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Médiathèques, plate-formes indisciplinaires

Yves Citton, L’avenir des humanités. Economie de la connaissance ou cultures de l’interprétation ? La Découverte, 195 pages, 2010

Un livre aubaine sur le paradoxe du capitalisme cognitif. – C’est une contribution stimulante pour penser un rôle des bibliothèques et médiathèques en phase avec les sociétés dites de la connaissance, en les imaginant comme des pôles où exercer, individuellement et collectivement, l’art de l’interprétation des œuvres littéraires, musicales et cinématographiques. La créativité dans les pratiques culturelles. De manière à correspondre à l’air du temps mais aussi d’en corriger certains travers! Dans un contexte où les outils de la communication sont présentés comme donnant accès à tous les savoirs et les faisant circuler de plus en plus vite au sein de la société (comme si cette vitesse était une chance et un idéal à atteindre), Yves Citton relève le paradoxe systémique de ce capitalisme appelé cognitif, par rapport à quoi il allume le contre-feu des Humanités. En effet, si la logique de ce capitalisme pousse le maximum de personnes à utiliser les nouveaux outils de communication, réseaux sociaux ou autres, pour s’exprimer et faire circuler du savoir, son but est tout autant d’organiser la captation de ces savoirs qui circulent afin de les faire rentrer dans des circuits de rentabilité à court terme. « D’une part, il faut que ça circule librement pour produire de la richesse ; d’autre part, le capitalisme élève des barrières pour profiter de ces richesses de façon privative. Au sein d’un tel schéma, que je simplifie à dessein, la dimension cognitive de l’économie de la connaissance apparaît comme un facteur émancipateur, tandis que le capitalisme fait figure de frein au développement, en cherchant à accaparer les richesses ainsi produites et en menaçant d’en tarir la source. » – Lecture et interprétation. –  Une grande partie des richesses qui alimente ce capitalisme de la connaissance provient des activités intellectuelles et culturelles, elle repose sur les capacités des uns et des autres à lire et commenter ce qu’ils lisen (lecture au sens large). La lecture, en soi, est un appel à l’émancipation, mais capter les modes de lectures est une voie subtile pour accéder au cerveau (son temps disponible), aux goûts et de développer des forces prescriptives impressionnantes. C’est ce que démontre Yves Citton en décryptant ce qui se passe vraiment dans le travail de lecture et d’interprétation que nous réalisons tous, ne serait-ce que pour nous situer, nous orienter. (Et il faut ici faire le lien avec les analyses de Giffard des lectures classiques et industrielles). Le mode de lecture le plus massivement induit consiste à reconnaître les signes lus, reconnaître le message, en laissant le moins de place entre réception du sens et réaction, l’enchaînement entre le « symbolique » et le sensori-moteur est presque instantané. Il y a reproduction de cadres déjà assimilés antérieurement, le cheminement de la sensibilité est frayé. L’interprétation par contre a besoin d’une césure, une distance entre la réception du message et ce que l’on en fait, la réaction ou réponse, elle ne s’accommode pas de la ligne directe. Elle cherche. Grâce au blanc, au vide durant lequel les informations reçues sont plongées dans un bain d’indétermination (caractérisé par le bagage culturel de chacun), mises en contact avec des correspondances, des résonances, des analogies, des affects réveillés par le nouveau message. Et ce qui en sortira comportera de la nouveauté, de la créativité, de nouvelles combinaisons. L’interprétation ajoute des possibles, élargit la perception, multiplie les nuances et éclairages. Quand la lecture ordinaire fonctionne selon un schéma de recognition fonctionnel, l’interprétation ouvre les horizons et n’hésite pas à s’engager sur des voies de garage, pour essayer, pour chercher d’autres issues, d’autres satisfactions, des compréhensions plus riches. « Alors que la recognition reposait sur la contraction du souvenir et sur un court-circuit mémoriel, grâce auquel la perception déclenchait