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Épluchures entre ciel et terre.

À propos de : On Air et Uraniborg de Laurent Grasso – Christa Wolf, Ville des Anges, Seuil 2012 – Domaine et étiquettes Costes-Cirgues – Epluchures –

 Je regarde le vol lointain d’un rapace, immobile, porté par les flux, et deux fantasmes (faussement) antagonistes me taraudent. Celui de retrouver dans cette posture inaccessible d’Icare, la perfection intense du premier regard sur le monde, celui du début, complètement neuf. (Avez-vous déjà noté que les yeux des bébés donnent l’impression qu’ils comprennent tout, un effet qui s’estompe au fil des premiers mois ?) Et celui, à l’inverse, de pouvoir décocher ainsi l’ultime coup d’œil, celui de l’adieu, avant de fondre et s’évanouir. Je revois alors la vidéo de Laurent Grasso (On Air, 2009) où des faucons, harnachés en combattants de l’invisible aérien et équipés de caméra, survolent des étendues désertiques pour en dérober furtivement des images secrètes, la vie cachée des déserts, ce qui ne s’y passe que parce qu’aucune existence ne peut en être témoin. « Comme un écho du drone militaire tournant autour du conflit, la vidéo transforme le faucon en espion archaïque par l’accrochage d’une petite caméra. » (Guide du visiteur, Jeu de Paume) Ce n’est pas tellement cela qui m’a frappé face à la vidéo. Car, faute de système automatique de mise au point sur la caméra, ou d’ajustement neurologique de la vision, la plupart des vues ne sont pas regardables, ne sont d’aucune utilité pour comprendre ce qui se trame au sol. Plus exactement, elles montrent autre chose que le paysage ; c’est la transcription visuelle de déplacement rapide de l’oiseau dans le vent, on regarde de la vitesse pure, du vertige brut, saccadé, la caméra filme l’intérieur fractal d’interstices précipités et en rapporte des vues fracassées du vide. C’est la transparence du vide épluchée, lacérée. C’est cela que l’on traverserait, comme si nous étions projetés dans une vitre volant en éclats, l’œil effrayé, happé, haletant et déformé dans les gouffres de l’inexistant.

Du même artiste, Uraniborg (2012) me hante, un lieu d’où contempler les étoiles – ou déjouer leur influence -, dans une intimité absolue, totale, folle. Bien plus, caresser les étoiles, se laisser caresser par leurs faisceaux lumineux comme si nous n’étions rien de plus qu’une peau en hélice, un anneau de Möebius où l’intérieur et l’extérieur s’enroulent sur le même plan réversible. C’est une troublante interpénétration entre histoire et fiction. Laurent Grasso filme les vestiges, sur l’île de Ven, de ce qui fut, en 1576, le « plus important observatoire d’Europe », créé à l’instigation de Frédéric II. Un astronome nommé Tycho Brahé se chargea de la gestion de ce lieu et, nous dit-on, régna sur l’île en véritable tyran, à tel point qu’à la mort du roi, les habitants de l’île entreprirent la destruction du palais et en chassèrent l’astronome tyran. Cela ressemble, évidemment, à un conte. Laurent Grasso filme l’île dans son face-à-face avec le ciel – plus que cela, perdue dans l’infini céleste océanique et en dialogue avec ce qui scintille au-delà -, il inventorie les ruines, les dévisage dans leur étrangeté d’éléments runiques, organes monumentaux, pétrifiés, d’une civilisation céleste retournée dans ses astres, déçue ou trompée par l’homme. Mais créant un effet de palimpseste, le commentaire et les effets stylistiques de la syntaxe visuelle superposent au site naturel époustouflant, les résonances intentionnelles d’une installation artistique. Comme une construction imaginaire. Une équivalence troublante s’installe entre les deux approches, description documentaire d’un site historique et inventaire bluffant, esthétique, archéologie de ce qui n’est plus visible comme objet par excellence de l’art. C’est cela qui crée une faille du réel, une rive où se confondent avènement et séparation, quand on regarde le film, portrait de l’île parfaite où rêver revivre ou s’éteindre sans souffrir, aspiré par les lumières astrales. Le lieu où percuter son étoile filante.

