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Quichotte dans le vent

Albert Serra, « Honor de cavalleria », 2006, VH0450

Albert Serra, « Honor de cavalleria », 2006, VH0450

Si la légende de Don Quichotte ne cesse de nous travailler et de revenir, c’est qu’elle est bien ce que nous montre ce film, celle d’un esprit intranquille, intemporel, qui bat la campagne, ruminant les moyens d’en finir avec le mal et se préparant à l’apothéose définitive du bien. C’est une ambition qui exige que l’on s’y prépare corps et âme dans la retraite et la veille continue bien plus que par les épreuves chimériques que s’impose le chevalier. Don Quichotte, c’est avant tout un état d’esprit, une névrose utile avant d’être un roman picaresque. C’est une béance dans notre normalité, béance que filme Albert Serra. Quichotte n’est jamais au repos, même s’il semble contemplatif. Il est toujours tendu vers son idéal, inquiet, toujours aux aguets, toujours en train de combattre. C’est ce qui confère à ses moindres gestes modestes, une dimension incantatoire, signes de sourds-muets vers les forces du destin qui se manifestent dans la lumière, les bruits et odeurs de la nature, l’être de Dieu.

Ce que l’on sait de plus évident sur ce film est, d’une part, qu’il a été tourné avec un petit budget et d’immenses acteurs amateurs et que, d’autre part, le réalisateur, malgré son intention de départ, n’a effectué aucune transposition littérale du roman. Il ne faut pas chercher ici une adaptation littéraire, quelque chose qui rappellerait l’histoire lue et offrirait une incarnation réussie des personnages et de leurs exploits les plus emblématiques. Mais c’est bien un film littéraire, le film d’un lecteur qui a profondément mastiqué le texte pour en garder les fibres essentielles. Un lecteur cinéaste qui ne plonge pas sur les aspects les plus visuels (ah, réussir, rendre « réaliste » la scène des moulins !) mais au contraire représente ce qu’il y a de moins cinématographique, le souffle qui court entre les lignes, le vide de la folie, l’insaisissable de l’errance. Le formidable appel d’un Age d’Or dans lequel baigne Quichotte et qui l’aspire. Il ne s’agit même pas de montrer des êtres indécis, désoeuvrés, désorientés. Pas du tout, ce vide et cette errance les remplissent pleinement d’une occupation comme sanctifiée, chevaleresque. D’une mission. On les voit souvent assis dans l’herbe, à l’ombre ou au soleil, déambuler par monts et par vaux, au gré du vent, cherchant à lire la nature, à interpréter les signes, le bonheur d’être simplement là, le malheur de ne pouvoir atteindre le but. La caméra est régulièrement proche du sol et accompagne le duo légendaire à distance, comme les épiant à travers les graminées roussies par le soleil, avec des jeux subtils de flou. Tantôt le fil des herbes est tranchant, lumineux, superposé aux silhouettes floues des héros, ectoplasmes blancs. Tantôt, le rideau épars de pailles fines se transforme en halos lumineux protégeant les silhouettes précises des deux chercheurs. On dirait que c’est le paysage qui filme et raconte ses relations secrètes avec ces deux-là.  Ils se reposent, se reconstituent, dorment et rêvent dans ce qui ressemble à nos terrains vagues, ces lieux d’évasion où l’on peut trouver une vieille armure et s’en parer, ces lieux non quadrillés par la loi où se réinventer. La mouvance des corps et des esprits dans ces lieux d’écart est fascinante d’apesanteur, d’atemporalité. À partir de ces zones de bivouac, Quichotte et Sancho s’immergent dans la nature immense, vierge, forêts sombres, boccages, montagnes, torrent, c’est tellement vaste qu’ils n’y laissent aucun sillage. Ils se perdent sous un soleil tapant, assommant, à perdre la tête, à faire renoncer les plus courageux. Leurs trajets sans carte, sans orientation précise les font paraître perdus dans un labyrinthe mental sans fond. La force motrice est la relation entre les deux êtres, l’un qui tire, en élevant l’attention vers le ciel, la beauté, la voie de Dieu et l’autre qui pousse avec sa force terrestre, ses bricolages, sa main d’œuvre pratique et poétique. Ils sont indissociables, c’est l’amitié improbable.

