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Famille recomposée, conte de l’ogre et de la marâtre modernes

Christoph Hochhäusler, « Le bois lacté », 2003, VI0150

Terrain de voyance plus que de vraisemblance. Les personnages, les actes, les paysages empruntent leur mécanique narrative aux contes. La vraisemblance psychologique des comportements, par exemple, n’est pas prioritaire. Ce n’est pas pour autant que tout est invraisemblable, les contes ont une autre manière de « faire tenir ensemble » les faits, les personnalités, les manifestations de la nature comme de les saisir en plein somnambulisme. C’est simplement une autre manière de faire parler le réel : les somnambules parlent, peuvent révéler des indices de caché, exercent une sorte de voyance. Tous les éléments sont bien authentiques et contemporains : le papa, la marâtre, les deux enfants et tout autour, le monde. L’impact du conte est de placer en porte-à-faux notre expérience de la cohérence et de stimuler les interprétations. C’est sans doute plus que cela : il est fondamental que des écritures – littéraires, musicales, audiovisuelles – soient produites pour fouetter le potentiel interprétatif, intensifier dans tous les sens la production de versions textuelles. Tout ne s’y prête pas : plus une production artistique est « attendue », formatée et normalisante, moins elle offrira de pistes différentes à la compréhension. Le conte, heureusement, laisse du jeu. – Les enfants cassent les droites. Le premier plan de ce « Bois lacté » est large, panoramique, il transforme en vaste étendue un territoire somme toute plutôt réduit (après réflexion). Il montre une ligne droite sur laquelle trottinent, comme indéfiniment, monotonement, deux ombres microscopiques, un gamin et une adolescente (Léa et Konstantin). C’est ici qu’il y a télescopage entre genres de surfaces : la vaste étendue implique de l’inconnu, alors qu’il s’agit ici d’un chemin tout tracé par les parents, entre l’école et la maison, chemin de sécurité où il est impossible de se perdre, faute d’inconnu. Le film regarde de haut ce qui est sanglé dans des règles, des horaires, des itinéraires contrôlés et, par ce regard surplombant, laisse s’y engouffrer de nouvelles dimensions vagues, des possibles, des mystères, des embuscades. A y mieux regarder, le paysage inaugural – la case départ – est incertain, prolongement momentané de la ville, nouvelles parcelles dessinées pour l’extinction résidentielle, route provisoire qui fait des vagues, lignes téléphoniques artisanales…  Les cartes sont rejouées, cette ligne droite n’est plus forcément à sens unique. Sur cet axe coutumier, la belle-mère passe en voiture, ce qui n’est totalement inhabituel, et embarque les frère et soeur. Nous voici à l’intérieur de la ligne droite où se combinent plusieurs segments du mouvement que l’on découvre pas très bien coordonnés, le segment bagnole, le segment conductrice, le segment Léa, le segment Konstantin, chaque segment dressé sur ses ergots. Il y a frictions, pas liées strictement à cet instant précis, mais qui se rassemblent  plutôt dans ce trajet en voiture, toutes les tensions accumulées, les gestes conciliants rejetés, les affections reniées, l’agressivité implacable d’une recomposition familiale qui se passe mal. (« Tu ne peux pas nous faire chanter, tu n’es pas notre vraie mère. ») Dans l’habitacle où l’on aurait pu estimer les enfants à l’abri, confortablement installés et transportés, échappant à une longue marche avec cartables sous le soleil, on assiste à un violent précipité de frictions. Sans merci et pourtant comme il doit s’en produire des tonnes à la surface de la terre. On est petit à petit éjecté de la droite, elle s’abrège et désagrége. Les paysages vus par les vitres, transformés par la vitesse, ressemblent à des horizons centrifugés, des lointains abstraits, des tableaux de lignes brisées, des champs de