L’écriture de Christa Wolf, dans son dernier roman, subit un effritement, s’écaille, est parcourue d’entailles qui ouvrent sur du rien, juste là où peut naître et aussi bien s’éteindre la littérature. Une matière littéraire avérée, une valeur sûre qui jusqu’ici n’a jamais rien abdiqué et que l’on traverse, soudain, à l’égal du vide dilacéré par le faucon caméra. Son style et son récit ne tiennent plus ensemble, son souffle n’est plus homogène, la sauce ne prend plus, son texte est là, il continue ce qui a été réussi dans les romans précédents, mais il est nu, dénervé (selon mon moi). Toute une vie à écrire sa dépendance exigeante à une utopie, à ne pas vouloir mesurer à quel point cette dernière avait été complètement confisquée, ou bien s’imaginant que le travail d’écriture et d’engagement, le sien et celui d’autres, maintenait le rêve communiste sous respiration artificielle, que tout n’était pas perdu. Engagement de l’écrit empêchant que le communisme idéal ne s’épluche. C’était même, probablement, la fonction que leur confiait l’Etat communiste. Et puis, au tournant, quand la RDA est dissoute, toute son écriture se délite (du moins, c’est mon impression, à la lecture de Ville des anges qui ausculte cette révolution). Elle continue par habitude, sur sa lancée, mais n’accroche plus rien, désemparée (mais, ce faisant, rend compte de cette chute, de cette fragilité qui a toujours été une force de ses livres). Elle cherche à rendre compte de ce bouleversement, réfugiée aux USA, Los Angeles où elle côtoie les fantômes de nombreux juifs allemands célèbres, réfugiés là durant la période nazie. Elle reste habitante d’un pays qui pourtant n’existe plus. Vu de l’intérieur, selon elle, selon les investissements pour sauver les meubles, ce n’était pas qu’une dictature ou, plus exactement, sa disparition ne règle pas la nécessité impérative d’alternative au capitalisme, elle était la condition d’un possible soudain éradiqué (elle doit avoir l’impression que l’on a jeté le bébé avec l’eau du bain). Au cœur de la dictature, du fait que l’on y est, que l’on a cru à ce qui s’est transformé en régime totalitaire mais qui se voulait délivrance, et que l’on s’en arrange sur le long terme de cette perversion totale, il y avait du sens à s’accrocher à l’illusion que, là, et seulement là, pouvait s’inventer une autre économie. Changer les choses de l’intérieur, retrouver l’esprit du bon mouvement premier. C’est ce « pouvait » que le travail d’écriture de Christa Wolf s’employait à maintenir vivace, à explorer. Par un remarquable examen disciplinaire du quotidien. Et puis, après la chute du Mur, avec l’accès libre aux archives de la Stasi, certains documents font apparaître l’écrivain comme une collaboratrice du régime, une traître. Que cela puisse être considéré comme vrai, sans possibilité de démentir rationnellement quoi que ce soit, ruine son écriture, l’accusation la rend traître à sa propre écriture… Et dans ces mots et phrases d’une écrivain désemparée, défaite, il n’y a plus que maladresses et déchirures, parfois même cabotinage (involontaire), exténuation de la raison d’écrire, un long soupir, écho du premier souffle de la toute première phrase, mais cette fois presque éteint, passé. Il semble que la méthode et le projet d’écriture ne s’adaptent pas, tels quels, à un autre environnement étatique, quelque chose ne fait plus corps. (Un livre à lire, indispensable pour comprendre ce qui s’est passé, et continue de se passer dans la réunification des deux Allemagnes.)