Est-ce que l’on s’ennuie devant un film aussi lent et aussi dépouillé d’actions (mais la narration est bel et bien effective) ? Il faut regarder, plan après plan, comme on regarderait une peinture évoluer. C’est une succession de tableaux minutieux, les compositions sont très plastiques, plasticiennes, dans la manière de montrer les corps en vadrouille, en détresse, si superflus et tragiques à la fois, mêlés si intimement à la nature, aux herbes, au ciel, aux troncs d’arbre, à l’eau de la rivière, la rudesse des vies sous des lumières très lisses. Au contraire, les formidables scènes nocturnes se caractérisent par leur grain friable. Noir sur noir, ombres, silhouettes, indistinction entre le vivant et le mort, entre l’humain et le végétal, entre la terre et le ciel. Et puis il y a la lumière blafarde du petit matin où les deux corps abîmés dans les herbes hautes, ensevelis, figés, ressemblent aux dépouilles éparses sur un champ de bataille anonyme, victimes de leur rêve, tombés du ciel.

Comment cette solitude minérale se tient, n’abdique jamais, et monte à la tête, fait épanouir le désir d’en découdre, on le voit avec cette superbe scène où le vent démonte la nature. Exactement ce que l’on peut tous connaître quand, sous un un mistral incessant, on commence à entendre des voix et que la conscience sort de ses gonds. Le vent qui exacerbe la démence et fait monter la colère. Quichotte alors flirte avec des ennemis invisibles, rapière à la main, usé et souple, sur le qui vive. Il danse, esquive, cherche à localiser l’adversaire et à porter l’estocade, il sent qu’une armée entière l’encercle, l’armée du mal. Il semble touché, blessé, va-t-il choisir de s’effondrer ? Magnifique vision quand il descend dans l’oliveraie démontée, agitée, comme une troupe de soldats alignés, impatients d’en découdre, acclamant un général. Clameur, affrontement, épuisement, c’est sans fin, lancinant. Voilà, on se bat tous contre du vent, du vide, c’est dit, c’est montré, ça prend, ça épuise. Le lyrisme ralenti de ces images est éblouissant. De même, avec trois fois rien, quel effet merveilleux que cet arbre qui se met à trembler, à secouer un feuillage illuminé, et à subjuguer comme une apparition divine.

Plusieurs super productions qui ambitionnèrent de restituer de manière « fantastique » le chef d’œuvre de Cervantès se sont cassé les dents. Ici, avec économie, ingéniosité et savoir-faire, le réalisateur montre, magistral, l’âme de Quichotte, le vide et sa souffrance. L’isolement dans l’honneur démesuré, l’enfermement dans une sorte de « réserve d’Indiens », menant tout droit à la cage où l’on enferme les bêtes curieuses. (PH)

– Autre film d’Albert Serra chroniqué par Comment7, Le chant des oiseaux, improvisation sur le thème des Rois Mages. – En médiathèque

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Francostein et les petites filles

