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Le poulpe vs les cheveux de Boris.

Vendredi 20 août, page télé du journal Le Soir où je m’arrête rarement, je suis attiré par la bouille Boris Lehman. Hélas, c’est pour tomber sur un article consternant titré « Un doc qui donne juste envie de s’enfuir ». Heureusement, la rubrique s’intitule « télésubjectif », ça déresponsabilise le journal, c’est un encouragement au laisser-aller. L’article est signé Agnès Gorissen. Je ne suis pas un adorateur de Boris Lehman, je n’en fais pas un génie incompris, je ne me gêne pas, si je dois en débattre, pour signaler des faiblesses et des manies agaçantes dans sa manière de faire. Il n’empêche que cet article, réagissant au film « Histoire de mes cheveux » diffusé sur  La Deux, doit être considéré comme un torchon et une infamie. C’est en enfilement d’arguments populistes et de réflexes poujadismes : et tout ça, bien entendu, selon les grands classiques de ce genre de rhétorique, au nom du « commun des mortels » qui ne pourront que prendre « leurs jambes à leur cou ». Quelle est la compétence d’Agnès Gorissen pour juger de ce genre de réalisation ? Oui, elle a dit beaucoup de bien, la semaine précédente, d’un documentaire animalier (le poulpe, ah, avec lui on en apprend des choses). Ce n’est pas le même genre, mais on aurait pu croire qu’un animal comme Boris, du coup, ça pouvait lui convenir. Eh bien non, toutes les bêtes ne sont pas sur un pied d’égalité. Il y quelque temps, dans le cadre de mon travail, j’ai dû écrire un texte sur les films de Boris Leman, réédités en DVD et introduits dans le patrimoine de la Médiathèque. Je connaissais un peu le personnage, des bribes de ses films, peu de chose. J’ai passé pas mal d’heures à regarder, attentivement, en prenant des notes, en essayant de comprendre. Parfois en souriant, parfois en étant emporté, parfois en grinçant des dents. Formellement, ce n’est même pas une œuvre éblouissante de radicalité esthétique. Elle est éblouissante de radicalité humaine dans la narration d’un homme ordinaire (le commun des mortels) confronté à l’image, à l’obligation de se raconter en images pour exister, à l’obsession de savoir comment il est vraiment une fois couché sur pellicule. Sur le long terme, il est indéniable que ce genre d’œuvre doit exister et qu’elle alimente un questionnement fondamental sur l’image, le monde de l’image, comment on vit en produisant sans cesse des images de soi, les collectionnant, les jetant, les coupant et les collants, les utilisant pour créer des liens… Dans un contexte où toute production artistique lente, difficile, exigeant un temps assez long de familiarisation pour être comprise, dans un environnement où l’argent va surtout aux œuvres qui rapportent de l’argent assez rapidement, il est criminel de démolir ainsi, sans appel, sans argument sérieux légitimé sur un potentiel critique de l’image, une telle réalisation. Il est irresponsable de couper l’herbe sous le pied au travail de pareil original, cinéaste singulier, inclassable. Parce qu’il en faut. On ne peut pas couvrir l’actualité culturelle dans un « grand » quotidien et ne pas comprendre qu’une vie culturelle, dans une société, a besoin de ce genre d’illuminés, créateur minoritaire. Même si les échanges ne sont ni directs ni évidents, la zone des artistes « chiants », ceux « qui font fuir le commun des mortes », est indispensable comme espace de liberté, espace où l’on invente, où l’on crée selon ses désirs, sans chercher à plaire au marché et au grand public. C’est là que des formes nouvelles s’inventent, que des expériences sont faites, bonnes et mauvaises, et qu’elles permettent d’entretenir un esprit critique. Tout n’est pas bon dans cette production dite expérimentale, mais il faut la soutenir, ce qui signifie financer des films de gens comme Boris Lehman, entre