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Peser le gâteau parano

Fritz Lang, « Espions sur la tamise », d’après Graham Greene, 1943, remastérisé.

langCela commence par un plan fixe, un tableau géométrique, magnétique, un mixte entre la mesure du temps et la balance de la justice. Les poids et le balancier d’une horloge, quelque chose d’insondable, un dispositif capable d’imposer à toute l’histoire une pulsion hypnotique par le biais de son personnage principal, une sorte de pur, pris dans le piège de l’indistinction entre bien et mal et qui ne parvient pas, aux yeux de la société, à en sortir. Du début à la fin, magnifique innocent ignoré, il garde sur lui le poids du regard policier. Sa nouvelle liberté est conditionnelle. Ce mouvement de balancier, ce va-et-vient entre passé et futur, mesurant le présent qui fuit sans donner prise à quoi que ce soit, sans permettre de prendre pied, se retrouve dans les mouvements de Steven Neal face aux situations qu’il doit trancher où l’identité amie ou ennemie des personnages devient de moins en moins affirmée. Avec un jeu récurrent entre le normal et le paranormal : le balancier le promène sur le fil entre rationnel et irrationnel, condition inséparable de toute architecture paranoïaque. Chaque fait et geste en cache d’autres, les couches de réel et d’irréel se confondent, les signes futiles masquent les indications capitales, et à expliquer à un tiers ce qui se passe à l’intérieur de la machination, on risque simplement de passer pour fou, mis hors course, expulsé, retour à l’asile ou la prison, à l’injustice. Cette structure narrative se met en place avec richesse, finesse et précision… De retour à la liberté, prenant son ticket pour Londres, Steven Neal n’aspire qu’à plonger dans la vie quotidienne, au milieu de gens ordinaires, sans histoire, regarder des visages et entendre des histoires banales de nature à faire oublier le terrible balancier. Face à la gare, il y a une fête populaire, fête de charité. Tout ce qu’il y a de plus inoffensif, sauf que le montage l’a fait apparaître par le son et l’image comme si elle surgissait de nulle part, une apparition.  Tout va s’y nouer sans que l’on puisse, sur le moment, deviner les conséquences de chaque interaction qui s’y noue et dénoue. Pour mieux se plonger dans cette atmosphère humaine, il participe activement aux attractions proposées pour récolter des fonds et accepte de peser le gâteau. Celui qui en estimera le mieux son poids l’emportera. Dès que l’étranger élégant s’empare de la pâtisserie, il devient le centre de l’attention, tout le monde donne l’impression de « penser à autre chose », de savoir quelque chose qui n’est pas encore dit et que Steven Neale ignore comme nous. Bien sûr, c’est le genre d’attention que l’on observe régulièrement dans les concours où le public attend de voir si le concurrent va gagner ou perdre. Mais il y a une déformation, une exagération, un air artificiel. Peser ce gâteau, jouer à la balance comme doit le faire si difficilement la justice, c’est manifestement peser son destin et celui des autres. Cela semble d’une gravité collective inexpliquée, inexplicable. C’est la première configuration paranoïaque : confusion entre le destin individuel et communautaire. D’une certaine manière, le gâteau est le premier engrenage qui aspire l’intrigue dans les plis et replis d’un complot dont il est difficile de vérifier s’il existe vraiment ou s’il est une construction mentale du personnage, d’autant que l’épicentre désigné semble improbable, l’organisation de bienfaisance « Mères des Nations Libres ». Nous sommes en 1943, les bombardements sur Londres sont réguliers, la peur des insulaires d’être attaqués et envahis par les forces nazies développe de nombreux fantasmes, stimule la culture du soupçon. Dans ce contexte de paranoïa généralisée, la multiplication des hypothèses de complots est la meilleure couverture au complot véritable. (Ce qui nous reconduit à l’histoire de la lettre volée, analysée par Lacan, dans sa thèse sur la personnalité paranoïaque). Pris malgré lui dans des événements dont il ne mesure pas la portée et qui peuvent le reconduire en prison, le « héros » tente de réunir la preuve qu’il est innocent et, ce faisant, il accumule de plus en plus d’indices qui en font un témoin dérangeant une vaste organisation occulte. Il devient donc, tant pour les bons que les méchants, un homme indésirable, à abattre. À l’intérieur de cette configuration complexe sans repos, sans abris, une relation amoureuse s’installe entre lui et une des organisatrices des Mères des Nations Libres. L’amour étant aveugle ou du moins destiné à aveugler, de quel côté du balancier se situe cette jolie blonde exilée ? Va-t-elle le perdre ou le sauver ? Il cherche son chemin en conservant une surprenante « pureté », pas fabriquée, relevant plutôt de l’onirisme, il se débat comme dans un rêve.– Je ne regarde que trop rarement ce genre de classique. La précision de l’écriture et la maîtrise de l’ensemble du langage visuel – pas seulement ce qui relève du langage cinématographique, plans, mouvements de caméras, mais aussi la construction des décors et la disposition des formes géométriques ou du désordre, le jeu des ombres, le dédale des lieux artificiels (très peu de scènes se déroulent dans la vraie vie) – sont merveilleuses et rappellent des dimensions du cinéma que l’on oublie trop souvent. Aujourd’hui, souvent, les « effets », tout ce qui fait suspens et impressionne immédiatement sont travaillés au détriment de tout le reste, soit la profondeur du texte, ce qu’il y a à regarder et lire dans l’image, au-delà de la sensation. Décidément, il faut revenir plus souvent aux « classiques ». (PH) – Fritz Lang en Médiathèque

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