immédiatement le comportement moteur, l’interprétation consiste au contraire en un redoublement de parcours et de traçage, en un détour qui ouvre un circuit (au lieu de lui couper court), en un déploiement par nappes et en la patiente (re)constitution d’un tissu. » Ce qui nous préoccupe est ce fonctionnement ordinaire de la société marchande qui cultive le goût des perceptions directement suivies de comportements moteurs. Des circuits courts, des rentabilités à très court terme des émotions et des investissements qui tiennent lieu d’esthétique de vie. C’est bien ça qui court-circuite le rôle des bibliothèques et médiathèques dans la relation aux œuvres, dans les processus d’apprentissage de lectures interprétatives. – Le temps dont on dispose. – Comme Hartmut Rosa qu’il cite d’ailleurs explicitement, comme Gilles Deleuze qu’il interprète pour clarifier l’action d’interpréter, Yves Citton insiste sur le temps nécessaire pour « avoir des choses à dire ». « Le travail interprétatif interpose un mouvement inverse de dilatation, d’allongement du circuit. Il faut avoir de la place (vide) et du temps (disponible) pour se livrer au travail d’interprétation inventrice qui est au cœur de la production de nouveau. Il faut disposer d’un espace assez ouvert pour qu’on puisse y sauter d’un niveau à l’autre ; il faut disposer d’un horizon temporel assez distant pour qu’on puisse « essayer des sauts successifs », « rater », « recommencer le saut ». » Ce qui est bien évidemment visé est la saturation sollicitative et l’espèce d’obligation à communiquer, à être transpercé (à la Saint-Sébastien) par tous les flux de communication. « Penser la socialité à partir des conditions de l’interprétation implique au contraire de se méfier profondément des ambivalences propres aux logiques de la communication et de la circulation d’informations. Tout autant que de permettre que ça communique, l’impératif est de s’assurer que ça ne communique pas partout ni tout le temps : il relève d’une exigence à la fois intellectuelle et politique qu’on puisse bloquer la communication, s’en protéger, se retirer au sein d’une vacuole qui soit hors d’atteinte des flux de sollicitations, de stimulations et de demandes variées. » Quand on voit en quoi consiste les politiques qui ambitionnent de résorber la fracture numérique, on peut se demander si le but réel n’est pas de faire en sorte que les populations qui échappent encore à ces flux saturant, faute d’équipements, puissent aussi y être soumis et rentrer dans la dynamique de profit des opérateurs de la communication forcenée (les restituer à un état de clients rentables pour la société de communication). Vacuoles est le terme utilisé par Deleuze, « chambre à soi » par Virginia Woolf, Harmut Rosa parle lui d’« oasis de décélération », c’est chaque fois la même chose : renouer avec le silence, un peu de solitude, de déconnexion, à partir desquelles « avoir enfin quelque chose à dire ». Les bibliothèques et médiathèques, en parallèle aux opérateurs culturels proposant des programmes événementiels, doivent inventer des dispositifs qui favorisent la dissémination de vacuoles, de « chambres à soi », d’oasis de décélération, – selon des modèles individuels ou collectifs, mais traversés de dynamiques transindividuelles, d’inter-prêts. (Comme le projet Archipel mis au point par la Médiathèque de la communauté française de Belgique et exposé à la Bpi). Des dispositifs qui vont inspirer l’art de l’interprétation en art de résistance. Bien entendu, c’est un art pratiqué par les chercheurs qui cultivent leur intuition, c’est un art qui a besoin de tâtonner, de perdre du temps, de rater, mais c’est une activité à laquelle tout le monde se livre, un tant soi peu. C’est une production diffuse d’où émerge régulièrement des trouvailles, du recyclage génial, des pistes lumineuses. Ce diffus est important et Yves Citton explique bien comment « tout le monde participe », de près ou de loin, mais pourvu qu’il interprète, à l’émergence d’idées. Le va et vient de citoyens dans les bibliothèques et médiathèques, traversant les dispositifs favorables à l’éclosion de vacuoles, enrichit ce diffus comme bien