La propriété Costes-Cirgues, près de Sommières (France), est immense, entourée d’un mur en pierre, fermée par une porte automatique. C’est, par excellence, l’enclave murée protégeant un domaine retourné en friche et qui par là même contient ce quelque chose que la nature détenait avant sa totale domestication. Une enclave envahie par des broussailles qui dissimulent forcément quelque chose et où l’on désire pénétrer par effraction pour découvrir ce secret ou tout simplement, chercher à marauder quelques fruits qui doivent être là meilleurs qu’ailleurs, goûter la sensation de fouler un paradis interdit. Un périmètre échappé du quadrillage administratif des sols. Là, quelque part, dans cette nature sans entraves, quelques hectares de vignes sont travaillés avec rigueur. Le vin est cultivé dans un caveau à l’architecture contemporaine et la production embouteillée entreposée dans un hangar de type industriel. Le vignoble produit plusieurs rouges, un blanc et un rosé, méticuleusement élaborés. Chaque cuvée est identifiée par une photo prise à l’intérieur de la propriété (j’imagine), un coin caché, exactement le genre de cliché pris à même la profondeur végétale dont je rêve de voir l’original, en vrai, d’y être transporté. C’est exactement ce genre de vues, sous forme de flashs, qui m’ont traversé l’esprit sur le chemin allant de la grille au caveau. Et peut-être datent-elles de l’époque où cette enclave était réellement à l’abandon, avant la reprise en main par les nouveaux propriétaires ? Peut-être ont-elles capté – en noir et blanc ou teinte sépia -, la magie du lieu retourné à l’état vierge, qui a frappé les futurs acquéreurs d’un coup de foudre irrésistible les décidant à s’y installer pour en extraire des vins bios (sans sulfite ajouté) qui traduiraient cette nature épanouie, seule. L’ivresse chatoyante et rude de ce paradis. Une prairie moutonnante, émulsionnée, où tanguent les vagues graminées, l’écume d’ombellifères et fougères, en une exubérance gazeuse d’où quelques oliviers tirent leurs troncs noirs tordus qui chantent et grincent silencieusement (Mauvalat). Un mur de pierres sèches envahi d’herbes et de mousses, autel croulant. Des troncs penchés à l’avant décoré de guirlandes, des lianes, des taillis emmêlés, des tiges en désordre, un fouillis de ramures fines, pelote de stries vibrionnantes dissimulant le passage secret vers l’âme de la forêt. Dans le fond à droite, une perspective portée scandée par les torses d’autres vieux troncs sombres, épais, montant la garde avant l’infini pâle, la lisière immatérielle. Là, le regard s’enlise et se love où la forêt ancestrale se détruit d’elle-même – meurt par morceaux, étouffe, laisse tomber des branches – et se régénère ; là règne la densité sylvestre, alchimique (Bois du roi). Ici, surexposée et fluide, une jeune clairière oubliée, des troncs cassés, abîmés par une tempête, sans doute certains couchés et recouverts de pailles, de jeunes tiges qui s’élancent, quelques branches dépenaillées fusent et zèbrent l’espace. Au sol, une épaisseur insondable de filaments vifs, en pagaille, graminées qui chaque année recouvrent la population précédente, séchée, formant des reliefs irréguliers de paille et d’humus, des crêtes, des gerbes cassées de chaume (Font de Marinas). Ces dizaines d’hectares sauvages entourent la vigne et assurent aux plantations la biodiversité nécessaire au meilleure équilibre, la résistance naturelle au plus grand nombre de parasites. Une harmonie, telle celle que j’admirai dans le grand aquarium de Lisbonne où cohabitent les espèces les plus diverses avec leurs prédateurs attitrés. Ces photos captivantes –prises par Christian Vogt dont le site présente notamment la série Naturraüme de même inspiration que les étiquettes des bouteilles Costes-Cirgues -, que l’on garde sous les yeux en vidant les verres, aspirant le désir de s’enfouir dans ces cachettes forestières, donnent une dimension particulière à l’oubli que procurent ces vins. Cet oubli comme connaissance, pelure réversible de la connaissance du monde. Ces images que l’on boit des yeux en même temps que le vin inonde le gosier rendent si proche sur la langue et le palais cette immensité vivante, grouillante, cette multitude paysagère indispensable au goût singulier qui se matérialise dans la bouche, parcelle fascinante de ce tout enchanteur où l’on sait devoir retourner. Ce parfum est concret, tout comme l’étoffe du liquide et son impact sur les papilles sont physiques, on le tient, chaque première gorgée réactive ce sentiment d’un début magnifique qui explose ensuite en un bouquet dont il (m’)est impossible de faire le tour et qui est redevable pour ses nuances complexes, encore une fois, à cette enclave exceptionnelle autour des vignes, ces vastes parcelles où la nature reprend ses droits et dont les composantes, les populations de pollens et d’insectes,fluctuent chaque année, modifient les protocoles d’échanges entre les plantes cultivées par l’homme et celles qui croissent en totale indépendance, influant mystérieusement la coloration de chaque millésime. L’ivresse est île parfaite qui nous évapore dans cette nature où tout meurt et tout renaît différent à chaque saison.

