaissance, en transcendance… 

 

 

 

 

 

 

 

C’est surtout la « clinique du travail » et la « clinique de la précarité » qui permettront d’examiner les phénomènes actuels de souffrance sociale. « L’amour et le travail sont les deux seules activités productrices d’effets de subjectivation assez profonds pour remanier les structures psychiques, et l’un et l’autre produisent les mêmes effets sur la santé mentale : ils sont capables de faire tenir les individus qui « ne vont pas bien », mais aussi de profondément fragiliser ceux qui « vont bien »; le travail est la seule de ces deux activités qui est sociale en un sens très fort… L’épreuve du réel et de la coopération induit, dans le travail, un processus de mise à distance de nos préoccupations, qui constitue l’une des conditions principales de l’appropriation subjective des épreuves de l’existence. Lorsque le travail fait défaut, les individus parviennent mal à se détacher de leurs problèmes, comme l’illustrent les profils de chômeurs de longue durée écrasés par le sentiment d’inutilité. » Les évolutions néolibérales des contextes de travail, et on les sent particulièrement dans une association comme la Médiathèque qui vient de vivre un licenciement collectif, se caractérisent par des injonctions contradictoires: appel à l’autonomie avec des marges de manoeuvres réduites, améliorer la productivité avec moins de ressources humaines, renforcer la qualité du travail produit, intensifier l’investissement personnel alors que les perspectives ne sont pas forcément roses (« la recherche de gains de productivité passe aujourd’hui par un management de la subjectivité »). Ce sont des contraintes extérieures qui pèsent sur le travail culturel aussi et qu’il faut bien arriver à « maîtriser », pour composer avec. Pas évident.

En confrontant les différentes théories pour et contre la validité du concept de souffrance sociale (c’est à dire une notion autorisant de s’approprier collectivement un discours sur la souffrance pour pousser la société au progrès social), l’auteur montre surtout comment, historiquement, une pensée dominante à permis d’invisibiliser la souffrance due à l’organisation sociale. C’est ici que Bourdieu est convoqué, surtout sa grande enquête qui donna lieu au livre « La misère du monde », véritable best-seller sociologique, et moment clef d’apparition des nouveaux phénomènes de la souffrance. « Pour Bourdieu, c’est bien un ensemble de problèmes sociaux invisibilisés et oubliés par les mouvements sociaux qu’il s’agit de mettre au jour en termes de souffrances. La sociologie fait alors usage du lexique de la souffrance non seulement pour procéder à une critique purement théorique, mais aussi pour rendre la parole à ceux qui en sont dépossédés… ». Il y a là quelque chose à creuser: je dirais qu’un des objectifs des travailleurs du culturel, comme par exemple les médiathécaires (!) est aussi de favoriser des pratiques culturelles tournées vers une meilleure perception de la souffrance et des appropriations de celle-ci dynamique: l’art est un média créatif pour vivre sa souffrance, la découvrir, la comprendre, la gérer, la transformer. Pour autant que l’action de « se cultiver » s’inscrive dans des processus lents et longs et non dans le plaisir autoritaire dans son exigence industrielle d’immédiateté. Par ce principe de plaisir rapide et tyrannique, l’industrie culturelle contribue à invisibiliser une part de la souffrance, à rendre difficile une relation « normale » à la souffrance.

Le démantèlement progressif de la législation du travail (remise en cause de l’âge de la pension, de la durée légale du travail, mise en avant de l’actionnaire aux dépens d’une logique d’investissement) signifie un déni puissant de la souffrance et des notions de justice et de reconnaissance qu’il faut y attacher. Cela pose la question de la volonté consciente de ne plus prendre en compte les conséquences sociales des décisions prises au niveau du projet de société. La santé de la majorité des individus passe après la santé économique d’une minorité de possédants. Cela est possible grâce à une « dépolitisation de la politique », qui prive donc le citoyen d’un pouvoir démocratique sur certains types de décision. « Le démantèlement du cadre institutionnel de la démocratie sociale s’est accompagné de différentes formes de dépolitisation de la politique, par abstraction et réduction qualitative (nombre de questions jugées dignes d’attention politique) et quantitative (nombre d’acteurs sociaux y intervenant) de l’espace public politique… » C’est un diagnostic qui semble mettre le doigt sur une des difficultés rencontrée par la Médiathèque: la politique culturelle, c’est à dire le projet culturel de la société, ne font plus partie de ces questions « jugées dignes d’attention politique ». C’est pourquoi les campagnes électorales, en France et en Belgique, font si peu de place à la culture. Alors qu’elle est le moteur de tout futur social. On peut supposer que dans un contexte différent, c’est à dire où la culture serait toujours une question politique et publique, il serait plus facile de mettre en place un plan ambitieux pour la lecture publique, bibliothèque et médiathèque, deux secteurs menacés par la manière dont le marketing culturel conditionne l’ère numérique.