collectif. Lieu de ressources, proliférations de matières culturelles « premières », de flux spirituels où circulent les chances de voir germer des idées porteuses, salutaires. Que ce diffus soit stimulé par des politiques publiques doit aussi le prémunir contre la privatisation. Il est difficile de quantifier ce qui se passe vraiment dans ce « diffus », pourtant on sait que là « se forge et se régénère une bonne partie des ressources dont nous disposons collectivement pour interpréter activement et transformer intelligemment notre monde. » – Médiathèque et enjeu social, question d’avenir. – En donnant accès, dans des lieux publics, à des patrimoines immenses de cultures enregistrées (sons, images), avec un personnel formé à la médiation, à la discussion, les Médiathèques sont des moteurs de l’activité interprétative inventive au quotidien. Elles ont ce qu’il faut pour enrayer la marchandisation des pratiques culturelles qui s’appuient sur des modes de lecture qui privent les citoyens de leur potentiel interprétatif (aliénation du travailleur dans la société cognitive où chaque cerveau peut être conçu comme une unité de production)). Il suffit de leur donner (aux médiathèques) des moyens d’action adaptés. Alors que l’utilitarisme inspiré par la science domine et impose des protocoles rationnels dans toutes les actions humaines (ainsi avec un idéal de communication de plus en plus rapide, input output simultanés, circulation hyper speed), ce que Citton exalte sont les compétences que l’on acquiert dans la fréquentation de textes littéraires. (Philip Roth, dans un entretien au Monde, disait qu’il y avait immanquablement de moins en moins de lecteurs, quoi qu’en pense les sondages et enquête, parce que le temps de lire existe de moins en moins, encore le problème du temps. Bien sûr, ce que Philip Roth prend en compte est un certain niveau de lecture, ce que signifie réellement lire un auteur, par exemple, mais c’est bien un niveau de lecture qui produira plus de richesses inventives pour la société que ce que Giffard caractérise comme « lectures industrielles ».) Ce sont tous les outils de connaissance non rationnels qu’il faut prendre en compte, encourager, exercer: l’intuition, le pressentiment, le sentiment esthétique, les techniques intellectuelles de l’errance… Parce qu’il faut inventer. « Le plus important n’est plus d’éviter l’illusion ou l’erreur, ni même de dire le « vrai », mais de solliciter nos capacités de fabulation pour contribuer à fabriquer de nouvelles croyances, qui tireront le donné vers une fiction présente, traduisible en réalité future. L’interprétation ne vise plus à casser les images (immédiatement visibles) pour nous faire reconnaître une réalité déjà existante qui se cacherait derrière elles, et qui expliquerait leur production leurrante : s’il convient parfois de casser les clichés qui nous aveuglent, c’est seulement pour permettre l’émergence d’autres images, qui ne correspondent à rien d’existant, mais dont la force d’aspiration et d’inspiration pourra nous amener à reconfigurer le donné. Les sociétés de l’information paraissent se contenter de connaître le monde ; ce qui importe pour les cultures de l’interprétation, c’est de le transformer… » – Médiathèques, bibliothèques, lecture publique, le rôle de filtre. – C’est en examinant comment définir, en tenant compte de l’importance qu’il y a à tirer parti des ressources de l’interprétation, des projets pour le monde éducatif, des politiques pour la recherche scientifique et des actions pour faire fleurir la critique sociale, qu’Yves Citton esquisse le profil de filtres à mettre en place pour replacer les Humanités au cœur du projet d’avenir. Encore une fois, les Médiathèques correspondent parfaitement à cette définition de filtre chargé d’aider l’émergence de réponses correctes à ce genre de question : «que mettre dans les 30 minutes du journal télévisé ? comment choisir entre des dizaines de films nouveaux, des milliers de CD ? qui accepter dans les grandes écoles ? » La conclusion est un mélange de propositions combatives, de foi en l’activité humaine trop humaine (souvent discréditée comme non scientifique) et de lucidité