Archives de Tag: art plastique

L’art à quai, l’art caméléon.

J’avais eu un soupçon, la semaine dernière, au matin, dans la foule, en descendant du train.  Un des bêtes cadre rouge où, d’ordinaire, s’affiche des pubs, avait un drôle d’air. Comme si un détail de la gare y était exposé. Mais pas le temps de creuser, je m’étais juste dit, croyant à une impression fortuite non-fondée, « tiens, y a comme une idée d’intervention artistique in situ à creuser » ! Et puis surtout aucune information, aucune affiche, aucune signature. Et, en fait, il s’agit bien d’une exposition dans le cadre de la Brussels Biennial ! Les artistes sont Stéphane Schraenen et Carla Arocha (ils exposent aussi à la Banque nationale). Ils ont placé, à la place des pubs, des grandes photos de la Gare Centrale. Des détails. Où l’on voit surtout l’usure des passages. Les carrelages, les marches, piétinées chaque jour par des centaines de milliers de pieds. Des bouts de rampe en cuivre frottée par des centaines de milliers de mains. Des angles morts où, quand on doit attendre les trains en retard, ou ratés, on s’appuie en battant de la semelle. Rendues presque imperceptibles en étant placé teinte sur teinte, photo de marbre sur paroi de marbre, gros plans décoratifs sur le corps du bâtiment d’où ils proviennent, ces photos pourraient attester de l’âme invisible de ce lieu en pleine réfection. Une âme due à la vieillesse et à la quantité innombrables de passages, passagers anonymes qui laissent tous là quelque chose d’eux-mêmes. La galère des transports en communs, la sueur, l’émanation nerveuse des colères, la joie des voyages, les rendez-vous en gare, les retrouvailles, les séparations… tout ça dégage des chaleurs, des humeurs qui altèrent le lieu (comme certaines grottes préhistoriques). Bon, mais ce n’est pas très explicite, pas très approfondi comme regard porté sur ces aspects de la gare, juste une idée esquissée, pas un dispositif photographique critique mais presque une fresque promotionnel du lieu en train de faire peau neuve. (PH)

 

 

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Beaux-arts, fraîcheurs félicitées

« Dix-7 en Zéro-7« , l’exposition des derniers diplômés de l’Ecole Nationale Supérieure des beaux-arts de Paris est fraîche et tonique. Pleine d’espoirs par la diversité des talents et l’aboutissement des travaux présentés. D’abord parce qu’il ne semble pas y avoir d’a priori quant aux techniques, il n’y a pas d’orientation dogmatique quant à l’esthétique. Les techniques sont résolument mixtes, la recherche du savoir-faire évidente, la sincérité et l’engagement sautent aux yeux. J’aime le titre du texte d’Isabelle Ewig, dans le catalogue: « Cette attention que l’on doit au monde… »! Qui rejoint bien la préoccupation première de « comment7 »!? Les peintures « acryliques sur coton noir » de Grégory Derenne frappent d’emblée comme une capacité, par le médium choisi, à montrer autrement des éléments connus du décor événementiel urbain: lieux de fête, concerts, réceptions, plateaux de télé, juste après la tension dense et le tumulte superficiel, juste quand ça commence à s’éteindre, à retomber et que des traces de « profondeur » apparaissent.

Grégory Derenne

Grégory Derenne

 

 

 

 

 

 

 

 

Le travail photographique d’Anne Le Hénaff, qui cherche les passages entre reportage et esthétique, est basé sur de réelles rencontres. Ce n’est pas la pose, l’engagement est patent. La série « Les beautés du Val d’Ajol » à cet égard est remarquable dans son fonctionnement en diptyque: de vieilles personnes, saisies dans leur quotidien de maison de retraite, ensuite le portrait encadré et exposé dans un détail de la chambre, sur un meuble. Le grand format de Guillaume Bresson est impressionnant: entre l’esquisse floue et l’hyper-réalisme, proche du graphisme de certains jeux vidéos et l’esthétique des grandes compositions mouvementées  la Delacroix, un combat de rue tout ce qu’il y a de plus actuel.

 

Grégory Derrenne

Guillaume Bresson

 

 

 

 

 

 

 

 

J’ai adoré la chambre de Jean-Baptiste Akim Calistru, une collection d’objets, herbiers, scapulaires, insectes, oiseaux, terre relatant sa prise de contact avec une maison du village La Lande. Rencontre avec la mémoire des habitants, exploration de la nature…

L’installation de Benoît Piéron,  » Le bivouac », une tente et tous ses équipements pour s’embarquer dans une expédition de montagne se présente comme une séduisante « cosmogonie portative de tous les éléments nécessaires à un bon bivouac artistique.