stries, des tapis de lignes de fuites, des plans d’immanence sans droites, étalés. Ils attirent. Puis la droite se casse d’un coup net. La femme perd les pédales et, histoire de donner une leçon aux enfants, les largue sur le macadam d’une route polonaise. Quand elle revient pour les reprendre, après avoir repris contenance plus loin en fumant dans un chemin de traverse (sentier forestier traversé par l’augure d’un oiseau de gauche à droite et observez le ballet gracieux des graminées à l’arrière-plan), ils ont disparu. Il est donc erroné de dire simplement que ce film est l’histoire d’une belle-mère qui  abandonne ses beaux-enfants. Perdant son sang-froid, elle les remet à leur place d’une manière que l’on peut juger déplacée mais, ensuite, ce sont eux qui disparaissent, se volatilisent. Et c’est bien une logique de contes excluant toute compréhension unique, avec des causeurs de torts et des victimes désignées d’avance. Contre les mesures disciplinaires d’une adulte considérée comme non légitimée, les enfants peuvent très bien enclencher leurs représailles. On joue à armes égales. Dès l’instant où ils posent le pied sur le sol inconnu, du fait de ce simulacre d’abandon, ils sont sur une terre déconnectée de l’univers des grands, le lien est rompu avec les adultes, ils sont affranchis et divergent complètement. Au lieu de rester là à attendre, se disant que c’est le plus sûr, ils sont happés par une autre logique, ils cherchent leur chemin en le perdant, comme si c’était un autre chemin que celui de la maison qu’il fallait trouver. Il leur faut surtout se perdre totalement pour que la belle-mère ne s’en relève pas. C’est avec une certaine jubilation cruelle qu’ils s’égarent, bougent sans cesse pour contrarier toute localisation. Sans panique apparente, mais sans doute avec le cœur battant plus fort que d’habitude (mais ça, c’est bon parfois, c’est aussi du côté de la jubilation), avec une gravité normale d’enfants, l’esprit curieux de tout ce qu’ils voient et qui, de fil en aiguille, les entraîne vers ailleurs, dans une dimension où l’on ne risque pas de les chercher, ils battent la campagne. Ils obéissent à ce désir d’ailleurs, ils ont ce désir, comme tous les enfants, un désir qu’il est rare de laisser parler. Et ça, c’est très intéressant. À cet instant, l’histoire n’est plus (uniquement) celle d’une belle-mère qui abandonne des gosses insupportables qui lui caillassent la place qu’elle veut occuper près de leur papa, à la place de leur maman. Il se passe quelque chose, son acte a libéré un devenir-enfant et un devenir-adolescent. L’histoire se dédouble. C’est assez culotté vu tout ce que l’on a connu comme enlèvements d’enfants, les traumatismes liés aux drames de la pédophilie, la stigmatisation de l’insécurité qui met en place des dangers et des peurs automatiques qui font qu’un scénario avec des enfants perdus, seuls, en ville ou à la campagne, ne peut que les jeter dans les pattes de prédateurs de toutes sortes. À partir de ce moment, le film va se partager en plusieurs temporalités, celle où évoluent les enfants et celle des parents (elle-même se fragmentera). C’est l’été, Léa et Konstantin marchent dans les champs, les blés sont lourds, presque gris sous le soleil et les semences blanches, lumineuses des herbes sauvages, s’envolent sur leur passage, s’envolent avec eux, se mêlent à leur marche en vrai nuage de particules fécondes, ils traversent un cercle magique aux particules lactées (lucioles solaires), ils semblent protéger par d’autres forces. – Semences perdues, temporalités parallèles. La belle-mère rentre à la maison et ne dit rien à son mari. Par contraste avec la dernière image des champs épanouis, la maison est blanche, froidement géométrique, banale, architecture standard dans un quartier résidentiel. À l’intérieur, il y a une sorte de bruit permanent de machine, de moteur, d’usine, usine à fabriquer la