autres. C’est aussi un devoir pour la société parce que sans cet investissement, la diversité culturelle perd encore un peu plus de chance d’être réellement ancrée dans notre société. Quand on mesure tous ces enjeux – c’est bien le moins pour une journaliste professionnelle s’exprimant sur une création artistique -, on ne peut écrire un torchon comme celui publié par Le Soir le vendredi 20 août. Ne rien apprendre en regardant les films de Boris Lehman ? Ah non, pas de connaissances formalisées aussi rapidement utiles que ce que l’on peut découvrir sur les moeurs du poulpe dans un documentaire animalier. Pas ce genre de connaissance formelle dont on peut dire directement : « je ne le savais pas ». Mais, un mec vous parle, mots et images, durant des heures de sa vie, ses marottes, ses obsessions, son imaginaire, ses angoisses, et vous n’apprenez rien ? C’est quoi l’humain pour vous, dans ce cas ? N’importe qui peut le faire ? Allez-y, essayez, qu’on rigole. Heureusement, Madame Carine Bratzlavsky (Direction des Antennes Culture, Arte Belgique), réagit ce jeudi 26 août dans Le Soir. Il aurait été déplorable qu’aucune réaction n’ait lieu sous prétexte que Boris Lehman, tout le monde s’en fout, de toute façon. Parce qu’un article aussi indigne ne vise pas que Boris Lehman, mais est révélateur d’une mentalité, voire d’une presse qui n’a plus les moyens d’opter pour une ligne culturelle courageuse (on peut voir ici les effets négatifs à long terme du fameux « lâchez-vous » que la direction de rédaction avait adressé à son équipe, lors du lancement de la nouvelle formule du journal). Ça fait plaisir de lire qu’on n’est pas le seul à penser que cette journaliste était un peu « court ».Pour le reste, la réaction est un peu conventionnelle : « Faut-il rappeler que nombre d’œuvres inaperçues de leurs contemporains sont devenues des classiques et que ce qu’on nous invite à prendre d’emblée comme le dernier des chefs d’oeuvres aujourd’hui n’est bien souvent que l’effet de son budget promotionnel. » Je ne crois pas que Boris Lehman deviendra un classique adulé du grand public cinéphile un jour. Ça, ce sont encore des schémas anciens qui ne correspondent plus aux formes actuelles de reconnaissance et de légitimation de l’art. Il faut affirmer que, même si un cinéaste comme Boris Lehman ne devient jamais un classique, il faut le soutenir financièrement, l’aider à réaliser ses films. Il est le seul à pouvoir le faire et ça enrichit notre compréhension du cinéma, de la relation de l’homme à son double filmé. Il faut soutenir, encourager, financer tous les créateurs qui vont à contre-courant, qui sont lents, sont irrécupérables par quelque segment commercial que ce soit. Futurs classiques ou non. Sans cela, la créativité globale d’une société ne peut que péricliter, se fragiliser en perdant le contact avec l’audace, les folies, les tentatives inutiles, l’absurde, la démesure. Que nous détestions ou non ses films, nous avons besoin de Boris Lehman ! Il symbolise la possibilité de réaliser des films qui n’ont rien à voir avec rien, gratuits, déconnectés, et ça s’est précieux : ça maintient la possibilité d’un regard gratuit, un regard qui ne comprend pas toujours ce qu’il voit, ça c’est précieux. (PH) – Filmographie de Boris Lehman en médiathèque, et elle est bien là! – Boris Lehman et La Sélec _ Autre article « Comment7 » sur Boris Lehman, controverse et conférence à la Médiathèque –

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Filmer les interstices, hors système

Boris Lehman, « rendez-vous P44 », vendredi 10 avril 09

borisRecevant l’invitation d’assister à une rencontre avec Boris Lehman, à l’occasion de l’arrivée de ses DVD à la Médiathèque, voici ce que nous écrivait un membre de notre association : « Non je ne viendrai pas écouter Boris Lehman ce vendredi car j’ai déjà 
