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Magie des supports de mémoire musicale

Deux expositions se proposent de creuser les liaisons entre musique, arts graphiques et plastiques, souvent par le biais d’artistes polyvalents: Echoes/Unisson au Centre Culturel suisse et Musique plastique à la galerie Du Jour (Agnès B.). Le résultat est souvent décevant comme cette ancienne exposition bidon au Bozar (pourtant encensée par la presse, mais peut-être parce que le fait divers exerce une attraction morbide sur le journalisme en mal d’être?) : on se dit qu’ils ont finalement bien fait, ces musiciens,  d’opter pour la musique. Alan Vega n’est pas un grand peintre, les photos et collages de Thurston Moore ne vont rien bouleverser, vous en faites autant chez vous. Ca a un côté anecdotique, amusant, sans plus (ou informatif sur le caractère, le profil psychologique d’un artiste). Les dessins de Daniel Johnston, par contre, sont toujours émouvants, une oeuvre à part entière, et il est difficile de dissocier ses chansons de ses créations d’images.  Dans un autre registre, même chose avec les planches dessinées d’Herman Düne, elles  enrichissent la perception de son imaginaire, dévoilent un univers attachant, et on ne sait plus ce qui prime : musique ou dessin. Dans la présentation au Centre Culturel suisse, le plus immédiatement remarquable est l’installation vidéo consacrée à la pratique de l’Air Guitar ou comment la passion musicale sculpte des corps, par mimétisme, par clichés, caricatures, pour le pire et le meilleur, formes d’appropriation populaire des signes du star système, art de la dérision, exhibition de la manière dont on fait corps avec ses musiques préférées et le corps de son musicien héros. Deux vidéos en couleurs d’Anne-Julie Raccoursier avec des séquences d’artistes dans leurs œuvres, manches et cordes invisibles entre leurs bras, jaillissant de leur pubis. Possession. Une autre vidéo, plus inventive, en noir et blanc,où  la session est mise en scène avec une guitare dessinée au mur en plusieurs postures d’érection, le performer est filmé de dos comme empoignant la guitare fictive… Mais le plus intéressant reste encore, d’une part, les objets eux-mêmes transformés, je veux parler de ces supports de mémoire, vinyles et cassettes, réalisations techniques et technologiques qui servent à rentrer en contact avec la musique, d’entendre les musiciens en leur absence, ces objets eux-mêmes traités en objet d’art et, d’autre part, plus simplement, les disques exposés pour eux-mêmes ainsi qu’une série de documents historiques liées à l’activité musicale, comme les affiches de Christian Marclay pour ses concerts. Objets usuels présentés comme sujets d’études, d’ethnographie des pratiques musicales musiciennes et d’auditeurs du XXème siècle. Il y a en outre toute une production graphique autour des musiques qui est fascinante sous forme de fanzines ou petites éditions d’art mais sont décevantes imprimées en grand format et exposées sur des murs (Julien Langenrdoff, je pense). – La mémoire toujours vive – Du côté des supports retravaillés, plusieurs interventions jouent avec cette fascination pour l’adéquation magique entre la forme – un support plastique malléable – et le contenu – quelque chose (la musique) que l’on perçoit comme immatériel, tellement collé à notre peau intérieure, tellement improbable à localiser dans un matériau physique -, magie qui fait que ces objets entretiennent des relations organiques avec la mémoire vive, interne. C’est, tout simplement, les vinyles cassés de Francis Baudevin. Ou la poésie de White Noise de Su-Mei-Tse, des boules blanches de tailles diverses sur un vinyle immobilisé et qui représentent un fantasme de l’oreille, matérialisent une part cachée de l’ouïe, du son. Particulièrement poignante dans son économie de moyen, la cassette cramée de Dario Robleto, The sound of A Burning Opera Housel At War With Entropy of Nature (2002), cette panne que l’on a tous connue (les anciens), le dépit devant une copie qui part en pelote, irrécupérable, donnant l’impression que se noue et se referme un ruban de mémoire interne,que l’on pourra rembobiner mais non sans dégât, altération.  Au Centre Culturel suisse, la partie Unisson montre des pièces de la collection de Francis Baudevin, photos, microsillons historiques, fanzines et flyers rares. C’est là que l’on sent que la création graphique était dans l’instant, liée directement au faire musical, sa mise en scène, sa communication, sa recherche de propagation. Chez Agnès B., c’est un peu plus déjanté,certes,  il y a plus de musiques, de sons et d’images qui bougent dans tous les sens. Mais au final, rien de très excitant, sinon que l’initiative de rassembler ce genre de documents permet d’étudier un peu mieux le milieu créatif musical (surtout rock.) L’installation d’Etienne Charry, un orchestre de transistors vintage qui évitent presque la cacophonie, est sympathique. La pièce d’Arnaud Maguet, Blank Generation, est un assemblage de 100 cassettes avec bois, plexiglass, tube fluo, papier aluminium. Un horizon de copies un peu creuses, un mur générationnel dont la transparence révèle des mécanismes répétitifs confinant à l’uniformisation (impression?). La partie consacrée à Joel Hubaut, essentiellement autour de son projet Stone et Charnel, photos, performances filmées, vaut la peine d’aller au-delà de la dérision facile consistant à planter des saucisses zwans, d’afficher des photos kitsch, de faire clignoter des spots de couleur. Les livres publiées, les œuvres enregistrées, la classe de son site Internet, les activités de cet artiste valent la peine d’une investigation plus poussée. Autre type de support ludique,bricolé, court-circuitant les supports industriels, les boîtes de conserve de Serge Compte, la musique aléatoire, subjective, mise en conserve. On  entend la mer (mise en conserve) mais avec interférences : au fond de chaque boîte, une puce diffuse des musiques parasites, et dans le volume de la boîte, des fils de cuivre caressent les parois métalliques, hérissent la sensation de vagues. A la cave, ne pas manquer les vitrines bourrées d’objets fétichistes, souvenirs, accessoires, CD, amas foutraque de résidus collectionnés par les fans. Bon pour l’anthropologie.  (PH) – Echoes, Centre Culturel suisseMusique plastique, Calerie du Jour. – Joel Hubaut, grossiste en art Joel Hubaut en médiathèque

