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Tube avoué est à moitié pardonné!

Peter Szendy, « Tubes. La philosophie dans le juke-box », Editions de Minuit, 95 pages, 2008

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Un petit précis bien ciselé sur la mécanique du tube, plus exactement sur l’intersection entre économie spirituelle et économie marchande, dynamique psychique et mélancolies charnelles. Un livre incontournable pour tous les médiathécaires, eux qui doivent travailler avec les tubes, sur les tubes, avec ce que les tubes laissent dans l’imaginaire des personnes, la place du désir de musique qu’ils occupent de plus en plus dans leurs oreilles et dans leur tête. L’auteur avait déjà publié « Ecoute. Une histoire de nos oreilles », en 2001, ainsi que d’autres ouvrages consacrés à la musique, aux manières de la recevoir. Le tube, objet culturel dévalorisé, bénéficie rarement d’études sérieuses, et c’est bien dommage, parce qu’il est là, il s’incruste, il fait le mort dans nos profondeurs, soudain il rejaillit. Et c’est pareil dans la tête du voisin, de toutes les têtes, alors autant savoir en parler. Indépendamment de sa qualité esthétique, le tube joue un rôle important dans notre fonctionnement mental, notre identité culturelle, nos modes d’individuation, nos repérages dans l’air du temps, notre travail de mémoire et divers apprentissages affectifs. Et il est important que quelque chose vienne jouer ce rôle dans une position flottante par rapport aux échelles de valeur, voire en contradiction avec les valeurs intériorisées par les uns et les autres. Ainsi, les niches intimes où nous hébergeons secrètement telle ou telle scie mélodique sont, ordinairement, souvent entourées d’un peu de honte. Ce n’est pas ce que l’on mettra le plus vite en avant, en société, où l’on jouera plutôt la valorisation. Sauf si le contexte est propice à « provoquer », à « prendre le contre-pied », ambiance de coming out culturel. (J’ai une fois participé à l’enquête d’une collègue française qui collectait les aveux d’aveux : il fallait révéler les musiques que l’on a honte d’aimer.) Mais le genre de sentiment gêné à l’égard des tubes, de la place qu’ils occupent dans nos « goûts et nos couleurs », est de moins en moins accentué. Avec les profils culturels de plus en plus différenciés (comme les analyse Bernard Lahire), il est de plus en plus évident qu’une même personne peut adorer l’art le plus exigeant et craquer sur la chansonnette la plus racoleuse (crapuleuse). Cette décomplexion de la relation aux tubes est une bonne chose si elle n’abouti pas à son contraire : avoir honte de prendre plaisir avec des musiques « sérieuses » ! Parfois, on n’en est pas loin ! Le tube, rengaine, ritournelle. Il y a le tube en tant que tel, produit en général par une industrie de la chanson (même s’il n’existe pas de recettes imparables et que parfois un tube surgisse par la bande). Mais il y aussi des équivalents, que nous fabriquons un peu nous-mêmes, lorsque d’une œuvre complexe nous extirpons une petite phrase sonore, exemplative, un échantillon facile à mémoriser et qui nous sert aussi à réfléchir à l’ensemble de l’œuvre. Ce sont des miniatures délibérément produites dont se nourrit la pensée, qui deviennent indicatives de moments ou processus « qui nous parlent », nous structurent. De la même manière que nous ne retenons consciemment, ou la pré-conscience, que des détails visuels, olfactifs, textuels, sonores, des spectacles, des scènes, des tableaux, des images, des représentations qui constituent notre habitus culturel. Et ce, pour une économie de la mémoire. En travaillant à partir de ces détails, nous pouvons convoquer à nouveau l’original complet dont ils sont issus, nous les remémorer, les reconstituer. Ce qui est un travail permanent, suscité par l’aléatoire qui vient exciter la mémoire et provoquer l’une ou l’autre correspondance avec une œuvre enfouie, et ce travail de la mémoire, qui relit à chaque fois les signes, les significations de l’œuvre, notre