famille, à calibrer les caractères inharmonieux. L‘installation est récente, tout est neuf, il y a ce côté un peu fatigant, mais qui est signale aussi des débuts, d’un logis que l’on habite tout en finissant l’aménagement, le plafonnage est tout récent, l’escalier est couvert de carton et de plastiques. Ça sent le plâtre frais. Ça sent aussi, forcément, l’histoire amoureuse récente, les cicatrices toutes fraîches, séparations de couples, divorces, parents qui se séparent pour les enfants. Il y a ici aussi une belle envolée de semences puisque l’absence des enfants qui, en temps normal devraient être rentrés, offre aux adultes le temps d’une baise passionnée, histoire de vérifier qu’il y a réelle histoire d’amour. Après – ils ne seront plus synchros , les regards tombant dans le vide au lieu de s’échanger -, tous les voyants lumineux s’allument et le père entre dans le temps de la disparition de ses enfants. Premières démarches de bon sens, appel à la gendarmerie, enquête, fouilles, battues, appel à la télévision. La femme ne peut plus parler, même quand elle le veut, ça ne sort plus. À partir de cet instant, l’homme et la femme sont dans des perspectives distinctes, leurs drames ne communiquent pas. Les plans sont court et vite tranchés, sans liaison apparente. Ils s’observent, ne comprennent pas ce qui se passe. – Quand l’ogre va-t-il surgir ? De dedans, de dehors ? – Pendant ce temps, les enfants s’enfoncent dans le bois polonais, magnifique et profond de jeux d’ombres et de lumières sur les troncs serrés, un espace naturel qui n’est pas présenté comme inhospitalier mais qui a les facultés de changer un homme, de faire basculer son esprit, vers le bien ou le mal, encore une fois, c’est un lieu magique. On n’est pas le même après avoir passé une nuit en forêt, elle a des pouvoirs de métamorphose. La nuit tombe, ils courent, il y a un passage de stress. Soudain, une camionnette éclairée, vide, personne autour, une petite table de pique-nique, de la nourriture. Est-ce un piège de l’ogre (camouflé sous l’intitulé d’une entreprise de produits et services « pour l’hygiène » public !?) ?  Christoph Hochhäusler, finement, va s’amuser avec les attentes stéréotypées, les envies de voir conforter les stéréotypes (ça sert à ça aussi un conte). Là, devrait surgir le prédateur d’enfant. Et d’ailleurs, c’est bien à ça que joue d’abord le propriétaire de la camionnette, pour nous y faire croire, quand il surprend Konstantin en train de voler son souper ! Mais non, le gars est un peu braque, mais pas méchant, il les restaure, les emmène dormir en un lieu sûr, il va certes les reconduire chez eux, mais sans s’alarmer, sans que ça perturbe sa tournée, son petit boulot. Les enfants vont ainsi traverser une série d’aventures, assez simples en soi, mais tellement différentes de ce qu’ils connaissent dans leur quotidien allemand, que cela ressemble à une ouverture positive sur le monde, ce qu’il y a de l’autre côté de la frontière. S’éveiller dans une grande bâtisse étrange entre le home troisième âge et le village de vacances ex-communiste, récupérer un ballon sous un camion qui démarre, surprendre des adultes qui font l’amour, traverser une procession religieuse (catholique), être recueilli dans une église (elle) et soignée par une vieille polonaise, traîner dans les quartiers pauvres, assister à la vie des bistrots borgnes, dormir dans des cartons (lui)… Car la trajectoire des frère et sœur, le temps que Constantin refasse ses lacets, s’est dénouée, ils sont séparés… Durant toute cette escapade, chaque nouvelle situation est certes présentée avec son potentiel de danger, ensuite déjoué, et les enfants dorment bien, « comme des anges », n’ont pas froid, n’ont pas faim outre mesure, ils ne sont pas brimés, amochés. La musique (de Benedikt Schiefer), elle, du début à la fin, est dramatique, que ce soit dans le temps du père ou dans celui de l’errance des