une fois perdu mon temps à regarder quelques-uns de ces films, à côté 
desquels la vidéo de vacances de mon voisin à la Costa Brava en 8mm 
gonflé est un palpitant thriller. Je trouve ça ahurissant que la 
Communauté française sponsorise ce genre de travail, sous prétexte que 
l’artiste amène des pseudo-réflexions sous couvert, je présume, de 
quelconques justifications philosophico-psychanalytico-hermétiques. Je 
ne vois pas l’utilité pour la Mediathèque de soutenir ce genre d’artiste 
qui posent de soi-disant questions qui n’intéressent qu’une poignées 
d’intellectuels en manque de prise de têtes prétentieuses, illusoires et 
futiles. Non, je n’irai pas et je ne louerai aucun des dvd’s de ce 
monsieur, je préfère encore regarder l’écran de la caméra de 
vidéo-surveillance du parking du Colruyt de Jette. » Je jugeai le message passablement marrant (peut-être par faiblesse), son auteur, dune certaine manière, parlait en connaissance de cause (il a regardé plusieurs films) et il est vrai, d’autre part, que moi-même suis loin de considérer de manière constante le cinéma de Boris Lehman comme une référence à aimer, une valeur sûre. Ceci dit le message contient aussi son lot de bêtises (conservatrices/réactionnaires) sur l’argent, le soutien à apporter à ce genre d’artiste… Enfin, difficile de reprocher à ce monsieur de ne pas nous rejoindre, d’autant plus qu’il prend la peine de s’exprimer! Par contre, quelques heures plus tard, après avoir vécu cette rencontre avec Boris Lehman, j’ai plutôt la conviction que ce monsieur a peut-être raté quelque chose, quelque chose de fondamental en matière de « se cultiver », de « se soigner et soigner les autres par l’art » : s’exposer à une remise en cause constructive, inattendue, « magique ». Quelque chose d’important, du moins, et qu’il est bien dans le rôle des médiathèques (et autres institutions) de chercher à provoquer. J’ai abordé la rencontre sous un angle un peu sceptique, content d’être en partie à l’origine de ce rdv, assuré que c’est une chose à faire et en même temps pas certain que cela puisse apporter quelque chose, le réalisateur étant déjà tellement dans ses films où il s’exprime déjà abondamment sur sa relation particulière à l’image, au cinéma. Que je doute qu’il puisse formuler des propos pas encore entendus, connus… Je dois dire que dès que Boris Lehman paraît, quelque chose se passe, de pas prévu, d’imprévisible. Il arrive comme une ombre, léger, silencieux, fragile et malicieux, avec un certain flottement : à l’aise dans son personnage et en même temps inquiet, « comment je passe, dans toutes ces caméras qui me fixent, comment je suis projeté dans ces petits cinémas intérieurs, les petits écrans mentaux de chaque membre du public qui me fixe, me fragmente… » ? C’est imperceptible, difficile à identifier mais sa présence physique apporte une autre dimension aux images et perception que l’on peut avoir de ses films. (C’est l’expérience que j’en fais et j’imagine qu’elle doit aussi se produire chez d’autres). Il évoquera d’ailleurs que ses films sont rarement montrés dans le circuit ordinaire des salles, ils sont projetés dans des contextes plus proches de l’artisanat où il amène lui-même les bobines, s’implique dans la projection, est présent dans la salle et a donc, forcément, un contact avec son public, est disponible. Rien qu’avec cette description, on est proche d’une démarche que l’on peut qualifier de « performance », pour utiliser un terme de l’art plastique et comme il dira lui-même plus tard, à propos de l’implication de sa personne dans ses films : « c’est en quelque sorte ma part de body art » ! Et si les films ne sortent pas dans le circuit ordinaire, selon le rythme du temps imposé par le marché, c’est qu’ils sont réalisés selon une autre conception temporelle : Babel dure six heures et a été construit durant 10 ans, dix