Archives de Tag: cinéma et religion

Drôles d’oiseaux mages

Le chant des oiseaux, Albert Serra, 2007

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C’est un film en noir et blanc, parfois plutôt tout noir ou plutôt tout blanc, et qui joue sur ces traversées sans contours où décors et personnages s’indistinctent, engloutis ensemble dans les ténèbres ou soulevés d’un même éblouissement révélateur,  où tant le scénario que le montage se délitent, font dans l’éclipse, se désertifient. La narration, plusieurs fois, rompt le fil, dévisse dans l’abstrait. Elle quitte son orbite dans laquelle pourtant une tradition millénaire l’avait inscrite car, l’histoire, le prétexte, on la connaît archi bien, il n’est même plus nécessaire qu’on nous la raconte ,c’est celle des Rois mages. Tellement plus besoin que le réalisateur en retire les os et les articulations, d’une certaine manière, et qu’elle continue quand même à fonctionner dans sa superbe indigence. (Comme si dans la blague « tiens toi au plafond je retire l’échelle », et bien, le mec sur l’échelle ne tombait pas une fois l’échelle partie. Comme les poulets au cou tranché qui s’encourent plein d’espoir.) Le travail sur les ombres et les lumières est plein de caractère, pas somptueux non, ce n’est pas le mot, le résultat n’est pas « lisse », au contraire, sophistiqué certes, mais plutôt austère, viral. Dans le sens où y a là un principe même de narration, lumières et ombres émanant des corps, du sable, des rochers, des arbres, en alternance, comme un fluide dialectique qui serait la narration même, principe narratif contagieux qui attaque, détrousse, désoriente toutes nos représentations bien apprises  de cette scène biblique. Plus que dans ce que fond les personnages et ce que montre leur évolution erratique, et pourtant téléguidée, c’est dans les flux du noir et blanc qu’il y a une trame, un suspens, des surprises, des accidents, une syntaxe imprévisible, désarmée,désarmante… Ce qui m’intéresse le plus, en deux temps ! Premier temps: malgré ses airs d’OVNI, de défi cinématographique, d’esthétique délibérément radicale et bien conduite, après un certain temps, quand il est clair qu’il ne va rien se passer, qu’il n’y a rien à attendre (même si, pour maintenir son intérêt, on peut projeter de petites suspens, du genre : « verra-t-on Jésus ? »), je m’interroge sur la réussite de l’entreprise. Avec un retour vers un questionnement basique dès qu’il s’agit d’une réalisation hors normes : comment juger de sa pertinence, vu qu’il y a peu de comparaison possible (Cfr. Arthur Danto) !? Ensuite, je serai honnête, je ne suis pas épargné par des points d’ennui (mais comme je dis régulièrement aux jeunes –et il faut le leur dire-, il est normal de s’ennuyer). Deuxième temps : plusieurs jours après, quand des bouts du film se reconstituent dans la mémoire, ça explose, ça irradie, attention chef d’œuvre, merveille enchantée, les Rois Mages de pacotille illuminent le cerveau, l’embrasent, images rapides d’un spectacle exceptionnel !  Les Rois Mages, en fait, sont trois acteurs amateurs, des paysans, affublés de déguisements approximatifs, couronnes jouets, qui errent dans l’immensité de la nature. Ils marchent, titubent. Dans un sens puis l’autre. Contournent ou escaladent les obstacles. Les déambulations ont quelque chose de primitif et d’abstrait à la fois. Les premiers mots qu’ils échangent –et qui sont attendus comme le début de quelque chose qui manquerait- sont à peine audibles, comme les syllabes d’une langue inconnue, oubliée. On dirait un monologue intérieur à trois. (Si ça peut donner une idée !) Puis il y a diverses considérations ébauchées, sur la direction à prendre, sur l’art d’être bien couché à trois sur un matelas improvisé de branches et d’herbe, et enfin, quand même, des interventions qui raccrochent au texte canonique de la légende « là, l’étoile », nous ne la voyons pas et d’ailleurs la nuit semble bien brumeuse, et soudain ils semblent avancer de façon plus déterminée.  