manière de la comprendre contenue dans notre manière de la ranger en nous, ce travail incessant « nous cultive », crée une familiarité avec les œuvres, favorise l’émergence de compétences sociales face aux arts. Cela relève aussi de ce que Deleuze a étudié sous l’intitulé les « ritournelle » et qu’il ne faut pas confondre totalement avec les tubes. On peut être seul, ou une quantité réduite à réagir à telle ou telle ritournelle. Certaines peuvent même nous appartenir en propre, forgées par nous (au départ d’un matériau extérieur) et pour nous. Le tube a la particularité d’être partagé par un grand nombre d’auditeurs-consommateurs, il est composé dans cet objectif avoué d’exercer cette séduction massive, même s’il ne suffit pas de le vouloir. Mais ça fait quand même une sacrée différence que l’auteur ne tient pas assez en considération. Pour le reste, sa démonstration est remarquable de profondeur et de simplicité sur ce que nous fait le tube, « comment ils nouent, en un nœud inouï, ces qualités apparemment incompatibles que sont le banal et le singulier. » En toute honnêteté, il commence par son jardin secret, il décortique « son » tube archétypal, « Parole, parole parole », en une interprétation originale : le tube parle de lui-même, « et c’est pourquoi tout reprend et se répète, comme le destin même du tube : (…), te parler comme la première fois. En ce qui me concerne, un des tubes qui me collent à l’ouïe depuis le plus longtemps et si j’applique la méthode de Szendy, les paroles « on ira, où tu voudras quand tu voudras », je ne dois pas les projeter dans un personnage fictif susurrant à l’oreille de son aimée. C’est le tube lui-même, la mélodie-parole qui me propose de m’emmener, en imagination là où j’ai le plus envie d’aller… Pour continuer son examen clinique du tube, et expliciter comment il laisse des traces, comment il fait trace, comment il joue entre conscient et inconscient, comment il véhicule des connaissances, des savoirs, Peter Szendy se penche sur quelques films : « M le maudit » où le tueur est débusqué par l’aveugle qui le reconnaît grâce à l’ai fétiche qu’il sifflote en pistant ses victimes. « Les Trente-neuf marches » (Hitchcock) où la chansonnette obsédante sert à transmettre des messages secrets. « L’ombre d’un doute » (aussi Hitchcock) où le refrain de la Veuve Joyeuse permet de confondre un assassin de… veuves joyeuses ! Il recourt aussi à la psychanalyse, avec les travaux de Theodor Reik qui a exploré le rôle déclencheur, révélateur que pouvait avoir la fixation refoulée d’une chanson chez certains patients, «le tube est d’autant plus hospitalier à tous les spectres émotionnels qu’il leur offre un espace quelconque, déjà tant de fois visité et revisité qu’il est proprement un espace quelconque ». Ce qu’il appelait « mélodie obsédante » ou plutôt : « revenante ». « La mélodie revenante, donc, comme un fantôme qui viendrait nous hanter. Ou comme un ver, un virus d’oreille qui ne cesserait de se reproduire en nous. Pour porter dans notre for intérieur de l’engouement : c’est-à-dire des engorgements, des bouchons dans la circulation au sein de notre psyché (c’est ça, l’obsession, n’est-ce pas ?) ; mais aussi des élans d’enthousiasme, des envolées lyriques d’une force et d’une émotion incomparables. » Kierkegaard, Kant, Benjamin sont aussi invités pour démêler d’autres imbrications et intrusions du tube dans la vie de l’esprit et des sens, tout comme Marx, mais là, plutôt pour aborder la relation avec l’argent. Car le tube, c’est du fric, quand même. Le tube, qui fait circuler des valeurs éculées, de vrais poncifs, se transforme en une sorte de monnaie abstraite que l’on investit du prix que l’on veut lui prêter en transformant le tube neutre, forme quelconque, en quelque chose de singulier qui nous appartient, chargé de nos émotions, de notre imaginaire. Et après une interprétation du tube colossal des Pink Floyd (Money) : « Ils l’affirment donc littéralement : l’argent, c’est un tube. Entre l’argent et le tube, entre l’un et l’autre, qui valent l’un pour l’autre tout en ne valant rien et en valant tout, il n’y a que ça : l’équivalence des valeurs. » « Les tubes, ces inventions capitales du capitalisme avancé, ne cessent de monnayer l’unique dans le cliché. Vice-versa. » Conclusions. 