années durant lesquelles il a mis en chantier d’autres films, capté en images d’autres scènes, d’autres fictions instantanées du réel, retravaillé des films, monté, coupé, regardé, modifié… selon un processus performatif sans interruption qui atteste du « comment se fabrique le cinéma ». Une masse de pellicules qui s’accumulent, ouvrent des ramifications, des connexions, engendrent d’autres fils narratifs, explorent d’autres correspondances (ce terme que Lehman semble affectionner particulièrement, terme baudelairien par excellence, qui le rapproche d’une pratique poétique : « je suis proche du poète, d’un cinéaste-poéte »…) Patrick Leboutte prononcera une introduction brillante, un exercice de louange dynamique et sans servilité aucune, plutôt du genre à ouvrir les horizons et susciter le débat, contenant tout ce qui, à propos du cinéma de Boris Lehman, est susceptible de provoquer, de pousser certains idées conservatrices du cinéma dans leurs retranchements (et donc les arguments du mail de notre usager qui reprend finalement les attaques ordinaires contre l’art moderne : « ça ne veut rien dire, mes enfants peuvent en faire autant, ou n’importe quelle caméra qui tourne machinalement, tiens, une caméra d surveillance). Sur un sujet qu’il connaît bien, 25 ans d’amitié, comme un saxophoniste qui connecte son souffle à l’anche de l’instrument, il attaque de manière à évacuer toute tiédeur, toute tentative consensuelle qui tue l’espace critique et place d’emblée la question au plus haut niveau d’exigence, ouf, ça fait du bien, ça aère : « si vous devez conseiller un gamin qui veut savoir ce qu’est le cinéma, le cinéma par excellence, vous pouvez lui dire de regarder tous les films de Boris Lehman, de commencer par ça, parce qu’il y rencontrera toute l’histoire du cinéma, il a tout fait, des films d’aventure, des westerns, des films en costume, des films pédagogiques (en regardant Adrienne, j’ai appris à bien dresser une table et à mieux nager la brasse), des films à suspens, qui font peur (comme ce film sur son voyage en Mexique où il filme tous les préliminaires, toutes les mises en garde, « n’y va pas, c’est dangereux », on ne verra quasiment rien du voyage proprement dit, mais on aura eu peur, et on « aura vu autre chose », cet autre chose à montrer, justement, ça s’appelle peut-être le cinéma), il a fait des films comiques mais aussi des films chiants… Vous me direz que si j’ai vu tout ça, on n’a peut-être pas regardé les mêmes films ? Bien entendu, Boris Lehman n’a pas tourné un western complet comme Ford, mais cinq ou six plans suffisent, tous les éléments du western y sont, on s’y croit, et ça permet de s’interroger sur l’essence du western, de revisiter ce genre ; il a ainsi revisité Abyss, la traversée du Styx… ce n’est pas plus de trois minutes de science-fiction, il n’a pas les moyens de tourner plus, mais là aussi, on y a cru… Et ainsi, en construisant une œuvre ouverte, il travaille toute l’histoire du cinéma, en lien avec sa vie de tous les jours, et les relations que le cinéma tisse entre lui et les autres. Les mots qui servent le mieux à caractériser le cinéma sont aussi les mots qui permettent le mieux de saisir ce qui se passe dans les films dans Lehman : le jeu, la croyance… Avec Boris Lehman on peut appréhender ce que signifie non pas faire du cinéma, mais « être en cinéma », comme on parle de vocation et dès qu’il tourne c’est toujours de l’ordre de la première fois. De la surprise. La vie, comme le montre son approche du mythe de Babel, relève de la dispersion, de la fragmentation et son projet est de filmer assez de matières de vie pour couper, monter, remonter, raccommoder, suturer, donner une vision d’ensemble. Tentative. Ne pas oublier qu’il tourne quasiment seul, hors système, juste un caméraman, sans équipe, tout seul face à l’immensité de la tâche avec