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Dentelles soniques.


citysonicsAutres fragments de City Sonics 2009. Piano concrets – J’étais intrigué par l’installation d’Erick D’Orion, « Solo de musique concrète pour 5 pianos sans pianiste (première européenne) » ! On entre dans une pièce plutôt obscure, un guéridon, une lampe pastel, des participations éparpillées dans un coin sombre, diffusion d’un collage de pianos (sans doute ce qui est annoncé dans le guide : « un plunderphonic composé de solos piano de Sun Ra, Duke Ellington, György Ligeti…»). La pièce suivante est éclairée, coup d’œil cadré par des tentures théâtrales sur un alignement de pianos seuls (sans pianiste). Des vibrations sonores, intempestives, erratiques, comme provenant d’un moteur qui s’emballe ou déraille, émanent de ces instruments échoués, déclassés, transformés en « autre chose » et qui, par intermittence, protesteraient bruyamment.  Je ne parviens pas à identifier et comprendre en quoi consiste précisément l’action de ces moteurs censés « traduire l’analyse acoustique d’un plunderphonic composé de solos de pianos… ». Est-ce le tremblement des matières constituant les instruments provoqué par les émissions sonores de l’exécution musicale qui est reproduit et amplifié au cœur même des instruments, comme la manifestation de fantômes perturbateurs ? Fantôme des musiques jouées sur ces touches, dans une vie antérieure de ces pianos, fantômes des pianistes qui y jouaient !? Ou y avait-il quelque chose de déréglé ? –  Dentelles. Un moment d’émerveillement avec les Ritournelles d’Alice Pilastre, détournement poétique du principe de boîtes à musique. Au lieu des papiers perforés, l’artiste utilise des rouleaux de textiles, tissus, dentelles, PVC, qui semblent découpés à même des parures humaines, des vestiges de vêtements. Cela évoque les bouts de tissu qui se chargent de substitution, deviennent des doudous entre les doigts des enfants qui les usent machinalement, autant que méticuleusement, va et vient obsessionnel et apaisant, frottement qui les enveloppe d’une musique rassurante, ritournelle mécanique. C’est ce genre de musiques incertaines, répétitives, qui s’ébauchent au passage de ces tissus dans les petits mécanismes (à remonter le temps). On pense aussi aux refrains vagues mais entêtants, ritournelles évasives qu’éveillent les caresses de vêtement avec lesquels nous avons fait particulièrement corps, qui nous semblent incarner l’enveloppe dans laquelle nous nous sommes sentis bien dans notre peau. Ces vieux pulls, T-Shirts ou pantalon que l’on use jusqu’à la fibre, jusqu’à ce qu’apparaissent les perforations qui permettraient d’une extraire la petite musique textile. Nostalgique. Pensons aussi au fétichiste qui aime investir les habits de l’être convoité ou perdu, écharpe symbolique ou dentelles intimes, combien il aimerait les découper en rubans réguliers, les enfiler dans les petites machines à manivelle pour les entendre murmurer, chantonner, libérer l’âme de la personne qui les a portés… Se construire une chambre musicale personnelle, secrète où entretenir son désir fétichiste en s’oubliant dans de longs micro-récitals, mystérieux, cryptés, s’échappant des restes d’ADN prisonniers des fibres textiles. ( Compte tenu de la délicate complexité de ce qui est enfoui dans ces linges fétiches, le dispositif peut avoir aussi quelque ressemblance avec une salle de torture, avec ses dispositifs à extraction barbare des micro-fibres mélodiques.) –  Bidons et cabanes. Au Jardin du Mayeur, sous le soleil et à l’ombre des arbres, il fait très agréable, idéal pour méditer sur les installations présentes, observer ce qu’elles inspirent aux visiteurs. Les « Braseros » de Christian Vialard semblent quelque peu déglingués. On dirait des fûts toxiques qui laissent entendre des gargouillis de décomposition, qui font remonter à la surface les borborygmes menaçant de tous les tonneaux enfouis. Mais pas du tout, les fûts devraient être lumineux et chaleureux, attirant les visiteurs en diffusant des extraits sonores, d’ambiances et conversations collectés dans l’environnement immédiat. Je me faisais aussi une joie de jouer avec la cabane de bric et de broc de Colin Ponthot. Dans l’esprit aussi d’activer une caisse de résonance de souvenirs. Faire « sonner » l’archétype de toutes les cabanes bricolées, les refuges sommaires construits dans diverses cachettes où rêver à l’abri des regards, des intrusions… Las, la cabane était muette, en panne. Manifestement, les gens ne sont pas éduqués à respecter la présence d’œuvres de cette espèce sur la place publique, ou elles ne sont pas conçues pour affronter ce type de situation… (PH)

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