Pourtant, malgré la rareté du langage parlé, c’est un film littéraire : il se reconstitue dans tout son éclat quand on se le raconte avec des mots, quand le cerveau tente de se l’approprier en organisant une phrase ou deux censées clarifier ce que j’ai vu sur l’écran, ce que j’ai ressenti. La syntaxe s’organise avec des matériaux, des références qui ne sont pas que cinématographique. Ce sont des Rois Mages très beckettiens. Ils accomplissent leur destin spécifique dans la marge, de façon décentrée, sans rien de « remarquable », presque à l’aveuglette. Alors que, dans notre culture, ce qu’ils cherchent à célébrer est l’origine d’un grand récit fondamental et qu’ils marchent dans les traces d’un événement central, constitutif de notre histoire, le film réussit la prouesse d’effacer toute surdétermination et de montrer « comment ça se passe » avant que l’Histoire ne s’empare pas des faits. Ils sont, certes, bien « poussés » par une inspiration divine, il y a bien là une sorte de « messager », un ange dont le statut n’est pas très affirmé par le dispositif filmique, d’une identité elle aussi approximative (vous y croyez ou non) et ils ont, du reste, des rêves cocasses qui les persuadent d’avoir correspondance avec des anges, avec d’autres réalités, mais sans plus, pas plus que n’importe quel autre quidam « dérangé » par d’autres obsessions oniriques ou interférences de discours. Ils sont d’un temps où les séparations entre réalité et imaginaire ne sont pas encore très étanches, de même qu’ils semblent faire corps avec la nature hostile ou non qu’ils traversent, où ils dorment, mangent, piétinent, trébuchent, il n’y a pas encore de barrière tranchée entre l’humain et son environnement. Ce que contribuera à « régler » l’avènement de la religion. Il y a Jésus quand même. Enfin, après avoir bien tourné en rond, histoire de montrer que ce genre d’histoire es en elle-même une sorte de labyrinthe, comme toute pensée et représentation des commencements, ils aboutissent bien à une sorte d’étable en plein désert, et il y a Marie et Joseph et la présence d’un nouveau né (à peine entraperçu, il n’est pas la vedette), écrasés de chaleur, de pauvreté. Ils peuvent  enfin se soulager, « adorer » la mère et l’enfant, faire allégeance et déposer des présents symboliques, se reposer. Il sera fait mention d’un avertissement reçu en songe et enjoignant les parents de fuir en Egypte. Marie et Joseph ne semblent pas en transe, ils reçoivent les hommages des visiteurs incongrus comme n’importe quels parents à la maternité, sous le choc magique d’avoir donné la vie. Tout ça un peu dans l’indifférence. Il règne une étrange torpeur, une attente sans queue ni tête, enfin rien n’est présenté comme le début d’une épopée messianique. Puis, ils repartent, comme ils sont venus, les rois, « ouf, on ne reviendra plus, c’est trop loin ». Ils redeviennent plus loquaces, bonhommes, comme revenant à leur première nature, en retrouvant les forêts du nord, « on commençait à en avoir marre de tout ce sable ». Leurs fausses couronnes, leurs loques et fourrures leur donnent une subtile majesté. Il sortent du champ. Grains de sables bouffons perdus dans l’immensité de la terre, de l’eau et du ciel, indistincts dans le même noir et blanc, celui de la grande matrice à images originelles. L’Histoire peut commencer, transformer et transcender l’événement comme elle veut, la vraie vie se poursuit ailleurs, à la traîne de rois branquignols, superbes dans leur genre, sans royaume. C’est bien avec ce genre de récit que le cinéma doit continuer à être un cinéma-pensée et alimenter, renouveler notre imaginaire en le questionnant, en le déroutant. (comme l’ont toujours fait Straub et Huillet)  (PH) – La critique dans Le Monde –  Quelques photos du film – Entretien avec le réalisateur – Extrait sur Youtube –