l’humilité des moyens. Donc, pour débuter une approche du cinéma, c’est idéal tout y est montré avec en sus la manière de réaliser, de faire, avec les interstices, le jeu, comme on dit qu’il y a du jeu entre les pièces d’un mobile, l’assaut entre les parties, les morceaux, les chocs, l’espace, l’espace pour le spectateur…» Ces propos stimulants, entrecoupés de déclarations hésitantes de Lehman, beaucoup plus hésitant que prévu, seront illustrés d’une longue séquence de Babel et d’un court métrage « La dernière (s)cène » (idéal, un Vendredi Saint !). La présence de l’auteur, les propos, l’attention de la salle font que je regarde aussi autrement les images, le montage image, texte, paroles… Il y aura un bel échange sur la « mise en jeu » et la « mise en je » sans que ça tombe dans la justification « philosophico-psycanalitico-hermétique », mais simplement la mise à plat d’une manière de vivre le cinéma : « méthode de travail, philosophie de vie, les deux évidemment, j’avoue que les relations entre vie privée et vie publique sont un peu floues chez moi, surtout avec le temps… » Patrick Leboutte souligne aussi que, durant les 10 années que dure le tournage de Babel, Lehman est toujours habillé de la même manière, qu’il crée ainsi un véritable personnage cinématographique, comme Chaplin, comme Tati et que c’est aussi un procédé qui permet de supporter sur le long terme les effets de la surexposition de soi dans un processus permanent de création cinématographique. Un beau rendez-vous, bien applaudi, qui donne du sens à l’introduction des films de Boris Lehman dans les collections de la Médiathèque, qui devrait donner envie de retrouver la curiosité pour l’épopée cinématographique dans ce qu’elle peut avoir de naïve, primitive, pionnière…Si vous empruntez les DVD de Lehman pour organiser une projection chez vous, invitez le à assister… ! (PH) – Le site de Boris LehmanFilmographie de Boris Lehman disponible en prêt publicTexte de La Sélec 3 sur Boris Lehman – le blog44

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Drôles d’oiseaux mages

Le chant des oiseaux, Albert Serra, 2007

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C’est un film en noir et blanc, parfois plutôt tout noir ou plutôt tout blanc, et qui joue sur ces traversées sans contours où décors et personnages s’indistinctent, engloutis ensemble dans les ténèbres ou soulevés d’un même éblouissement révélateur,  où tant le scénario que le montage se délitent, font dans l’éclipse, se désertifient. La narration, plusieurs fois, rompt le fil, dévisse dans l’abstrait. Elle quitte son orbite dans laquelle pourtant une tradition millénaire l’avait inscrite car, l’histoire, le prétexte, on la connaît archi bien, il n’est même plus nécessaire qu’on nous la raconte ,c’est celle des Rois mages. Tellement plus besoin que le réalisateur en retire les os et les articulations, d’une certaine manière, et qu’elle continue quand même à fonctionner dans sa superbe indigence. (Comme si dans la blague « tiens toi au plafond je retire l’échelle », et bien, le mec sur l’échelle ne tombait pas une fois l’échelle partie. Comme les poulets au cou tranché qui s’encourent plein d’espoir.) Le travail sur les ombres et les lumières est plein de caractère, pas somptueux non, ce n’est pas le mot, le résultat n’est pas « lisse », au contraire, sophistiqué certes, mais plutôt austère, viral. Dans le sens où y a là un principe même de narration, lumières et ombres émanant des corps, du sable, des rochers, des arbres, en alternance, comme un fluide dialectique qui serait la narration même, principe narratif contagieux qui attaque, détrousse, désoriente toutes nos représentations bien apprises  de cette scène biblique. Plus que dans ce que fond les personnages et ce que montre leur évolution erratique, et pourtant téléguidée, c’est dans les flux