 

 

 

 

 

 

 

La remarquable vidéo de Claire Glorieux qui met en scène de façon sensible, attentive, ludique et comme cherchant à y trouver des réponses à des questions fondamentales,  deux autistes, dans des décors réels ou « animés ». L’artiste, à propos des artistes autistes: « Elles sont comme un respiration, une alternative à notre mode de vie tourné vers la multiplication des expériences. Elles témoignent à leur insu d’une possibilité d’être autre… Elles occupent pour moi une place qui pourrait être similaire à celle qu’occupent les moines… ». Et aussi le film de Bertille Bak ou comment la population d’un  village minier du nord s’organise en résistance douce et inventive pour résister à l’uniformisation de l’habitat. Mieux que les « Ch’ti ». Enfin, tout est à voir.. Jusque 12 juillet 2008. 

Ce jour-là, c’était aussi « portes ouvertes » aux Beaux-Arts. Tout le bâtiment était ouvert, on circulait librement d’atelier en atelier, les élèves exposaient leurs travaux, fignolaient, donnaient le dernier coup de pinceau. Atmosphère détendue, joyeuse, « artiste », fourmillante d’idées, de recherches. Une radio libre diffusait un joyeux foutoir sonore, enfin. Des étudiantes sur le toit s’échinaient à dérouler des étoffes. Ca sentait bon les chapelles ouvertes: ici la peinture, là les manifestations conceptuelles, les installations ludiques, le reflet de toutes les modernités plastiques mises sur le chantier dans cet enceinte d’apprentissage.

http://www.beauxartsparis.fr

 

 

atelier beaux-arts

atelier beaux-arts

 

 

Atelier A. Messager

Atelier A. Messager

Rémanences et débarras

Tatiana Trouvé, Prix Marcel Duchamp 2007, Centre Pompidou (Espace 315)

Le titre du texte d’Elie During, dans la catalogue de l’exposition me convient: « Les vitesses de l’ombre. A propos des intermondes de Tatiana Trouvé ». J’ai l’impression en entrant dans la salle d’un jeu d’ombres imposant et furtif, des formes puissantes bougent, se mettent en place et se figent le temps du regard que je vais y porter. (Même impression quand on entre dans un sous-bois, une agitation précède, fuit l’intrus et se compose une apparence. On croit avoir vu quelque chose.) 

L’artiste expose ici des grands formats dessinés, sombres, plombés, noirs sur noirs. Sortes de négatifs photographiques fascinants. Des scènes d’ateliers vides, de grandes pièces désertes avec verrières donnant sur des végétations semi-domestiquées. Et dans la pièces, les signes d’une intrusion figée, les traces fossilisées d’un bouleversement d’objets, les restes d’une intervention technique interrompues. (?) Présence de câbles, outils, bonbonnes, meubles déménagés, des essais de dispositifs, de rituels anonymes, d’arrangements abstraits entre choses… Des fenêtres sombres par lesquelles on contemple le spectacle de lents mouvements qui déplacent les décors quotidiens, glissement de sens dans la matière des objets qui nous entourent. L’épaisseur fantasmatique même de la nuit qui change le regard. Ca ressemble à des scènes vues dans la nuit, une fois, impossible de retrouver quand.

Ensuite, l’artiste intervient sur l’espace même. Une grande grille sépare la salle en deux. De grandes sculptures sont disséminées. On reconnaît des formes vues dans les scènes nocturnes des grands dessins. Une corde dressée vers le plafond. Enfin, Le volume même de la salle est modifié. A l’entrée et au bout, des blocs clos avec fenêtres qui ouvrent sur des espaces indéfinissables qui sentent un peu les vieux bâtiments institutionnels désuets, défonctionnalisés: des couloirs longs, courts, courbes, fourbes, labyrinthiques? Des débarras? Vestiaires d’ateliers? Des enfilades de portes sur le vide? Des vestiaires? Des locaux techniques avec flaques d’eau? Sarcophages de démarches administratives inutiles, d’apprentissages sans lendemain, de gestes passés à usiner le superflu, architectures qui engloutissent le temps perdu, où s’engouffre le regard avide de saisir des signes, quelque chose qui reviendrait de ces lieux sans nom, de ces locaux insignifiants, cul-de-sacs bureaucratiques …

La coordination de ces différents éléments procure des sensations fortes, une modification importante dans la manière de percevoir le lieu où l’on se trouve, ses caractéristiques, les raisons de s’y trouver… Un brin de perplexité (comme chaque fois que je suis confronté à son travail) et un enthousiasme progressif qui monte des faces obscures. L’impression d’être dans un grand ballet de mouvements fugitifs de natures mortes, un tremblement d’implicites ressourçant… (PH)

prix marcel duchamp 2008