1. Pratique. Ce petit traité dense et élégant clarifie efficacement la mécanique du tube. En consacrant de l’attention à cet objet méprisé, il le rend moins méprisable d’être mieux compris. Cela signifie que cet ouvrage permet d’aborder les matières tubuesques avec un esprit plus ouvert, plus objectif. Pour un médiathécaire, qui doit écouter souvent les histoires de tubes de beaucoup de personnes (qui cherchent finalement à soigner le ou les vers qu’ils ont dans l’oreille), c’est donc un outil qui permet d’aborder ces questions de façon plus sereine. Ce qui n’est pas toujours le cas (on se sent parfois agressé par la quantité de questions qui expriment le désir de tubes, alors que le prêt public est avant tout pour ouvrir à d’autres types de répertoires). 2. Théorique. Je considère qu’avoir quelques tubes bien chevillés aux neurones est utile. Ça fait partie d’un bagage culturel normal. Outre que ce sont des anticorps, ils font contraste avec d’autres contenus, ils élargissent la gamme des ressentis, ils fixent des informations sur nous, sur le rôle social de la musique, ils attisent la réflexion sur d’autres types de langages sonores… Le tout est de veiller à une juste proportion. Le capitalisme culturel a de tels moyens de persuasion que l’on peut sans peine imaginer que certains cerveaux finissent par ne plus être constitués que de tubes. Le bourrage est énorme. Les obèses de tubes se multiplient certainement et il s’agit aussi d’une épidémie reflétant une inégalité sociale. En comprenant mieux comment fonctionne la séduction des tubes, nous les rendons moins honteux, nous les refoulerons moins et, du coup, ils prendront moins de sournoise emprise sur nous ! « En nous identifiant à ce je banal et quelconque qui parle dans les tubes, en adoptant et en incorporant cette structure autoproductive et autodésirante qu’ils sont – eux qui mettent si volontiers en scène leur propre répétition- nous nous laissons hanter, habiter par la marchandise qui se reproduit à l’infini en nous, dans notre for intérieur. Nous épousons son point de vue ou d’écoute, ainsi que la logique de l’équivalence générale qui règle sa vie marchande. » Pas de la gnognotte. Tout était déjà dit dans « La scie » de Janin & Liberski.

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Mensonges sur la crise, erreur de diagnostic.

En lisant simultanément la presse sur la « crise économique » et: « Rendre la réalité inacceptable » de Luc Boltanski, 188 pages, 2008, Demopolis, « La production de l’idéologie dominante », Pierre Bourdieu et Luc Boltanski, Editions Raison d’Agir

Tout est dit en temps réel sur l’époustouflante crise de régime qui secoue notre société, au fur et à mesure que l’on plonge, que l’on découvre la profondeur du gouffre. La production de commentaires est vertigineuse, c’est une affaire juteuse. Dans l’ensemble, il n’y a pas vraiment une organisation analytique, plutôt l’accumulation d’avis, il faut donner la parole à toutes les opinions, il faut que ça sorte, ça soulage, ça participe d’une thérapie collective. La responsabilité du politique dans ce que tout le monde appelle « crise économique » est abondamment montrée du doigt. Les déclarations, à gauche et à droite, sur la « fin du libéralisme », la « fin d’un système » et la nécessité de réguler, malgré leurs nuances, ne marquent jamais l’intention de changer la politique, de modifier les manières de faire la politique. Or, en ce qui me concerne, il s’agit avant tout d’une crise politique. Et n’est-ce pas en l’occultant que l’on complique le retour vers la confiance, que l’on encourage les peurs irrationnelles, parce que, en n’osant pas remonter aux véritables causes, on crée l’impression d’une impuissance à maîtriser l’incendie. Comment en est-on arrivé là ? Par