douloureuse. « De nombreux symptômes, plus ou moins ténus, laissent espérer que les nouvelles formes de socialité (en particulier celles qui émergent à l’occasion du développement de l’Internet) sauront se réapproprier, réinventer, disséminer et multiplier les inter-prêts de sentiments, d’intuitions, d’espoirs, d’indignations et d’intellections qui nourrissent cette culture des Humanités. Force est toutefois de reconnaître – sans nostalgie pour aucun âge d’or passé, ni aucun goût particulier pour les théories de la conspiration – que cette culture se trouve aujourd’hui pour le moins négligée, par rapport à l’attention et aux financements qu’il conviendrait de diriger vers elle, lorsqu’elle n’est pas directement attaquée par des réductions budgétaires, des contraintes administratives, des évictions des grilles de programmes, des asphyxies de revues, d’éditeurs et de libraires, voire des dénonciations idéologiques menées sous couvert de « retour aux savoirs », de « fondamentaux » et de « socle commun » ». Depuis que, face à la dématérialisation (montée en épingle à cheveux, alors qu’elle est le « faux problème », celui qui masque la réelle problématique), une réflexion cherche sa voie ici ou là pour dessiner un avenir des médiathèques, je dis régulièrement qu’il y a un bel avenir pour elle, à condition de « trouver autre chose à dire ». C’est tout à fait ce dont parle ici Yves Citton, sans pleurnicher, mais avec un plan. (PH)

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Les médiathèques dans le capitalisme cognitif

Yann Moulier Boutang, « Le capitalisme cognitif. La nouvelle grande transformation. », 315 pages, Editions Amsterdam, 2007

cognitifC’est un ouvrage incontournable (que je lis bien tard!) pour secouer une réflexion de fond sur la mise à jour des politiques culturelles publiques adaptée aux déclarations grandiloquentes sur l’avènement de la société de la connaissance. Dans cet esprit, « Le Capitalisme cognitif » est bien utile pour penser un avenir utile des médiathèques-bibliothèques, en échappant au misérabilisme et les solutions de charité liées à la disparition de ce qui a fondé leur modèle de fonctionnement, le média physique. Il y a toutes raisons de leur profiler un futur de manière volontariste, en rouages indispensables du nouveau modèle sociétal basé sur l’économie de biens immatériels. Qui, mieux que les bibliothèques et les médiathèques sont à même d’œuvrer de manière innovante à transformer les informations sur les musiques et les littératures en biens publics, partagés, non-mercantiles, susceptibles d’inspirer l’intelligence collective dont parle beaucoup Yann Moulier Boutang, professeur de sciences économiques à l’Université de Compiègne et directeur de la revue Multitudes ? Son livre entend traiter les problèmes de front alors que la gestion quotidienne des transformations en cours, larvées, donnent l’impression de contourner les questions qui fâchent, de vouloir concilier les inconciliables, bref de chercher le statu quo. L’auteur donne le ton dans l’introduction : « La crise du politique, de la représentation dont on nous rebat les oreilles ne relèverait-elle pas tout simplement d’une rareté des idées politiques ? » Pour autant, épidermiquement, j’ai commencé par être allergique à ce texte : je l’ai ressenti comme un truc marketing empruntant le style manager, un peu gourou de secte exhibant des schémas comme des power points manichéens ! Cet effet négatif tient à certains aspects : l’impression qu’il donne qu’il aura fallu attendre Internet pour que des cerveaux puissent travailler ensemble alors que les conditions de la transindividuation existent depuis longtemps et ne se limitent pas à l’échange via des ordinateurs, l’utilisation trop large de certaines notions qui évacuent les nuances et la prise en compte du réel, par exemple l’abus qui est fait de la notion « d’intelligence collective ». comme si elle était une et indivise, force surnaturelle objectivable et que cette « intelligence collective » circulant par le biais des réseaux cerveaux-ordinateurs allait transformer le monde… « Internet qui devient le nouveau bien commun planétaire de l’intelligence collective » : je vois bien ce qui est visé, et c’est en partie juste, il y a du vrai qu’il faut clamer, mais le choix de la formulation fait un peu « curé » et oublie qu’Internet est aussi le « nouveau bien commun planétaire de la bêtise collective » vu que les cerveaux qui y ont recours et s’y connectent ne sont pas tous irrigués par les mêmes biens, les mêmes préoccupations… Mais il faut dépasser cette impression, le livre vaut mieux que ça.  