du noir et blanc qu’il y a une trame, un suspens, des surprises, des accidents, une syntaxe imprévisible, désarmée,désarmante… Ce qui m’intéresse le plus, en deux temps ! Premier temps: malgré ses airs d’OVNI, de défi cinématographique, d’esthétique délibérément radicale et bien conduite, après un certain temps, quand il est clair qu’il ne va rien se passer, qu’il n’y a rien à attendre (même si, pour maintenir son intérêt, on peut projeter de petites suspens, du genre : « verra-t-on Jésus ? »), je m’interroge sur la réussite de l’entreprise. Avec un retour vers un questionnement basique dès qu’il s’agit d’une réalisation hors normes : comment juger de sa pertinence, vu qu’il y a peu de comparaison possible (Cfr. Arthur Danto) !? Ensuite, je serai honnête, je ne suis pas épargné par des points d’ennui (mais comme je dis régulièrement aux jeunes –et il faut le leur dire-, il est normal de s’ennuyer). Deuxième temps : plusieurs jours après, quand des bouts du film se reconstituent dans la mémoire, ça explose, ça irradie, attention chef d’œuvre, merveille enchantée, les Rois Mages de pacotille illuminent le cerveau, l’embrasent, images rapides d’un spectacle exceptionnel !  Les Rois Mages, en fait, sont trois acteurs amateurs, des paysans, affublés de déguisements approximatifs, couronnes jouets, qui errent dans l’immensité de la nature. Ils marchent, titubent. Dans un sens puis l’autre. Contournent ou escaladent les obstacles. Les déambulations ont quelque chose de primitif et d’abstrait à la fois. Les premiers mots qu’ils échangent –et qui sont attendus comme le début de quelque chose qui manquerait- sont à peine audibles, comme les syllabes d’une langue inconnue, oubliée. On dirait un monologue intérieur à trois. (Si ça peut donner une idée !) Puis il y a diverses considérations ébauchées, sur la direction à prendre, sur l’art d’être bien couché à trois sur un matelas improvisé de branches et d’herbe, et enfin, quand même, des interventions qui raccrochent au texte canonique de la légende « là, l’étoile », nous ne la voyons pas et d’ailleurs la nuit semble bien brumeuse, et soudain ils semblent avancer de façon plus déterminée.  Pourtant, malgré la rareté du langage parlé, c’est un film littéraire : il se reconstitue dans tout son éclat quand on se le raconte avec des mots, quand le cerveau tente de se l’approprier en organisant une phrase ou deux censées clarifier ce que j’ai vu sur l’écran, ce que j’ai ressenti. La syntaxe s’organise avec des matériaux, des références qui ne sont pas que cinématographique. Ce sont des Rois Mages très beckettiens. Ils accomplissent leur destin spécifique dans la marge, de façon décentrée, sans rien de « remarquable », presque à l’aveuglette. Alors que, dans notre culture, ce qu’ils cherchent à célébrer est l’origine d’un grand récit fondamental et qu’ils marchent dans les traces d’un événement central, constitutif de notre histoire, le film réussit la prouesse d’effacer toute surdétermination et de montrer « comment ça se passe » avant que l’Histoire ne s’empare pas des faits. Ils sont, certes, bien « poussés » par une inspiration divine, il y a bien là une sorte de « messager », un ange dont le statut n’est pas très affirmé par le dispositif filmique, d’une identité elle aussi approximative (vous y croyez ou non) et ils ont, du reste, des rêves cocasses qui les persuadent d’avoir correspondance avec des anges, avec d’autres réalités, mais sans plus, pas plus que n’importe quel autre quidam « dérangé » par d’autres obsessions oniriques ou interférences de discours. Ils sont d’un temps où les séparations entre réalité et imaginaire ne sont pas encore très étanches, de même qu’ils semblent faire corps avec la nature hostile ou non qu’ils traversent, où ils dorment, mangent, piétinent, trébuchent, il n’y a pas encore de barrière tranchée entre