enfants, les cordes jouent avec les nerfs, sculptent en sons ce qu’endurent les nerfs, les tripes (avec des variations d’intensité). Cette tension musicale est avant tout celle de l’angoisse du père qui surdétermine par projections ce que les enfants vivent ? Ou vise-t-elle deux tensions différentes ? Celle du père qui appréhende, qui projette en effet, se représente les horreurs qui ne manquent pas d’arriver à ses enfants, et celle des enfants qui est sans image, l’appréhension de l’inconnu, le sentiment métaphysique d’être perdu, de ne pas savoir ce qui va leur arriver, n’en ont aucune image préconçue (quoique Léa, plus âgée, semble très bien être au fait des pulsions prédatrices adultes.) ? – Suite au message télévisé et à la récompense promise, l’homme qui les a récupérés en forêt et qui venait de les larguer à son tour en espérant qu’ils soient pris en charge par d’autres secours, échafaude le plan d’empocher les euros, une fortune pour lui. Il téléphone, rentre en contact avec le père, organise un échange sur un parking d’autoroute. – Le change final en cascade de « si ». – Mais la fin est irrésolue. On peut considérer que tous les plans qui convergeaient pour une rentrée imminente dans l’ordre normal des choses – sortir du conte -, s’effondrent et que les enfants, à nouveau, prennent la tangente, de plus en plus forts, de plus en plus convaincus qu’ils peuvent vivre ainsi, protégés par leur bonne étoile, dans leur devenir-enfant. Le père attendant désespérément sur le parking, coincé dans sa paternité empêchée (il n’a plus d’enfants). La mère proprement évanouie, ne voulant plus voir ce qu’il advient de ce cauchemar. Le polonais, sauvé in extremis de l’empoisonnement, abandonnant la partie et retournant pique-niquer au fond des bois, une bonne petite cure. Mais l’on peut aussi voir dans la dernière image, la promesse que tout rentre dans l’ordre, sans trop de casse, la plasticité du conte effaçant les traumatismes, réparant les tissus affectifs déchirés, blessés, laissant la place à de nouveaux agencements, tout ce qui vient de se passer n’engendrant que du meilleur. La dernière ligne d’horizon du film fait lever une multitude de « si » et de conjectures. C’est très bien. (PH) – Télécharger sur UniverscinéAvis divergent!

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L’adolescent et la meute

Christoph Hochhausler, « L’imposteur »

Arbre à came accidentel. C’est la nuit, un lieu qui ne se laisse pas saisir d’emblée, un entre-deux, c’est à l’écart et si l’on a du mal à l’identifier c’est justement parce qu’il s’agit d’un écart banal, il se confond avec l’obscurité, il cache, camouffle ce qui se passe. Il y a un long trait légèrement phosphorescent, sale et cabossé, un signe courbé, un accent, presque un logo.  La rambarde d’une sortie d’autoroute, des bandes blanches effacées. Des bruits de voiture. Quelqu’un marche, c’est un jeune, paisible ainsi isolé dans cet instant, son ombre sur la rambarde. Il ne fait rien de spécial, il rentre chez lui probablement. Quand, sur la sortie d’autoroute, il se trouve nez à nez avec une voiture crashée, un corps, l’accident est tout frais. Quelque chose fait irruption dans son univers, un événement grandeur nature, ce genre de truc qu’on lit dans les journaux, l’actualité (il lira dans la presse, justement, que c’est une célébrité qui a ainsi trouvé la mort). C’est comme une monstruosité, presque incompréhensible, un ovni de mort chu du monde des adultes, presque irréel et dont, à la limite, il fait ce qu’il veut, ça lui appartient. Il ramasse une pièce tordue avec un certain plaisir et joue avec, baguette magique qui le fait entrer en contact avec… La nuit, l’autoroute, l’accident, le corps, la carcasse brisée du véhicule, le morceau d’axe de transmission : le début d’un engrenage. Il y aura plusieurs scènes nocturnes scandant le film, comportant un traitement très graphique