erice

Victor Erice, « L’esprit de la ruche », 1973

1940, dans les campagnes reculées de Castille, fin de la guerre civile. Un petit village et une belle propriété d’une famille désargentée. Les adultes semblent perturbés, abasourdis, comme souffrant de maux intérieurs indéfinissables là où l’inconscient collectif, couturé par la guerre, gagné par le franquisme, leur interdit d’être eux-mêmes, libres. Forcément, ils sont marqués. Un cinéma ambulant arrive dans le village et projette Frankenstein. Les mots et le projet du docteur, l’inventeur d’un homme nouveau, magnétisent le public villageois massé devant l’écran, s’échappent de la grange, se répandent dans les ruelles (comment la terreur se répand). L’obsession d’un homme nouveau est propre aux régimes totalitaires. La fascination pour le monstre légendaire, le fol espoir d’inventer la vie et de voir surgir la mort, ressemble à la fascisation des rêves d’un peuple sous le pouvoir franquisme. Même magnétisme morbide ! Le film ne parle pas de ça, il montre ça, imbriqué impliqué dans le devenir mental des membres d’une famille. Comment les adultes deviennent malades de l’âme, cherchent des dérivatifs et, forcément, quelque chose ne passe plus d’eux vers les enfants, quelque chose est rompu dans la transmission. Les enfants (deux fillettes) vont explorer librement les ombres fantasques de la vie, les mystères insondable et dangereux, comme n’importe quelles fillettes à la campagne, de cette époque-là, certes, mais un apprentissage perturbé, aux tentations vers le sombre amplifiées par les ondes du régime dont la nature est de s’emparer de tous les esprits, d’imposer une relation au surmoi parasitée par une image étrangère, dominatrice, destructrice de l’individualisation… (Le fait que l’atmosphère maligne qui régne en Espagne à cette époque là vienne s’incarner au cinéma, devant les yeux écarquillés des petites filles, en monstre malheureux; ensuite que le corps, à l’école, s’incarne dans un mannequin personnalisé que l’on peut morceler, dont les organes se retirent, s’échangent, bref, imposent l’image d’un être aux organes flottants et donc, étranger à la mort, puisque la mort est l’impossibilité de continuer à vivre après une rupture, le fait que le liant familial soit tout aussi flottant, remis en cause par une autorité plus puissante qui vient le parasiter, l’envoûter, tout ça offre aux fillettes des « possibles » sans limites)… Je prétends bien que le film le traite en poésie d’ambiances, de manière magnifique, en dessous du scénario classique. Ce qui lui confère une profondeur insondable, magique et diabolique à la fois. L’organisation filmique entre les espaces intérieurs et les espaces extérieurs, et les espaces entre deux, les seuils, l’embrasure des portes, les fenêtres, les façades, entre les zones intimes où l’on se constitue et les étendues immenses où l’on semble aspiré par le vide, est remarquable. Remarquable partition de lumières, de matérialisations et évanouissements des êtres et de tout ce qu’il y a entre ceux-ci, les sépare ou les joint. Les fenêtres de la maison, petits carreaux jaunes cerclés de plomb, transforment les pièces, chambres, séjour ou bureaux, en alcôves d’une grande ruche où chacun fabrique le miel de son imaginaire à partir de qu’il aura ramassé en respirant l’air du temps. Le père contemple ses ruches et tente d’en ramasser la vérité essentielle en une phrase littéraire qui en exprimerait le bourdonnement de vie. La mère écrit et poste des lettres vaines adressées à un fantôme. Le champ est libre pour que les deux gamines s’inventent l’amitié d’esprits compensatoires qui circulent dans les dimensions interdites aux adultes, dans les couloirs de transgression. Quand le film montre les deux petites, minuscules au bord de l’immensité du paysage nu, comment ne seraient-elles pas happées par les esprits ? Tiens, justement, un de ces esprits réconfortants, va se matérialiser pour Ana, et ce sera un communiste blessé, en cavale, il n’en mène pas large, pourtant il est l’espoir. Il sera abattu par la police franquiste, ce qui plongera la petite Ana dans toute l’immensité du trouble. Cette toute jeune actrice, qui sera la vedette plus tard de Crias Cuervos, est réellement impressionnante. Sa manière de fixer sonder la nuit totale, en plein jour, et de voir le soleil brûlant au cœur de la nuit, sans ciller, en ne cessant de demander des comptes au monstre qui manipule tout ça, en lui demandant rien d’autre que de se montrer, de sortir de sa cachette et d’ainsi perdre de sa puissance, est exceptionnel. Le noir de ses yeux semble aussi évoquer la reine de la ruche qui guide toute l’activité. Les couleurs, les lumières, les reflets, les éblouissements, les flammes, les vides, les pleins de toutes les scènes semblent tenir compte de la densité pénétrante de ce regard de jais. Chef d’œuvre, sans un des plus beaux films de fantômes qui soit. (PH) Filmographie en prêt public Portrait de Victor Erice

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