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Courir écrire

Haruki Murakami, « Autoportrait de l’auteur en coureur de fond », Belfond, 180 pages, 2009

courirJ’étais attiré par ce petit livre inattendu. Parce que je trouve passionnantes les questions d’ascèses que les individus s’organisent pour s’installer durablement dans une discipline créative (ici l’écriture) faite d’incertitude permanente à affronter (Cfr. « Le Travail créateur » de Pierre-Michel Menger). Mieux les appréhender peut aider à mieux organiser soi-même son ascèse d’amateur d’art, de médiateur culturel, de mieux appréhender comment fonctionne tel ou tel créateur… Le lien abordé par Murakami (du moins selon la promesse du titre) entre une ascèse sportive au service d’une ascèse de création littéraire me semblait encore plus intéressant. Je ressens personnellement que certains états que l’on peut atteindre dans une pratique sportive, la relation au plaisir du mouvement, les sortes d’états seconds que l’on peut traverser, les sensations de « voler », de brûler et de se consumer dans l’effort qui, à certains moments, se manifeste comme une force que l’on ne soupçonnait pas receler, quelque chose dans ces moments semble toucher, stimuler une sorte de magma interne où puise l’imagination. Les deux forces, celle qui habite le corps dans certains exercices où, comme on dit, il finit par s’exprimer et celle qui se manifeste quand le cerveau crée, façonne, donne corps et concept à des idées, paraissent quelques fois provenir d’un même principe mais sans rien d’explicite, comme si chacune des activités se réfléchissait dans l’autre. Elles sont toutes les deux des manières d’éprouver le passage de l’être dans l’espace, dans le temps… Murakami n’est pas un dilettante. Il court depuis plus de vingt ans, entre 200 et 350 kilomètres par mois, au moins un marathon par an, une fois un hyper marathon (100 kilomètres), du triathlon… (Par comparaison, j’effectue plus ou moins 500 kilomètres par mois, mais à vélo, et quand je cours, je fais ce que je peux !) Musculation et imaginaire. Sur ce qui m’intéresse, je ne découvrirai rien dans ce texte. C’est en grande partie la description des entraînements, de la transformation de sa morphologie, des épreuves qui constituent des étapes importantes dans la création de son style de coureur. Il restitue bien, aussi, le plaisir que ça lui procure, en tant qu’activité qui lui est naturelle, faite pour lui (même si elle implique toujours la souffrance). Les pages où il évoque le développement de son appareil musculaire sont à retenir : comment préparer ses muscles à une épreuve, physique mais mentalement aussi. Il en parle comme d’une entité distincte, étrangère, qu’il faut éduquer, mieux, dompter, dresser, en les faisant travailler, en leur parlant aussi. Les muscles et le corps réaliseront d’autant mieux le défi qui leur est lancé, que l’on veut relever, si on les imprègne bien de ce que représente l’exercice, de l’image de ce qu’ils doivent affronter, surmonter. C’est en effet une sensation étrange. Avant une épreuve, on se prépare musculairement, mais mentalement aussi, on amadoue en esprit les obstacles : on visualise la course, on se familiarise avec la durée en se représentant le dessin du circuit, en repassant mentalement plusieurs fois les passages difficiles… Ce travail mental, en quelque sorte, s’installe dans les muscles, en même temps qu’on les fait travailler pour qu’ils soient prêts à produire l’énergie demandée, au bon moment. Le muscle et le mental semblent faits de la même fibre. Ils servent à rêver, à se projeter. Courir et écrire. Le chapitre censé explicité les liens entre courir et écrire est quelque peu décevant. À part les aspects liés au fait d’apprendre à se connaître, de s’habituer à l’effort, de renforcer la volonté et la concentration, il est dit peu de chose. « En ce qui me concerne, la plupart des techniques dont je me sers comme romancier proviennent de ce que j’ai appris en courant chaque matin. Tout naturellement, il s’agit de choses pratiques, physiques. Jusqu’où puis-je me pousser, Jusqu’à quel point est-il bon de s’accorder du repos et à partir de quand ce repos devient-il important ? Jusqu’où une chose reste-t-elle pertinente et cohérente et à partir d’où devient-elle étriquée, bornée ? » Ce n’est pas rien dans le tableau général d’une technique de soi, d’un art de vivre, de gérer ses positionnements et ses potentiels. Mais j’aurais aimé plus d’introspection, une tentative pour toucher des mots, de manière plus précise comment ces deux disciplines, courir et écrire, élaborent parallèlement leurs styles propres, en osmose ! Il affirme que sans cette habitude de courir, ses livres auraient été différents, mais : « Concrètement, en quoi auraient-ils été différents ? je ne saurais le dire ? Mais quelque chose aurait été profondément autre. » Une piste de travail pour une exégèse ?  À certains moments, il dit des choses assez belles qui effleurent magnifiquement le sujet : « Ceux qui respirent calmement, de manière mesurée, sont les vétérans. Leurs cœurs, immergés dans leurs pensées, égrènent lentement le temps. Lorsque nous nous croisons sur la route, nous écoutons nos rythmes respiratoires, nous sentons la façon dont l’autre mesure le temps. Cela ressemble beaucoup à la manière dont deux écrivains perçoivent leur diction et leur style respectifs. » Les cœurs immergés dans leurs pensées, c’est vraiment l’image qui décrit très bien cet état que l’on atteint dans un effort prolongé, reposant sur une mécanique lente et longue, et cette manière d’égrener le temps, comme la matière imaginaire dont nous provenons, une sorte de plongée dans ce qui nous fait respirer, au propre comme au figuré. Et évoquant le rapport à l’aspect compétitif inhérent socialement au sport, même s’il a régulièrement participé à des compétitions en cherchant à accomplir les meilleurs chronos, il se dit peu attiré par le classement par rapport aux autres. Ce que réalise sont des comparatifs, l’important est le rapport à soi. Il introduit une belle notion de « fluidité » comme étant l’essentiel à atteindre et qui rejoint, à mes yeux, l’état du cœur immergé dans ses pensées : « Notre qualité d’être vivant ne tient pas à des notions comme le temps que l’on réalise ou le rang, mais à la conscience que l’on acquiert finalement de la fluidité qui se réalise au cœur de l’action. » Courir et vieillir. Courir (ou autre pratique régulière sportive plus ou moins intense) conduit aussi à rencontrer plus vite, de manière évidente, les signes du vieillissement, permet de les affronter plus ouvertement, de s’y habituer, de s’adapter. On plafonne, on ne progresse plus en dépit d’entraînements aussi sérieux et structurés, il faut se faire une raison, revoir ses objectifs, ses attentes… (PH)

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