des mouvements de voitures, des lumières, pas pour faire joli, mais pour révéler, d’une certaine manière, la beauté qu’il y voit, lui, et qui a pour conséquence qu’il s’y sent bien, en chair et en os comme en rêve. Comment ça l’enveloppe de signes. Certaines de ces scènes sont des fantasmes toutes liées à l’atmosphère de cet endroit impersonnel de passages rapides, l’autoroute, les talus et terrains vagues qui les borde, la clôture antibruit, le parking, les toilettes. Fantasmes de relations sexuelles impliquant des motards de passage, pas vraiment sordide mais comme restaurant des échanges hiérarchisés, d’autorité, de structures de clan un peu sauvage. Mais ayant ce genre d’images en lui, de multiplicités obscures récurrentes avec lesquelles il  fixe des rendez-vous, on comprend déjà mieux l’apathie ténébreuse qu’il affiche la plupart du temps. L’ennui est le déphasage. – La mécanique excluante des entretiens d’embauche. -Armin a une passion pour la mécanique, c’est le seul truc qui le branche, triturer un moteur, détecter la panne, réparer  (on le comprend par une scène où il apparaît en son meilleur jour, vivant, bavard, sûr de son affaire). Mais cette passion reste lettres mortes, il ne sait pas la valoriser, l’axe de transmission entre ce désir et, par exemple, le marché du travail, les attentes de la famille, ne fonctionne pas. Le levier est tordu, biaisé. Il passe entretien sur entretien d’embauche de manière lamentable, incapable de se sentir présent, impliqué, d’être spontané, de parler de lui naturellement. À tel point qu’à chaque fois qu’il postule un emploi il ressemble à un imposteur, quelqu’un qui s’en fout, qui ne sait pas ce qu’il veut. Il a l’air réellement misérable et vulnérable face aux questionnaires et aux tests pour jauger de sa personnalité. À chaque fois ce sont des examens redoutables, rôdés, conduits par des adultes sûrs d’eux, exerçant une pression normative implacable, celle qui détecte et trie les « bons pour la productivité, la rentabilité »! Armin n’est pas joueur, ne sait pas se vendre, même s’il est un pratiquant acharné de jeux vidéos, la compétition le désarme. Il semble atteint par ce que l’on appelle la « torpeur médiatique », l’exposition à trop de médias qui renvoient votre image, dans lesquels on contemple ses pulsions, les triturant jouant avec indéfiniment. – La famille et la meute – Il reste niché dans sa famille, avec son père et sa mère, et l’absence de deux grands frères « qui ont réussi », qui ont du moins des vies normales, un boulot, une femme… Il n’y a rien de particulièrement malsain ni anormal dans les relations familiales, les parents font ce qu’ils peuvent, essayent de maintenir un cadre et, en même temps, ils ont le sentiment que ce cadet leur échappe (télé, jeux, pas de boulot, pas de qualification), qu’ils ne savent pas solutionner son impasse alors qu’ils ont su jouer leur rôle avec les aînés. Ainsi apparaît une cassure dans les générations. Arnim est plutôt renfermé, paumé, mou, attiré par de petites transgressions, de petits plaisirs barges. Mais l’accident le travaille, il a vu là, en primeur, un événement qui se retrouve dans la presse. Il a été témoin le témoin d’un instant de mort tout chaud. Il se sent comme impliqué, ça distille surtout en lui l’excitation d’une fiction qu’il peut échafauder pour s’y installer, se transformer, devenir composé (« transformer », comme le jeu). C’est de ce côté-là, par le biais de l’axe de transmission devenu une sorte de fétiche de l’accidentel, qu’il va chercher à élaborer des plans de vie, des scénarios « pour s’en sortir », et pas dans les entretiens d’embauche. En cultivant une logique de l’accident. Le fait-divers a pondu en lui sa fascination, il veut faire corps avec lui et rentrer dans une autre réalité. Il rédige et expédie une lettre anonyme affirmant que l’accident est criminel. L’impact est important et le réjouit, c’est