une profonde dérégularisation sociale des systèmes de légitimité politique, entamée dans les années 80. Par l’introduction de valeurs managériales qui ont profondément bouleversé les repères de la société…  Il est intéressant de lire actuellement « Rendre la réalité inacceptable » de Luc Boltanski. Ce livre accompagne l’édition d’un texte fondateur de la sociologie « La production de l’idéologie dominante », initialement édité dans la revue Actes de la Recherche en Sciences Sociales. Boltanski retrace l’histoire humaine de cette aventure, innovante autant sur le graphisme que sur les idées, et établit un diagnostic : en quoi ce texte a vieilli, en quoi il est toujours utile pour organiser une pensée critique adaptée à notre époque. Il faut revenir sur l’émergence d’une gouvernance prise en main essentiellement par les experts économistes, « prépondérante en France, comme dans la plupart des pays occidentaux, et où s’amorce un véritable changement de régime avec la marginalisation de l’autorité des parlements, des parlementaires et, plus généralement, des représentants, au profit de celle des détenteurs diplômés de connaissances spécifiques prenant appui sur la légitimité de leur discipline envisagée, de façon scientiste, comme un savoir de l’inéluctable. » Les changements qui interviennent alors progressivement, à partir de cette nouvelle gouvernance, et qui propagent  à toutes les sphères de la vie publique et domestique les valeurs du nouveau management basé sur le profit et l’individualisme, modifient bien, de fait, le régime politique dans lequel nous vivons, et c’est le fait important à retenir. Changement politique qui s’installe sans consultation populaire, sans dire son nom et qui est encouragé, voire camouflé, par le capitalisme culturel.  Une organisation s’installe qui fait oublier l’origine politique des choix de sociétés qui sont posés, une manière qui déstabilise toute critique, toute opposition. Rappelons-nous, le mot d’ordre est le changement : que ce soit à l’école, au travail, dans les discours politiques, on nous exhorte à vivre avec le changement. C’est bien là-dessus que se structure les principes d’une nouvelle domination « qui consiste à changer pour conserver ».  Luc Boltanski évoque ainsi le cas de la « Réforme Générale des Politiques Publiques » conduite pour éviter au maximum le débat public, à l’abri de toute publicité, « avec, pour seule référence, au niveau local, l’invocation de la rationalisation, de l’efficacité, des économies de moyen et de la qualité des « produits » (ce qui réduit tout accomplissement à n’être qu’un produit marchand et rien d’autre). » Le mérite de ces deux livres conjoints est de rappeler clairement, avec un argumentaire construit et limpide, la responsabilité politique dans la situation que nous vivons aujourd’hui. La mise en place d’un esprit du nouveau capitalisme qui a rendu possible le laisser-faire à l’égard des banques. Et il est difficile d’imaginer, finalement, que le politique ait pu ne rien voir venir. Les interventions sur la régulation nécessaire semblent dès lors bien pâlottes et lâches, les rodomontades sur les parapluies dorés, rien d’autre que des diversions populistes. Le politique soigne son image en mettant les « fautifs » au pas, mais ne résoudra rien sans un discours pour changer structurellement la politique. Mettre en avant l’ampleur de la crise économique nous dispense du traitement efficace d’une crise plus complexe (de l’ordre d’un réel inacceptable), politique celle-là ? Le point positif est exprimé aussi dans le livre de Boltanski : l’exercice critique du régime politique en place (régime du capitalisme culturel autorisant toutes les spéculations financières par ses industries culturelles basées sur le culte de l’argent facile) était rendue difficile, ces dernières années, parce que le libéralisme donnait l’impression d’être adossé à une victoire (ses cotations en bourse comme indice de productions de richesses, peut-être un jour redistribuées!?). Ce ne sera plus le cas.