Changement d’économie. Les connaissances et la créativité ont toujours été essentielles au développement du capitalisme traditionnel. Mais selon des processus qui subordonnaient les circuits innovants à une économie détruisant une grande quantité de biens matériels (matières premières, énergie fossile, ressources humaines physiques) pour produire d’autres biens matériels commercialisables… Ce qui correspond à un mode d’exploitation de l’homme qui a engendré le droit du travail, la prolétarisation, l’évolution du salariat… La différence serait qu’aujourd’hui la créativité nécessaire au développement du marché peut parfaitement échapper aux circuits du capitalisme traditionnel. L’importance des services et des externalités positives devient de plus en plus grande. La production de biens intangibles, immatériels va prendre progressivement le pas sur la production de biens matériels. Non pas que celle-ci va disparaître, loin s’en faut, nous sommes aussi dans une société de plus en plus matérialiste, mais le capital immatériel, les connaissances, « l’intelligence » vont devenir la matière première la plus prisée, celle sur laquelle un nouveau système capitaliste, le capitalisme cognitif, va se développer. La possibilité de ce capitalisme cognitif s’effectue du côté des communautés de chercheurs utilisant les logiciels libres, l’open source, échangeant directement leurs savoirs pour les cumuler, les faire fructifier, élaborer les ressources premières de la future société en obligeant  repenser tous les rôles en ce compris les principes de « redistribution ». L’actuel capitalisme et ses industries culturelles tente lui de s’assujettir les germes de ce nouveau capitalisme, de l’exploiter comme possibilité de mieux prendre possession du mental des populations. (« Car la ressource dont le capitalisme cherche à se rendre maître aujourd’hui est l’intelligence collective, la créativité diffusée dans l’ensemble de la population. ») Extrait, concernant le changement de capital, qui devient « vivant » étant donné qu’il se base sur le potentiel neuronal : « Aujourd’hui, dans la mesure où il (le capital) cherche à exploiter la force-invention, il est obligé de reconnaître et de reconstituer en son propre sein un processus de reproduction du caractère vivant de l’activité humaine. Mieux, il doit accumuler cette ressource au-delà d’un cycle productif ou d’une longue série de cycle productif. La productivité du capital matériel (machines, organisation de l’inerte) en dépend de plus en plus. De la théorie du capital humain  celle du capital intellectuel, il y a cette prise de conscience progressive par le troisième capitalisme de l’importance primordiale d’un travail qui est plus que de simples heures de dépense de force musculaire, puis de la nécessité absolue d’accumuler du « capital intellectuel » parallèlement à l’accumulation « tangible ». Cette situation correspond à la définition de la production dans le capitalisme cognitif revenant à produire du « travail vivant au moyen de travail vivant » ou de la « connaissance au moyen de connaissances ». c’est ce que l’on retrouve dans les travaux qui tentent de construire un concept de valeur ajoutée directe. (…) Pour notre part, nous étendrons cette notion de capital vivant à d’autres grandes organisations (administrations publiques) tout comme à un tissu industriel (districts), voire plus généralement à un territoire donné, en particulier à l’urbain comme producteur d’externalités technopolitaines. » Notons de suite quelque chose de nouveau dont il faut vite s’emparer : les administrations publiques, dont les institutions de programmes, comme producteur de biens vivants indispensables au nouveau capitalisme. Ce qui ne manquera pas de