une sorte de succès. Il réitère l’expérience avec un autre accident dans la ville. Il est attiré de manière morbide, et sans très bien comprendre ce qui l’anime, ce qu’il veut, par les possibilités de rencontrer ce qui pourrait bouleverser sa vie, en manipulant l’information concernant ces ruptures de la vie quotidienne (mort en voiture d’un industriel, explosion et incendie d’un bâtiment). Sans pour autant que ça devienne réellement méchant et « sévère ». Il conduit en même temps l’amorce d’une relation avec une jeune fille. Maladroitement, sans parvenir à réellement poser des actes, nouer des liens, mais il y a quand même un fil qui s’établit. Quand il est emmené par les flics, juste au moment où la fille arrive, il a soudain un sourire magnifique – certes de petit con si on le juge en fonction des actes qui conduisent à cette curieuse détente -, il est heureux d’être vu dans la peau de celui qui a fait déraillé une réalité, qui est au centre de l’attention, et qui, étant marqué socialement, marque l’autre et va compter. Le vide muet et assourdissant qui s’échappe des lèvres de ce sourire satisfait est abyssal, bouillonnant, désespérant. Sans lourdeur – c’est allemand quand même -, Christoph Hochhausler dresse le tableau d’un adolescent qui échappe aux parents, de l’intérieur, fracture numérique, fracture culturelle, fracture industrielle. Il y a une belle fluidité dans les lieux, depuis la matière nuit, l’autoroute, la banlieue, la salle de sport, la promenade en bordure d’un ancien site industriel, le commissariat de police, une rue quelconque et l’organisme de la maison : souvent filmée « au milieu », hall d’entrée qui distribue les pièces, les fonctions et les personnes vers le haut ou le bas ; la chambre, le salon et la télé, la salle à manger avec les invités, la cuisine et un peu de complicité avec la mère… tous ces lieux semblent reliés comme un arbre à came qui se tord imperceptiblement, se sabote et se fausse ; conduit à la rupture. Rupture de la délinquance inconsciente, sorte d’appel au secours. – La bêtise synopsis contre l’énergie libidinale. – Je lisais une fiche (soi disante complète) du film sur un site Internet où la situation était décrite comme celle d’un adolescent couvé, étouffé par sa famille… Vision trop systématique, désespérante de banalité ! Il y a dans le film une multiplicité d’engrenages qui conduisent au déraillement et pourraient ne pas y conduire. Ce genre de mise en synopsis a toujours pour fonction de simplifier à outrance, de ramener aux fondamentaux psychologiques (ce genre de crasses pulsionnelles qui illustrent un portail comme celui de Skynet, par exemple). Dans un chapitre de son dernier livre, « Qui a peur des loups hégéliens ? », où elle s’attaque aux relations Hegel – Deleuze, elle rappelle la magnifique charge de Deleuze et Guattari dans Mille Plateaux contre Freud : l’homme aux Loups voyait plein de loups et Freud ramène tout à un loup unique : « Freud n’a de cesse de revenir aux unités molaires et de retrouver ses thèmes familiers, le père, le pénis, le vagin, la castration, … etc. (…) Qui ignore (…) que les loups vont par meute ? Personne sauf Freud. » Et toujours cité par Catherine Malabou : « le loup, les loups, ce sont des intensités, des vitesses, des températures, des distances variables indécomposables ». Je dirais la même chose de ce film : au lieu de tout ramener à une pauvre exploitation du thème qui pourrait s’enfermer dans « un ado dans le cocon étouffant de sa famille », Christophe Hochhausler filme son sujet en une multitude, une organisation d’un espace cinématographique fait d’intensités, de vitesses, températures, bruits, pièces mécaniques… Le trait de la rambarde dans la nuit, le carrelage des toilettes publiques, les posters de voitures scannées, les gestes à la cuisine, le caddy dans le supermarché, la lumière des phares sur le macadam grumeleux, le pansement