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Lumières mystiques: retrouvailles charnelles

Carlos Reygadas, « Stellet Licht » (Lumière silencieuse), 2007, VL0910

 La caméra démarre du cœur de la matière, traverse la voie lactée, avance vers la terre, embrasse et réveille les ténèbres. Une nuit d’encre fertile. Stridence des insectes, polyphonies batraciennes, chants des oiseaux. Mugissements des troupeaux, colères métaphysiques des bovidés. Déchirements de la vie, déchirements vitaux. Premier signal de lumière, lever de soleil comme le début d’un monde, d’une histoire qui résume toutes les autres, l’amour et l’adultère, certains parlent de péché originel. Toute cette introduction est somptueuse, ouvrant sur une incroyable dilatation de l’espace, en procurant la sensation céleste de pouvoir embrasser cette vastitude qui échappe à toute règle, le temps hors contrôle, profondément singulier. (Carlos Reygadas nous réserve la même confrontation bouleversante, dans une scène jumelle, vers la fin, en filmant la métamorphose du visage d’une morte, migrant vers une autre vie, comme envahie par la résurrection.) Le cadre très large est celui d’une communauté religieuse mennonite (Nord du Mexique) et, par contraste avec les images de l’introduction, le temps y est celui de la condition terrestre, rythmé par le tic-tac impérieux de l’horloge. Qui empêche presque de penser, de s’échapper. Dès la première scène, le personnage principal arrête l’horloge. Il ne veut plus subir sa loi, il veut éprouver la plénitude du début, « des débuts ». (Le père relancera l’horloge vers la fin de l’histoire, pour fermer une parenthèse, décréter le retour à la normale.) Marié et s’étant reproduit de nombreuses fois, il est attiré par une autre femme. Il ne me semble pas que Reygadas ait voulu montrer le scandale de l’adultère dans une communauté religieuse passablement fondamentaliste. Ce n’est pas strictement cette confrontation qui l’intéresse. Ce contexte religieux lui permet de délimiter une terre vierge et de filmer les tensions des sentiments et émotions comme dans leur premier surgissement, encore émois inconnus. Dans leur rituel profondément religieux. Exploiter la forme « péché originel », péché de la connaissance, la connaissance de soi passant par celle des sentiments, il n’y a de connaissance qu’en ayant au moins deux expériences amoureuses! Et, indépendamment des commandements de Dieu, en renonçant au premier amour, on « trompe » une parole donnée en toute bonne fois, et c’est douloureux, précepte religieux ou non. Cette douleur a en elle-même une dimension religieuse, elle interroge le lien à la vie… A la lumière qui, comme le titre l’indique, tient le rôle principal est tenu par la lumière. Captée par un travail photographique exceptionnel. Une lumière qui évoque celle des peintres mystiques flamands, les lumières bibliques de toute l’iconographie sacrée, portraits religieux de la Renaissance. Une lumière « exagérée » proche aussi de certaines illuminations de peintres naïfs. Lumière sur les corps, les visages, les plantes, la poussière, les champs, les maisons… Une lumière abondante, luxuriante (donc proche de luxurieuse), une lumière de fête, mais quelque chose relevant d’un éclat sombre, menacant, ces lumières étant proches de ces lueurs frappantes qui surgissent lors de phénomènes naturels « inexpliqués », lors de turbulences atmosphèriques. Comme si celles-ci ouvraient fugacement notre atmosphère pour laisser passer le soleil d’un autre âge, des paradis perdus. Lumières fantasmatiques du manque, de ce qui est perdu irrémédiablement, et fait illusion. Le Johan du film essaie de remplacer la réalité par son illusion, d’inverser le sens des rites de la vie religieuse. L’autre trait caractéristique du film, et qui apporte un relief particulier, est la bande-son : une remarquable partition concrète, poétique. Le son joue un rôle essentiel dans l’effet captivant de ce film. Il nous y plonge. La nature, les objets, les bruits sont rendus d’une façon très charnelle, comme des étoffes légères et voluptueuses qui flattent les sens. Le film avance lentement, chaque scène composée comme un tableau, mais sans rien d’emphatique. Une simplicité à peine guindée, rituelle. Le film est lent mais réserve tellement de surprises, petites et grandes, qu’il tient en haleine. Et je ne parle encore que du décor. Les acteurs subjuguent. Les scènes avec les enfants coupent le souffle de vérité. Leurs visages, leurs gestes, leurs yeux, leurs mots, à table, ou dans la scène de baignade ou celle de deuil, par exemple. Ah oui, la langue du film est le plautdiestch. (Prix du Jury à Cannes en 2007, ce film n’est pas passé en salle ou si peu!)

Autres films de Carlos Reygadas: « Japon« , « Batalla en el Cielo«