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Agnès B. et le jugement dernier.

J’ai été surpris de voir affichées ostensiblement, dans un magasin Agnès B., les photos de l’installation que Christian Boltanski réalisa au Grand Palais (Personnes). De même, un présentoir encourage à emporter, en grand format, deux grands posters avec la dramaturgie complète de l’œuvre. Les affinités artistiques entre les deux personnalités sont des plus honorables, mais ces photos-là, de cette installation-là, dans un magasin de fringues quand même pas à portées de toutes les bourses (un peu chics, un peu chères !). De quoi s’agit-il ? Je reprends les termes de Didi-Huberman : « Boltanski voudrait, pour son exposition au Grand Palais, qu’une grande grue dotée d’une sorte de mâchoire mécanique – un grappin de métal dont il me montre le schéma d’ingénieur – saisisse et relâche, alternativement, les lambeaux multicolores d’un tas de vêtement usagés, un très, très gros tas de dix tonnes. On essaie d’imaginer combien de corps cela « fait », dix tonnes de vêtements recueillis. On essaie d’imaginer ce Jugement dernier à l’usage des marmots. Je pense quant à moi – Boltanski y pense-t-il aussi ? inutile de le lui demander, il a bien sûr recroisé tout cela depuis longtemps – que l’une des rarissimes photographies du camp de Treblinka montrait justement un appareil de ce genre, une grue avec sa mâchoire mécanique pour creuser les fosses où faire disparaître les corps. » (Remontages du temps subi) Sur le papier, sur les photos, dans les propos de Didi-Huberman, Personnes est quelque chose de fascinant, je maintiens que, en vrai, ça ne fonctionnait pas du tout, ça frisait dans une dimension barnumesque désagréable, mais ça ne change rien à la valeur artistique globale de Boltanski. Bon, de quoi s’agit-il ? De jugement dernier. Les corps en attente de triage sont représentés par dix tonnes de fringues vides, des dépouilles, des enveloppes. On ne juge jamais que les enveloppes. C’est fatal, irrémédiable, mais ce n’est pas tout. Ce jugement dernier, dans sa mise en scène, ressemble à un camp de la mort, évoque l’organisation industrielle de la mort arbitraire, selon des critères de jugement délirant (tout « jugement dernier » religieux ou autre levant du délire). Les critères peuvent changer, la grue est toujours la même, c’est celle de Treblinka. Les dix tonnes de vêtement correspondent aux « collections » d’objets ou restes corporels (dents, cheveux…) qui attestaient de la quantité d’individus qui avaient été traités dans les camps. Ce qui reste. Ce monceau de vêtements vides, de loques parquées ou étalées comme pour un marché, représente aussi la masse d’âmes disparues à laquelle nous tenons, qui tiennent à nous. Cette accumulation de vêtements plutôt modestes récupère une sorte d’aura. Mais quel est le lien direct, limpide avec un magasin de vêtement branché, une boutique tendance, de mode ? Présentez-vous au jugement dernier en Agnès B. ? Un message de vanité : je vous vends de la mode, je vous fais cracher, mais au fond je m’en fous, habillez vous d’un rien, de toute façon, regardez ce qu’il restera de toutes ces dépenses ? Opérer un transfert d’aura : l’aura que Boltanski entend faire rayonner en transformant ces habits en représentation des âmes qui les habitait, la transférer a la ligne Agnès B. ? En Agnès B., libérez votre aura, les vêtements Agnès B. captent et font briller votre âme plus que votre corps ? Enfin, toute récupération de ce qui est censé s’exprimer dans l’œuvre de Boltanski me semble problématique. Mais y a-t-il un lien !? L’intention est peut-être plus vague et généraliste, juste une marque d’amitié, un affichage de préférence artistique, mais à partir du moment où les deux mondes sont juxtaposés – la mode, sa futilité onéreuse et un langage artistique de vérité sur certaines conditions humaines -, leurs images se confrontent et il est difficile de ne pas chercher une correspondance, une intention. J’avoue que je cherche en vain. Ce serait intéressant que Didi-Huberman fasse parler cette collision d’images. (PH) – Article sur Personnes de Boltanski au Grand Palais. –