sur l’avant-bras de la fille, les masques effrayant portés pour des exercices d’entretiens d’embauche, comme des morts discutant pour entrer au paradis du travail, la belles-soeur enceinte, les motards… Tout ça est au moins aussi important que les déterminants familiaux qui sont, au reste, bien plus diversifiés et nuancés que ce que n’en laisse penser une formule aussi sommairement brutale que « ado étouffé par famille ». Tout ça, forme une « meute » selon les pensées de Deleuze-Guattari, c’est la meute au sein de laquelle s’auto-forme l’adolescent. Toujours cité par Malabou : « Une meute « ne représente rien », elle est « l’affect en lui-même », la pulsion en personne » ; son énergie est l’énergie libidinale  elle-même, qui compose, « à tel moment, un seul et même agencement machinique, figure sans visage de la libido. » En ignorant que « les loups vont par paires », et surtout par meute, c’est cette énergie que, selon Deleuze et Guattari, Freud manque par excès de conscience. » Par la « meute » dont il s’entoure, cet adolescent dérive, cherche à s’agencer avec des pulsions qui lui conviennent, cherche à se façonner selon son rêve et non selon le rêve que forgent pour lui la famille et le marché du travail. Le film ne charge ni la famille, ni la société et ses structures normalisantes, c’est montré de manière plutôt sobre. Et l’adolescent, incarnant l’adolescence comateuse, dans cet ensemble générationel – générations humaines, générations technologiques, générations mentalités, générations de meutes – figure l’anomalie, ce qui borde et permet de questionner. Au lieu de normaliser et banaliser l’adolescence, il est clair qu’ici il est figuré dans son profil exceptionnel, restitué à un rôle social de déséquilibrer les repères. « L’anomalie est un « substantif grec qui a perdu son adjectif (et qui) désigne l’inégal, le rugueux, l’aspérité, la pointe de déterritorialisation » ». Avec sa pièce mécanique récupérée d’un cadavre automobile, et qui est une pièce de transmission, de liaison et de démultiplication énergétique, l’adolescent se branche aux forces de l’anomalie, il défie l’ordre des choses, échappe aux cases et se met à tripoter les codes, les déterminants, fausse l’ordre, imagine des « mariages contre nature ». Il est en flottement et fait des expériences avec le « monde des grands ». Critique cinéma et web 2.0 – Or, je suis toujours étonné, de la normalité de ce que l’on trouve comme informations quand on cherche à se documenter via Internet sur ce genre de film. On rencontre peu de partage d’expériences singulières, personnelles. Les photos sont presque toujours les mêmes clichés : l’adolescent dans sa chambre, typique, ou Arnim avec son masque dépersonnalisant. Comme si, ce qui importait, de réduire l’interprétation à « une «  histoire, à une unité (de type freudienne), une formidable redondance malsaine des mêmes critères de lecture. Comme si la manière de regarder un fil était terriblement bridée (Internet, pensait-on, allait débrider les manières de voir ?)Tout fonctionne comme une dissémination machinale de ce que l’on trouve sur les jaquettes, dans un dossier de presse, sur un site de promotion, comme si la communication sur le Web consistait à s’approprier ce type d’information vide, normalisante, qui tue la meute, les multiplicités. Où apparaît dès lors qu’Internet est un medium qui soustrait la multiplicité, réduit à un canal unique. Que signifie s’approprier et propager ce type d’information sinon se mettre au norme, formater sa manière de voir et de parler de son expérience cinématographique, appauvrir son potentiel de compétences culturelles ? Un terrain sur lequel, les institutions de programme, notamment les opérateurs de type lecture publique, ont un rôle à jouer, à prendre, à définir dans leur recadrage de « médiation culturelle ». PH) – Chrsitophe Hochhausler en prêt publicEntretiens filmés à la Sorbonne