Une boîte à épluchures, c’est tout autant la conjonction entre les restes de l’immédiat vital et la part qui retourne à la pourriture, au compost. L’empreinte d’une séparation opérée entre la part comestible des aliments et leurs enveloppes, peaux, pelures, gousses, cosses, pellicule, radicelles, mouches, tiges, pédoncules. Mais aussi leurs intérieurs, les graines, pépins, noyaux, fibres, fils, pulpes, pailles. Le résultat de multiples gestes, familiers, exécutés sans y penser, et qui apprêtent la nourriture à être cuisinée. Les épluchures en longs ressorts courbes qui, retombées, pressées par d’autres déchets, ressemblent à des anneaux de Möebius fragmentés. Les fins rubans obtenus à l’économe s’accumulent en légers fagots qui, en séchant, se courbent, s’emmêlent, chutes de tissus. Comme autant d’essais d’écritures à même la surface des fruits et légumes, le geste d’éplucher ressemblant au geste calligraphique, à la manière de tourner les lettres et de les enchaîner en mots pour saisir une idée (on dit ainsi, notamment, « tourner » un artichaut). Une écriture épluchée, avec une face tournée vers le vide et une face dans l’apparence du plein, l’enveloppe décollée du texte, un style ne tenant plus à ses muscles et flux de sang. Les feuilles barquettes des endives. Les trognons râpés de choux rouges avec leur structure de strates labyrinthiques compressées. La peau de rhubarbe comme des accroches cœurs soyeux ou des boucles d’emballage cadeau, excentrique. Signalant un don, celui de ce que la plante offre à manger, et un vide, car il n’y a là plus que l’absence du bâton de rhubarbe. Juste les pelures d’une abondance terminée, avalée, disparue. À travers les épluchures entassées, envers de l’absence de ce qui a été mangé cuit ou cru, je vois le vide sombre, sans explication, sans fond, intérieur fractal des interstices de ce qui me lie à la nature, au jardin potager, à ce qui vient de la terre. Du vide à remplir sans fin par ce que l’on y scrute, par ce que l’on en mange. Les couleurs qui changent selon les légumes de saison et, à la lumière, décollées de leurs organes vitaux, fanent, passent. Les verts blancs orange de la période des poireaux, céleris et carottes. L’apparition des rouges jaunes bleu violet des poivrons et aubergines. Des couleurs avalées. Tous ces restes d’enveloppes vivantes, formatés selon un mode d’emploi personnalisé  – pour chaque légume à éplucher est recommandée une technique spécifique -, obtenus rituellement, en maniant les couteaux et appareils ad hoc, avec application, croisant la raison fonctionnelle, celle de préparer la nourriture essentielle, et le pur plaisir de voir la matière sous la peau, de fouiller l’intérieur du vivant végétal, de révéler les chairs luisantes, suintantes, généreuses de leurs saveurs nutritives. Dépiauter, découper, à la limite pour rien, gratuitement, pour le contact avec les sèves, pour contempler la preuve d’un don, pour célébrer ce qui fait vivre, sustente. Au fil des jours, les épluchures ternissent, s’altèrent, composent d’étranges tableaux figés, cadavériques. Rassemblées dans une boîte, attendant d’être portées au compost, on dirait du matériel attendant l’intervention d’un devin. Ce sont des textures de textes illisibles, de mystérieuses entrailles d’îlots végétaux en route vers la décomposition, irradiés par la remontée des lueurs constellées de la pourriture, d’entre toutes les coupures, lanières tranchées, peaux lacérées. (Pierre Hemptinne). – Laurent GrassoCostes-CirguesChristian Vogt

                 

 

 

 

 

 

 

 

 

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L’écriture jardinière

Christa Wolf, « « Aucun lieu. Nulle part » et neuf autres récits (1965-1989) », 698 pages, La Cosmopolite/Stock, 2009.