modifier les manières de penser l’équilibre entre marchand et non-marchand ! Changement de biens, de repères, gestion de l’incertitude. On ne produit pas de l’innovation, des idées nouvelles, de la créativité, de nouvelles connaissances comme carburant d’une nouvelle économie sans adapter toutes les infrastructures y compris et surtout les législatives : le contrat de travail doit s’adapter, la notion de salariat, mais aussi et surtout les notions liées à la propriété de ce qui est produit. Le grand symptôme est celui de la bataille actuelle des droits d’auteur concernant la diffusion « libre » de fichiers musicaux dans l’environnement numérique, mais la problématique ira bien au-delà de cela.  À partir du moment où l’innovation produite est liée à l’intelligence d’un individu inclu dans une communauté de savoirs, travaillant au-delà du cadre d’un contrat traditionnel de travail, sur son investissement personnel, sur son temps personnel, chez lui, quel « patron » osera affirmer que ce nouveau bien lui appartient et qu’il peut l’exploiter au profit de son entreprise ? Voici la définition donnée des droits de propriété : « Les droits de propriété sont l’ensemble des normes et conventions sociales qui permettent la transformation de ce qui vaut pour une société, un groupe, un individu, en bien économique susceptible d’une évaluation monétaire (prix) ou non monétaire (don) ou d’un échange marchand (bien privé) ou non marchand (bien public). On évite ainsi l’écueil de restreindre l’analyse des conditions juridiques aux conditions de possibilités virtuelles du choix optimisateur d’un agent individuel. » Le type de travail qui devient moteur de la nouvelle économie se rapproche du travail artiste. (Ce n’est pas pour autant qu’il correspond aux méthodes de management qui tente de capter les concepts de ce travail artiste au profit des industries traditionnelles, dans un processus d’exploitation traditionnel du potentiel des travailleurs.) Or, on sait que ce qui permet d’objectiver des valeurs « échangeables » dans le monde du travail artiste relève de la gestion complexe de beaucoup d’incertitude. Ce qui nous renvoie au livre très riche et éclairant de Pierre-Michel Menger, « Le travail créateur. S’accomplir dans l’incertain. » Cela donne l’ampleur des changements « administratifs » à penser, des « nomenclatures et classements » à adapter. Cette ampleur et cette complexité rendent un peu désuètes les propositions économiques proposées par l’auteur : le référant de l’unité productive économique de base changeant, il faut penser une autre manière de rémunérer le travail producteur. Celui-ci impliquant la participation de tous les cerveaux producteurs (quels que soient le niveau et la qualité de production, c’est le concept de « société pollen », très intéressant, mais idéalisant par métaphore la réalité de la transindividuation individuelle et collective) il faut mettre en place un revenu social garanti pour tous. Les possibilités de financement ne sont pas utopistes, la part de naïveté correspondant plutôt à n idéalisme impossible (en même temps c’est très bien de balancer ce genre de chose, ça ramène aux « fondamentaux ».) Modèle économique. Car la faiblesse de cette théorisation du capitalisme cognitif reste la faiblesse du modèle économique. Comment ça se finance ? Comment ça produit des richesses bien matérielles parce que cela reste le nerf de la guerre même dans un capitalisme vivant, de l‘intangible ! À part cette proposition de « revenu social garanti », l’auteur pousse à un engagement plus grand des pouvoirs publics. Ce qui, logiquement, philosophiquement, se tient. L’intelligence est un bien public. Le bon développement de l’Internet et du numérique est de, justement, permettre le développement d’une intelligence capitale pour le devenir de la civilisation comme bien public (via le logiciel libre, l’open source), c’est-à-dire tributaire de moyens de partage et de croissance qui peuvent se passer des « industriels ». Il faut intégrer cette notion de « production de connaissance » comme « centre partout » : « La société de la connaissance et donc, nécessairement, le troisième capitalisme qui tire