l’humain et son environnement. Ce que contribuera à « régler » l’avènement de la religion. Il y a Jésus quand même. Enfin, après avoir bien tourné en rond, histoire de montrer que ce genre d’histoire es en elle-même une sorte de labyrinthe, comme toute pensée et représentation des commencements, ils aboutissent bien à une sorte d’étable en plein désert, et il y a Marie et Joseph et la présence d’un nouveau né (à peine entraperçu, il n’est pas la vedette), écrasés de chaleur, de pauvreté. Ils peuvent  enfin se soulager, « adorer » la mère et l’enfant, faire allégeance et déposer des présents symboliques, se reposer. Il sera fait mention d’un avertissement reçu en songe et enjoignant les parents de fuir en Egypte. Marie et Joseph ne semblent pas en transe, ils reçoivent les hommages des visiteurs incongrus comme n’importe quels parents à la maternité, sous le choc magique d’avoir donné la vie. Tout ça un peu dans l’indifférence. Il règne une étrange torpeur, une attente sans queue ni tête, enfin rien n’est présenté comme le début d’une épopée messianique. Puis, ils repartent, comme ils sont venus, les rois, « ouf, on ne reviendra plus, c’est trop loin ». Ils redeviennent plus loquaces, bonhommes, comme revenant à leur première nature, en retrouvant les forêts du nord, « on commençait à en avoir marre de tout ce sable ». Leurs fausses couronnes, leurs loques et fourrures leur donnent une subtile majesté. Il sortent du champ. Grains de sables bouffons perdus dans l’immensité de la terre, de l’eau et du ciel, indistincts dans le même noir et blanc, celui de la grande matrice à images originelles. L’Histoire peut commencer, transformer et transcender l’événement comme elle veut, la vraie vie se poursuit ailleurs, à la traîne de rois branquignols, superbes dans leur genre, sans royaume. C’est bien avec ce genre de récit que le cinéma doit continuer à être un cinéma-pensée et alimenter, renouveler notre imaginaire en le questionnant, en le déroutant. (comme l’ont toujours fait Straub et Huillet)  (PH) – La critique dans Le Monde –  Quelques photos du film – Entretien avec le réalisateur – Extrait sur Youtube –

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Je est un autre, sosie de préférence

Harmony Korine, « Mister Lonely », avec Diego Luna, Samantha Morton, Denis Lavant…, 2008

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 J’imagine que ce genre de cinéma peut rendre certains publics perplexes, « mais qu’est-ce qu’il a bien voulu dire ? ». La construction ne cherche pas à déterminer, à l’avance, la manière de le recevoir. Il n’y a rien pour imposer « une » histoire, « une » temporalité, « un » fil narratif. Dès les premières images, on ne sait pas où l’on va, la liberté d’interprétation est intégrale. Le fil n’est pas imposé, le scénario n’est pas autoritaire. Ca commence par de la poésie, une scène allégorique, un surprenant mélange de genres, images diffusées au ralenti d’un type au visage caché par un foulard, plié sur une mini-moto, tournant sur un circuit et s’attachant à faire voler une poupée attachée derrière lui, au bout d’une corde. L’intelligence visuelle est frappante. Touchant, burlesque, ridicule, beau. Ce genre de jeu où l’on tire derrière soi une mascotte quelconque, personnage ou animal, pour, par le mouvement qu’on lui imprime, lui donner l’apparence de la vie et s’identifier à elle, vivre dans cet objet une autre vie, s’échapper le temps que dure le mouvement artificiel, c’est tout le sujet du film : comment revivre en quelqu’un d’autre. Pour mener son enquête, le film infiltre le monde des sosies et construit l’autopsie de ce désespoir particulier d’être un autre. D’abord un Michael Jackson. Dans la manière de révéler petit à petit l’épaisseur humaine du sosie, on va retrouver les teintes primaires de l’introduction (touchant, ridicule, beau) et échapper