christawolfPublication groupée de récits importants, en hommage à cette écrivain essentielle, quatre-vingts ans en 2009. Habitant l’Allemagne de l’Est, traversée petit à petit par toutes les déceptions de cette utopie socialiste jusque dans les dimensions les plus intimes de la vie, confrontée aux contradictions cruelles et dimensions démentes de cette société se voulant en route vers un monde meilleur, son écriture porte les marques d’une profonde lutte avec les forces destructrices de l’individualité et constitue une des plus grandes réflexions (et peut-être une des dernières) sur ce que signifie écrire comme contribution à la formation et au maintient de l’identité, la sienne et celle des autres. Le tout comme une discipline exigeante et un labeur constant pour entretenir l’harmonie entre l’écrit et l’action, la pensée et la manière de vivre. Tout en portant témoignage sur l’envers de notre propre société. Son œuvre représente un regard profond sur l’histoire de l’Europe vue et sentie de l’autre côté du mur. La lire c’est comme retrouver la moitié manquante de notre sensibilité, de notre mémoire, de notre histoire. Son travail d’écriture est la manière de donner forme aux réflexions qui traversent, animent, tourmentent son esprit redoutable au positionnement géographique et politique peu banal. Quand elle a eu la certitude que le projet communiste était un leurre, ne conduisait nulle part, n’engendrait que tromperie, elle n’en a pas déduit qu’il fallait passer dans le camp opposé et épouser celle de la société capitaliste de l’Ouest. Elle pensait autrement, en tout cas son intelligence ne fonctionne pas selon des schémas binaires, obéissant aux antinomies basiques, structurantes, abêtissantes. Une intelligence non binaire, voilà aussi ce qui fonde la richesse de sa littérature. Ni l’Est ni l’Ouest, tels qu’ils se présentent dans leur s réalités historiques, ne lui conviennent, elle n’a plus nulle part où aller. Situation exemplaire. Cette sorte d’exil géopolitique et intérieur, radical, engendré par la chute des idéaux sera celui qu’effleureront beaucoup plus tard pas mal d’intellectuels, lors de la chute du mur, dès lors que cette chute ne signifiera la victoire d’aucun système et signera comme la mort de toute éventualité d’un système meilleur. Plus d’alternative. Cet état, Christa Wolf l’a connu et exploré très tôt, en pionnière, elle en a fait, d’une certaine manière, sa patrie. C’est un thème dont elle creuse les variantes, explicitement ou implicitement, dans ses latences comme dans ses crises violentes. Extrait : « Deux mondes, c’est une façon de parler. Mais s’ils deviennent réalité, littéralement ? Si, longtemps, nous ne pûmes nous défaire du sentiment que nous allions pénétrer dans un pays étranger, et nous y laisser enfermer, jusqu’à ne plus savoir en définitive qui occupait qui, qui faisait la conquête de qui. Mais de quoi s’agissait-il donc, et d’où venaient ces sentiments. Il y avait la nature, bien sûr, dont pendant trop longtemps nous avions eu à peine conscience et qui, inopinément, nous donnait du fil à retordre. Le paysage, certainement, devant lequel nous restions saisis. Voilà qu’ils réapparaissaient, ces mots agressifs et possessifs, ces mots impropres mais sans lesquels notre discours se bloquait. Le climat, auquel nous n’avions plus accordé d’importance et dont nous étions dépendants à présent. Les saisons, presque oubliées, qui nous surprenaient. La croissance des plantes. Cet étonnement incrédule lorsque s’épanouissaient des fleurs dont nous avions nous-mêmes mis les semences en terre. Elles existaient donc vraiment, toutes ces choses que nous avions instinctivement recherchées, lorsque les fausses alternatives nous enfermaient dans un dilemme : une troisième voie ? Entre noir et blanc ? Entre tort et raison. Entre ami et ennemi – vivre, tout simplement ? » – Théorie et pratique, système de soin. En conflit avec ce que devenait projet de société qu’elle avait choisi, penser la société, le social avec ses dynamiques individuantes, destructrices et constructives, faire le récit le plus précis de ce qui se trame là-dedans est un axe important de son engagement. Elle le fera avec des créations plus « théorique », retravaillant des mythes fondateurs comme ceux de Cassandre et Médée ou en sondant d’autres dimensions historiques de ce qui constitue une culture partagée, comme quand, dans « Aucun lieu. Nulle part », elle décortique le soleil noir du romantisme allemand, ses figures tutélaires, leurs fantasmes, la rivalité Kleist-Goethe… L’essentiel de son écriture, néanmoins, est proche du récit-journal, de l’autobiographie fictionnée. L’exemple le plus évident pourrait