sa substance de son exploitation spécifique, gravitent autour de la création de connaissances nouvelles dont les trois modalités sont la science, l’art et le langage. Quelles sont les institutions et les organisations qui assurent cette production ? La réponse habituelle est que les entreprises demeurent le centre nerveux de la production de richesse. L’hyper-industriel consiste donc à produire en entreprises, entreprises qui conservent la plus grande partie de leur fonctionnement antérieur (le reste servant à amuser la galerie et à soigner la communication), des biens-connaissances, les supports de la création artistique et langagière. En réalité, le décentrement est plus profond. La formation, l’éducation, l’apprentissage, la vie tout court en société, produisent directement la richesse en réseau. Le marché, l’entreprise, l’Etat et l’action publique ne sont que des convertisseurs, des transmetteurs. Les universités et leurs dépendances comme les laboratoires de recherche, les spin-off, les pépinières, les organisations à but non lucratif (ONG, fondations diverses, y compris celles des entreprises) constituent des chaînons de même intensité et de même importance que la grande entreprise ou la PME  traditionnelle. » (Je partage cette vision idéale, sur le fond, mais elle a, pragmatiquement, beaucoup de faiblesse stratégique : elle est, je pense, construite sur une vision limitée, celle d’un usage « intelligent », militant et constructif des NTIC et dérivés, bref la perception idéale généreuse d’une élite. Tout comme la perception rapide, raccourcie que le « capitalisme cognitif, y compris dans son appareillage technologique impressionnant des NTIC, est le produit historique d’un mouvement profond de rébellion ouvrière »… !) Politique publique, biens collectifs, immatériel et médiathèque. Il n’empêche, encore une fois, ce livre est bien utile, pour ne pas dire inespéré, pour aborder autrement le rôle d’une politique culturelle publique dans une société de la connaissance. Il s’agit bien d’y mettre en avant, de confier un rôle actif, de premier plan à toutes les communautés de travail, associés à des organisations non-marchandes, pour dynamiser l’intelligence collective comme bien public, non marchandisable (ou pas à n’importe quel prix). L’auteur vient à point nommé énoncer un cul-de-sac dans lequel se fourvoient les pouvoirs publics : « … Alors que les entreprises privées découvrent qu’avec le capitalisme cognitif, la productivité est liée aux territoires productifs et aux réseaux, aux externalités positives et aux intangibles qu’elles se sont mises en mesure de capter, l’Etat se débarrasse, comme s’il devait en avoir honte dans un monde productif et moderne, de tous les atouts d’une véritable productivité, qualifiés de vieilleries inefficaces. La dépense publique baisse dans les services publics, dans la recherche, dans l’éducation. Des fonctionnaires naïfs, novices ou pervers jouent laborieusement à la dînette entrepreneuriale sans la sanction du marché. L’Etat, à tous les étages, fait « comme si » on jouait au marché. Alors qu’au même moment, le marché découvre, lui, la différence cruciale entre le marché bestial qui se fait tailler les croupières sur la compétitivité et le quasi-marché intelligent et attentif à prospecter la société de la connaissance. » Faites passer ! Cela ne veut pas dire, évidemment, qu’il faut conserver les outils (par exemple les médiathèques) en l’état. Comment les rendre utiles, comment faire en sorte qu’elles développent des forces innovantes, de quoi ont-elles besoin pour aller dans ce sens, voici le vrai cadre, selon moi, des réflexions à mener. Rendez-vous raté. Reste que, macroéconomiquement, le plus incroyable se passe sous nos yeux : avec la crise financière récente, les pouvoirs publics avaient la possibilité de prendre la main, de poser les bases d’un nouveau capitalisme cognitif dans lequel il serait majoritaire, il s’est investi pour sauver le modèle existant qui, lui, risque de gérer son évolution en avalant à son profit le modèle de la société de la connaissance, au détriment d’une vision publique… (PH)

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