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Festival d’été aéré

P’tit Faystival 2010

Une image. Le ton est donné par l’affiche : du vrai travail d’artiste en finesse, pas du placard lourdaud de têtes d’affiches (les affiches des grands festivals ont un look de publicité de banque : une image simpliste, un gros titre, un ton de réclame, la liste des investissements recommandés classés par ordre d’efficacité). Celle-ci est signée Bertoyas et elle sent bon l’évasion, la vraie, l’imprévisible et l’étrange. Voici une pirate estivale aux bras multiples de déesse, avides d’attraper du bon temps, chaussées de bottes de cent lieux pour enjamber plus facilement les barrières, clôtures et autres frontières, traînant un gros sac où elle enfourne le butin d’instants musicaux rares, équipée de lunettes « larges mirettes » pour détecter les petits lieux écartés d’où jaillissent les bonnes surprises. – Démarrage. – La journée est particulièrement chaude, éprouvante pour les cyclistes, le chapiteau est comme d’habitude planté au centre du village, les toiles largement relevées pour faire courant d’air, on repère tout de suite quelques affairés qui achèvent l’installation et puis les festivaliers nonchalants, éparpillés, qui commencent à se rassembler, attendent seuls ou en petits groupes. À la table où l’on s’acquitte du droit d’entrée (9 euros !) et fait provision de tickets boisson, la bière fraîche est déjà en dégustation intense.L’atmosphère est hybride et elle le sera durant toute la fête, c’est la particularité du P’tit Faystival : on est entre la kermesse villageoise, la fête de patro et le petit festival sympathique, pointu, concocté par des connaisseurs. S’il n’y a pas fusion entre ces deux aspects, il y a tout de même croisements, proximité et échange. Plusieurs manières de faire la fête se côtoient et le tout donne ce ton « bon enfant ». Le programme musical tient compte aussi de cette mixité, essaie de contenter plusieurs publics différents (ruraux, urbains, jeunes, vieux) sans tomber dans la facilité et le racolage. À plus d’un titre, cette édition 2010 était particulièrement réussie. Si l’on reconnaît les habitués et les fidèles, il y a beaucoup de têtes inconnues. C’est simple, dès le premier concert, il y a plus de monde. – Ouverture. – Entrée en matière idéale avec les bruxellois Bruno Coeurvert et Mariette réunis sous le nom de scène « Pato ». Chanson, voix et bricolage électro pour lui, clavier et seconde voix pour elle. C’est riche en personnalité et en caractère, c’est léger et délicieusement pas tout à fait au point, du coup ça garde le côté spontané du bricolage, de l’essai décomplexé, c’est d’une fraîcheur pas courante. Le « leader » dissimule sa difficulté avec tout ce qu’implique d’être là sur scène devant tout le monde, derrière de grandes lunettes fumées et des attitudes un peu poseuses, mal assumées. Ainsi, on passe d’un stade où il n’a rien à écouter, sinon la bande son distillée par New Sensation (DJ local), à base de grands tubes passe-partout (mais ça revient bien au même : il n’y a rien à écouter), à une forme musicale en gestation, déterminée mais pas professionnalisée, balbutiante, jouant avec ses maladresses, plus proche de l’amateurisme (dans le bon sens du terme) que du produit fini. Ça fait du bien. Les rengaines ne cherchent pas le difficile, les paroles racontent avec humour et saveur des choses simples, ritournelles de tropismes, le quotidien entre routine et révolution possible, velléitaire. Par exemple, une histoire de déménagement. Le duo n’est pas coincé, n’hésite pas à reprendre Anne Sylvestre ou à faire dans la mélodie italienne, c’est de la chansonnette bâclée ou sabordée avec dandysme mais pas loin de la pépite. – Duo d’anglais – L’enchaînement amène un duo anglais, guitare et basse, chant. Sur leur site, la page d’accueil est une grande photo d’épicerie à l’ancienne, pleines de tiroirs remplis de fournitures, surmontés d’un bric à brac invraisemblable, lieu poussiéreux, évoquant