être « Un jour dans l’année : 1960 -200 » où, durant 40 années presque sans exception, elle a décrit ce qui se passait tous les 27 septembre. Simple chronique au début, petit à petit l’exercice se complexifie, il devient un rendez-vous récurrent avec le sens même de l’écriture et ouvre dès lors à une sérieuse et très ramifiée introspection de la vie de l’écrivain. Ce qui la démolit, ce qui la soutient et comment l’écriture se constitue en système de soin, en pratique et discipline pour tenir le coup, pour résister elle-même et ensuite, par enchaînement, aider ses proches à résister et, au-delà, apporter le même soin à ses lecteurs (ce qui ne manquera pas de se produire au vu de son succès public dépassant quelques fois ce que voulait bien tolérer le régime). Cela ne signifie pas qu’elle ne traite que de ses problèmes personnels, elle n’hésite pas mettre en fiction des réalités catastrophiques : par exemple, dans « Incident », l’impact sur le quotidien de l’explosion de Tchernobyl. Mais le traitement de cette chose monstrueuse s’effectue à partir d’un personnage qui la représente, qui se charge de ses appareils perceptifs, émotionnels, analytiques. Elle en profite pour démonter le système d’information-propagande et comment, à partir de mensonges bien orchestrés, il est possible de se forger une connaissance plus au moins exacte de la réalité. Elle confronte à ce danger nucléaire sa relation à la nature et, simultanément, elle aborde les questions de la science et de la technologie en introduisant une autre histoire : un frère en train de se faire opérer d’une tumeur au cerveau. Ainsi, elle réalise le roman qui annonce « La société du risque » d’Ulrich Beck, son pendant au niveau imaginaire, littéraire. La littérature, souvent, a ouvert la voie aux avancées plus scientifiques. L’occasion aussi, en plongeant dans le cerveau, de poursuivre sa pensée sur l’écriture et la langue, la production de langage, de mots, de phrases, de s’interroger sur la relation entre écrire et détruire, comment la culture peut réintroduire la violence animale dans le corps social… Extrait : « Où, me suis-je demandé, la tache aveugle pourrait-elle bien se trouver, en particulier en moi, dans mon cerveau – au cas où, finalement elle serait localisable. La langue. Parler, formuler, prononcer. Le centre des plus hautes jouissances ne devrait-il pas être voisin de ce point le plus sombre ? Le sommet au bord du cratère ? La langue. La parole. Ça vaut la peine d’y revenir. Je sens le scintillement fébrile aux bords flous de ma conscience. Une fois qu’une espèce s’est mise à la parole, elle ne peut plus y renoncer. La langue ne fait pas partie de ces dons que l’on peut accepter à titre d’expérience, à l’essai. Elle refoule nombre de nos instincts animaux. Nous ne pouvons plus y revenir – plus jamais ! Nous nous sommes arrachés du règne animal ; le nouveau-né qui vient au monde doté de réflexes archaïques doit perdre ces derniers en l’espace de quelques semaines pour pouvoir se développer normalement, c’est-à-dire devenir un être humain. Les lobes frontaux du néocortex ont pris les commandes. La culture est leur produit. La langue, moyen de la tradition, est sa condition. Alors, qu’est-ce qui m’inquiète ? C’est la méfiance, le soupçon retourné contre soi-même. Réceptif à la langue au-delà de la normale, c’est justement par la langue que mon cerveau a été programmé pour répondre aux valeurs de la culture. Il ne m’est probablement même pas possible de formuler les questions qui pourraient me conduire à des réponses radicales.La lumière de la langue a d’ailleurs rejeté dans l’ombre des provinces entières de mon monde intérieur qui, dans ma vie préverbale, ont dû se trouver dans la pénombre. Je ne me souviens pas. À je ne sais quel moment, ou à de nombreux moments, nous avons dû introduire cette brutalité, cette déraison, cette animalité dans la culture qui avait pourtant vu le jour justement pour soumettre ces humeurs sauvages. Le saurien nous donne des coups de queue. Le fauve rugit en nous… »  Riche, profond, précis et sans aucune gratuité. Famille, jardin, nature. Elle n’hésitera pas à aborder ouvertement la nature du régime. Par exemple dans « Ce qui reste » où elle relate l’étrange expérience de se sentir surveillée, épiée, suivie, enregistrée, sur écoute… Quand elle met en scène les relations entre individus, collègues, amis et amies, couples ou mieux encore, dans les dimensions intergénérationnelles, il y a toujours cette présence occulte de l’autre, de la surveillance, de l’état qui écoute, oriente, prescrit. En tout cas, le soupçon que l’autre peut toujours être doublé d’un micro. Par sa manière sans esbroufe, sans