au risque de déraper dans ce qui pourrait être une comédie lourdingue. Le Michael Jackson rencontre une Marilyn Monroe qui vit avec un Charlie Chaplin qui ont une petite Shirley Temple… Démarrée à Paris, l’aventure file dans les Highlands où est installée une communauté de sosies qui cherche à garder le contact avec le vrai monde par des spectacles où produire leurs savoir-faire de sosies. Harmony Korine traite avec gravité de questions d’identité mais avec une inventivité visuelle qui évite toute lourdeur. Du brouillage d’identités. Ces sosies, finalement, ne le sont plus tellement, le réalisateur réussit à ce que l’on s’identifie à eux. D’abord, parce que durant une grande partie, on ne voit qu’eux, ils représentent dès lors la normalité. Ensuite, parce leurs sentiments, désirs, déboires, préoccupations ressemblent tellement aux nôtres. Enfin, il est vrai que nous vivons dans une société où le marketing nous habitue au fait que l’identification aux stars devient la règle pour beaucoup de monde, court-circuitant les processus d’identification plus fondamentaux (vouloir ressembler à son père, pour les communs mortels, ça va devenir vraiment ringard à mourir).  En parallèle à la vie de cette communauté de sosies, en pleine nature sauvage, on suit les tribulations d’une communauté de religieuses en Afrique, en pleine forêt. Evangélisation, œuvres humanitaires sus les traits d’un âge décalé, comme l’évocation de temps lointains, presque paradisiaques, du simple fait que la question de dieu semble couler de source ! Croire ou ne pas croire en dieu semble la seule question importante, le seul choix à résoudre. Et tout baigne parce que ce monde primal est encore le témoin de réels miracles ! En comparaison, dans le réel envahi par les sosies, il n’y a plus de foi, plus d’authenticité, plus de croyance, plus de dieu, plus de questions simples. Si vous êtes un sosie de Michael et que vous en pincez pour un sosie de Marilyn, qui désire qui ? Le temps (du film) aidant, et en découvrant l’humanité du sosie de Michael, d’autres miracles ont lieu : quand il singe son illustre modèle, sur un rocher, en pleine nature immense, avec les gestes caricaturaux les plus débiles, mains aux burnes comprises, on n’a même pas envie de rire ou sourire, on trouve ça simplement beau, une sorte de Tai-Chi profane. L’espoir, pour les sosies, d’éblouir le public des ordinaires par le « plus grand spectacle du monde » s’effondre en même temps que, dans la brousse, le temps des miracles s’écrase méchamment. Le faux Michael se défroque et entreprend d’aller vers les autres, de les observer pour comprendre ce que vivre avec sa propre identité veut dire. D’avoir été sosie lui permettra de questionner autrement, de poser un regard neuf. La narration est complexe, elle se situe sur plusieurs niveaux, emboîte des anecdotes tout en gardant le cap d’une vision d’ensemble, elle trouve sa propre logique. Elle est très riche dans l’invention d’images, de métaphores et allégories visuelles. Il y a les qualités charpentées d’un film narratif normal tout en conservant la liberté de l’art vidéo, c’est du cinéma expérimental qui intègre des formats narratifs plus « ordinaires » sans renier son esprit. Le kitsch, le croquignolet atteint une dignité et une justesse extraordinaires pour parler des questions troubles d’identité et de désir dans notre société très perturbée à ce sujet. Un lyrisme acide, barré, porté par des acteurs impressionnants, plus vrais sosies que natures. (« Mister Lonely avait été, en 1964, un tube de Bobby Vinton -oui, l’interprète de Blue Velvet- deux minutes quarante seconde d’éternité blessée. Comme nouvel horizon esthétique, on a vu pire. » Libération) H. Korine à la Médiathèque (CD, DVD). Interview et bande annonce de Mister Lonely. Sur youtube.

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