des temps anciens où ce genre de bazar devait faire rêver (« on y trouve de tout »). Le player est l’image d’une vieille machine à calculer. La chanson qui défile est accompagnée de cloches baladeuses, un peu comme si on entendait dans le lointain le souvenir d’un troupeau de vaches à gros grelots. C’est bien dans la tonalité du duo, entre empreinte rurale et vie urbaine. Les deux musiciens tricotent leurs cordes avec application, tissent leur fil mélodieux avec souplesse, déploient leurs histoires en chantant, complices dans un beau talent pop qu’ils ne forcent pas (l‘air de ne pas trop y toucher). Ça n’exclut pas des montées plus rudes, des instants plus cogneurs parmi la coulée folk ou, et c’est là que l’on se rend compte d’un potentiel plus large, des échappées psyché-folk basées sur les ressources d’un instrument aux sonorités indiennes, costaud et chatoyant. Intéressant de comparer (même si c’est de l’ordre de l’incomparable) avec la musique qui suit : un trio grec, Vinylio, qui interprète du rebetiko (chant des marginaux, chants d’amours déchirés, impossibles, chants de vin et de haschich, chants de prison, un style de la même famille que le fado, le flamenco). On retrouve toute la distance entre du folk inventé, personnalisé, basé autour d’un point de vue personnel en quête de public et une musique traditionnelle appartenant à un territoire (voire quasiment une « patrie ») commun, partagé par les musiciens qui se savent représenter la sensibilité d’un peuple et d’un héritage. D’un côté on entend une parole singulière (même si la forme emprunte à des héritages) et de l’autre on perçoit l’aura d’une communauté, d’une mémoire déjà bien profonde. Vinylio attaque son répertoire sans chichis, habitué à jouer dans un restaurant de la capitale, amusé d’être sur la scène de ce petit festival. Le trio est soudé et plein d’ardeur. Le bouzouki est tenu serré, précis et rude, les cordes claquent, concises, au plus près de la trame sauf dans les parties plus instrumentales où il monte très haut, très vite, en derviche ivre, volubile. La guitare qui l’accompagne pousse en avant, énergique, efficace, rêveuse et crâneuse, fluide et rêche, accentue les montées euphoriques et les descentes dépressives. Ils encadrent une chanteuse qui sait allumer les thèmes canailles et romantiques, exciter l’ardeur rythmique de la guitare, inspirer, torturer et faire délirer le bouzouki. Ce mélange d’exaltation et de neurasthénie est capiteux, exaltant. Le public est emballé, survolté. – Intermèdes. – Pendant ce temps, les bénévoles ont allumé le feu pour cuire les traditionnelles « Canada aux rousses », pommes de terre cuites avec du lard et des saucisses et mouillées avec un bouillon à la chicorée. Mieux réussies que l’année passée, même si les saucisses n’étaient pas réglementaires : la consistance était plus proche d’un stoemp bien travaillé et le goût de la chicorée mieux perceptible. – Depuis le début des concerts, un gamin passe pour ramasser les gobelets vides, ce qui évite qu’ils traînent, répandent leurs fonds de bière sur le plancher et finissent par transformer le sol en poubelle. Mais son objectif n’est pas l’entretien du sol. Il collectionne pour construire une tour de gobelets transparents. –  Non, ce n’est pas la presse en reportage. Cette caméramane et ce preneur du son égaré et cette blonde pas à l’aise ne sont pas inquiétés par la foule du festival, ils tournent un film, c’est l’histoire dans l’histoire. – Des mots et du punch. – Carl a installé son décor, des personnages en carton, un folklore à la Ensor, actualisé. Des rêveurs éclopés. Je ne vais pas revenir en détail sur sa prestation (autre concert commenté sur ce site) : j’ai écouté plusieurs fois l’album pour en écrire une chronique, je l’ai vu une fois en concert, et décidément, on peut le revoir, ça ne s’use pas. Le personnage est complexe, pas facile à cerner. Son « flow » est personnel, il y a accointances avec le courant slam, mais il s’en détache nettement : par le débit, par les thèmes, par la musique. Les textes explosent entre comptes-rendus crus du réel, rubriques de faits-divers désespérants et pulsions surréalistes, écriture automatique qui interprète les tripes ouvertes du malaise, du pétage de plomb, de l’autisme social. Pas simple, et sacrée performance d’incarner ainsi ces textes touffus, mille feuilles de traits tranchants, de dards empoisonnés. C’est un réel plaisir de le voir fonctionner avec ses trois musiciens aux dégaines pas banales et sympathiques, tellement ils semblent s’amuser, s’impliquer dans le sens des paroles et des sons, travailler avec cœur et faire jaillir leurs contributions comme s’il s’agissait d’inventions instantanées. Et ça bricole ferme, tuba, trompette, électro de bazar, jouets, violon, batterie, guitares. Un fan club imbibé des textes et des rythmes montre l’exemple – ah ! oui ! on peut être habité par ces drôles de chansons pas évidentes, pas folichonnes. Nouvelle ovation. Clara Clara est arrivé de Lyon pendant les concerts précédents, ils doivent encore faire leur soundcheck. L’occasion d’aller respirer le frais dehors, après une première averse d’orage, et de se faire un paquet de frites (andalouse). – L’apothéose. –Clara Clara est un trio emballant autour d’un chanteur batteur qui pompe et galvanise formidablement. À sa gauche, son frère bassiste, un gros son qui ronfle et pulse grave. À sa droite, une claviériste épatante qui donne un caractère singulier à la force de frappe des garçons. Petites phrases mélodiques, comme ces premières fioritures flûtées qui servent à capter l’attention des serpents. Procédés hypnotiques limite kitsch. Et puis quand elle déjante, elle décoche des saccades psychés, des secousses électriques éblouissantes, tout un lamellé déchiré qui crisse et flashe comme des éclairs de chaleur dans les tambours et les cordes affolés. C’est pas tribal, mais ça s’en approche (trop fou, pas assez borné). Ça exalte tout ce que l’on a écouté aujourd’hui : la chansonnette balancée bâclée limite pépite, les balades folkeuses obliques, la mélancolie et la violence romantique du rébétiko, la fermentation textuelle et ses bidouillages électrofanfaresques : tout ça, en une seule tourmente de type feu de joie, libératoire. Des fûts d’énergie qui ne se posent pas de question, si ça va ressembler à ceci ou faire penser à cela, ils libèrent la force, la jubilation, en toute fraîcheur. Ovation et pogo au bis . – After – La fin de soirée est comme toujours confiée au DJ enfant du pays, New Sensation, richarstraussieux et cordechassiesque. Une institution dans le style DJ pompier. Mais pas simple non plus à cataloguer. Réveillé de temps à autre dans la nuit par sa sélection – d’année en année, quasi similaire -, certaines fois on se demande ce qu’il faut : comme s’il s’adonnait à une activité méta-DJ, élaborant une métaphysique du platiniste de kermesse, tellement ses choix sont réfléchis par toute une vie à imaginer le set idéal, polis comme les galets de la Semois, pris dans ce flux, les tubes les plus éculés retrouveraient une autre saveur. C’est ce que l’on dit. Le lendemain, ciel bleu et soleil radieux, des corps de fêtard sont allongés sous le tilleul du village. (PH) – Site du festivalRébétiko : podcast à écouter – Blog the DoozerClara Clara en médiathèque – Carl en médiathèqueAutre présentation Carl en concert (Charleroi) –

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Humpty Dumpty & La Sélec à L’Eden