recherche d’effets flamboyants, d’établir le descriptif de sa vie d’écrivain dans ce régime communiste, elle a élaboré une des plus belles écritures comme système de résistance politique. Non pas en dénonçant directement, en s’attaquant, en dramatisant, mais en proposant un système de soin. Elle a résisté aussi, il me semble, par d’autres biais. En accordant beaucoup d’attention à ses proches. Elle parle beaucoup de ses filles, petits-enfants, de ses proches, sans que ça sente jamais l’ode aux valeurs traditionnelles de la famille. Simplement, dans un environnement hostile, destructeur, elle protège, il faut se préserver en entretenant quelques valeurs de qualité, équilibrantes, au sein de la cellule familiale. Christa Wolf est aussi pour moi l’écrivain qui a un style de jardinière, de quelqu’un qui fait son jardin, qui entretient ses plantes, ses légumes, la terre. Aller vers la nature, vers le travail de la terre a constitué probablement une manière de s’échapper, d’être ailleurs. Un interstice où se glisser. Là aussi, rien à voir avec l’exaltation du retour romantique à la terre. Les scènes de jardinage émaillent plusieurs de ses récits. Ce travail de la main et de la mémoire des choses confiées aux mains : « Ce type de création. Les mains s’en souviennent plus longtemps que la tête. Ou bien la façon de saisir sous terre les racines coriaces des orties, d’ameublir la terre et de commencer à les extraire doucement, tout doucement. Cette sensation au creux du ventre lorsqu’une souche bien enfoncée cède sans se briser à la main qui tire. » L’écriture de Chrsita Wolf est pleine de ces savoirs qui ne viennent pas que de la tête. Je dirais que c’est la totalité de son style qui évoque cette pratique de jardinage, de soin que l’on adresse à la terre pour qu’elles porte ses fruits et nous nourrissent. Patience, attention, lenteur, distanciation qui se rapproche de cette objectivation de la réalité que permet l’activité de jardinage (quand on dit qu’elle détend, qu’elle permet de relativiser, d’évacuer le stress). La méticulosité terrienne qui favorise de bons résultats potagers se retrouve dans sa manière d’écrire, de décrire, de témoigner. Je ne commence jamais à jardiner sans penser involontairement à Christa Wolf, sans avoir l’impression de me couler dans ses phrases… Un de ses textes majeurs, « Scènes d’été » est consacré à cette relation à la nature. Il s’agit de décrire une saison exceptionnel, l’été qui ne ressemblera à aucun autre, qui fera office de saison charnière. Petit à petit, tout un réseau relationnel, familial et amical, se retrouve en train de s’installer à la campagne. Pour les vacances ou plus longtemps. L’été est exceptionnel, caniculaire. Il s’agit en fait surtout de fuir l’oppression urbaine, de se retrouver ailleurs, plus libres, dans un autre territoire. La nature, la campagne, les champs comme permettant d’échapper aux pressions directes du régime. Ce faisant, Christa Wolf décrit merveilleusement la redécouverte de la ruralité par les intellectuels. Le décrassage des sens. La rencontre avec les anciens et leur mémoire (et comme dans plusieurs de ses romans, le surgissement de personnages qui ravivent le passé nazi). Une ferveur et un enthousiasme fébriles parcourent ce petit groupe de citadins. Le récit évolue avec de petits riens, des actions légères, des faits sans conséquence, la présentation des personnages comme faisant juste passer, légers. Les sédiments sentimentaux des uns et des autres s’incrustent dans le paysage, des tensions se construisent que personne ne voit venir, tensions que le recul à la campagne fait naître par le biais des introspections, le temps de la réflexion que les uns et les autres investissent. Même là, par la pensée, le régime pèse lourd, empoisonne les existences. En plein été, en plein bonheur surgi et que chacun essaie d’empoigner, il se révèle comme un cancer impossible à chasser. Un chant magnifique, du plus léger au plus profond, dense, enlevé et tendu, avec une rare capacité à exprimer simplement des états d’une complexité naturelle pas évidente.  En traquant toujours cet insoutenable potentiel de violence contenu dans la culture, comme pour le conjurer.  « Les maisons comme les hommes ont leurs périodes de fragilité. Les maisons peuvent être plus solides que les hommes qui y habitent et s’en occupent, en tout cas pour un certain temps. Les maisons peuvent devenir plus fragiles que leurs habitants et nécessiter de leur part assistance et soins, une attention constante. Cela devient dangereux quand les deux périodes de fragilité coïncident. » (PH) – Un jour dans l’annéeMetropolis

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