Le poster. C’est Daniel Daniel qui a réalisé le poster de La Sélec N°9. Il a reçu des colis de CD et DVD contenant toutes les musiques et tous les films sur lesquels les rédacteurs étaient en train de plancher. En déballant ces paquets, sons et images se sont envolés dans son intérieur comme autant de bestioles étranges, inattendues, intempestives, ne restant pas en place… (« La Sélec, disait un journaliste dans l’émission « Le monde est un village,, ça tire dans tous les sens ».) Pour les rattraper, éviter qu’elles prolifèrent librement partout ou, plus embêtant, qu’elles se cassent ailleurs, il fallait s’en emparer, par l’oreille, les yeux, les sens. Il les a poursuivies comme l’on fait pour une chasse aux papillons, image peut-être brutale (sauf à penser cette chasse à la manière de Georges Brassens) mais la collection d’insectes a constitué une méthode utile pour découvrir, connaître le vivant. Il a usé de cette méthode pour identifier chaque musique et chaque film, en capter une image qui la représente au mieux, et les ranger épinglées dans une boîte entomologique en tentant une classification. Voilà une belle méthode, entre artisanat et science du vivant, pour organiser un déboulé déroutant de contenus culturels qui ne tiennent pas en place. Il faut en fixer une idée, risquer une première taxinomie. On fait tous plus ou moins pareil, en rattachant ce que l’on reçoit de nouveau à ce que l’on connaît déjà un peu, en cherchant des familles, en esquissant une collection… La soirée. La Sélec en soirée s’associait à une soirée consacrée au label Humpty Dumpty à l’Eden (Charleroi). En ouverture, le trio K-Branding. Ce sont des segments sonores sans réel début ni fin. Ça surgit ici et ça s’esquive là-bas. Mais « avant » et « après », « en-dessous » et « au-dessus », ont autant d’importance, ça sonne dans ce que les musiciens jouent au présent, c’est dans le volume (la spatialisation). Les différents segments ne se suivent pas comme une suite de morceaux. Ils se superposent, s’imbriquent. Il y a une trame, une construction, une intention formalisée, rigoureuse et projetée. Mais la musique se constitue de l’énergie qui fait tenir ensemble les parties assemblées. De l’énergie pure organisée – ritualisée –  par le saxophone, le guitariste, le batteur. J’ai vu/entendu dans le genre des assauts plus puissants (God, Chamaeleo Vulgaris…), mais ça fait du bien de voir un jeune groupe aller dans cette voie, jouer cette liberté, sans carcan, sans début ni fin. (Lire texte de Yannick Hustache). Carl enchaînait et, en même temps qu’il réglait le son, son monde de cartons, colorés, décolorés, carnaval permanent fatigué, envahissait la scène. Le set démarre sec, montant vite en régime dans une rudesse secouée que l’on ne peut totalement prévoir à l’écoute du CD. Ni slam, ni rap, ni chanson à texte, Carl déballe ses textes dans les écarts énergétiques entre ces différents manière de dire et chanter, s’en inspire mais file dans une direction personnelle. La plupart des textes sont ceux du CD, on les reconnaît, la diction permet de les comprendre, de suivre le flow articulé d’images et de sens, et pourtant tout semble surgir à l’instant, s’écrire à l’instant sur scène, il les recrache selon une spontanéité vibrante, accroc. Violon, trompette, électro, la conception est fine, intelligente, mais la manière de jouer est heurtée, appuyée, rentre dedans, un peu crade, crapuleuse, avec présence décalée. Ils jouent à crin et à cran. Les mots catapultent le privé et le public, l’intime et le familier, la recherche de tangentes dans un monde où tant de forces – télévision, médias, Internet, l’air qu’on respire – nous disent ce qu’il faut être, comment rêver et comment jouir, où tant de vacuités envahissent nos désirs et pensées. Carl rejoue en sueur et sang l’actualité du superficiel et du fond, de l’apparence et de l’essentiel, à couteaux tirés. Un superbe chaos fluide, cru et speed, alternant crash et évasion mirifique, une respiration. Laissant derrière elle un massacre d’envahisseurs ternes et tenaces – le tondeur de pelouse, le toutou colporteur – , qui se relèvent aussitôt et contaminent tout ce qu’ils touchent, s’installent dans le mental. D’où la dureté du flux et des balancements de la techno garagiste, du bon cambouis sonore, pour décrocher les tiques de la modernité marchande (tout autant les tics et les TOC). (Lire chronique du CD) Une belle soirée dont je n’ai vu qu’une partie… (PH) – Le sommaire de La Sélec 9Label Humpty Dumpty, interview L’Eden