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Tino Sehgal en situation surexposée

Tino Sehgal, « This Situation », galerie Marian Goodman, jusqu’au 7 mars 09

goodman

Il n’y a aucune affiche, aucun carton épinglé au mur renseignant le titre de l’œuvre, aucun feuillet explicatif sur l’artiste, aucun « paratexte » informant de ce qui se passe dans cette galerie d’art, à la limite celle-ci est « camouflée » et ne s’affiche plus comme une galerie d’art. On pourrait croire s’être trompé d’adresse, tombé en pleine répétition d’une classe de théâtre… Cela fait partie de la marque Tino Sehgal, artiste né en 1976 à Londres, installé à Berlin. Corporéité et paroles. Quand on parle beaucoup, longtemps, en groupe, le corps bouge, il est impossible de parler en restant immobile, il y a une gestuelle qui accompagne le flux de paroles, qui participe de la verbalisation. Le balancement, le croisement et décroisement des bras, avancer puis reculer une jambe, s’accroupir sur les talons, étendre une jambe, se relever, s’appuyer contre un mur, se faire glisser le long de celui-ci, se frotter le front, marcher lentement en rond, se gratter la nuque, s’étirer, enchaîner avec des gestes d’éloquences, des esquisses de mimes… Il y a des mouvements qui semblent faciliter le transit de la pensée vers l’économie du langage. Tino Sehgal en tire l’ébauche d’une chorégraphie (c’est certainement très travaillé et préparé mais ne s’affirme pas en tant que tel), avec six personnages qui tournent dans la pièce blanche, qui tournent au fil des heures, durant toute la durée d’ouverture de la galerie (11H-19H). Et ils parlent et débattent. On dirait une occupation militante du sol, une action syndicale en territoire, tourner, parler, s’asseoir, se coucher, pratiques d’obstruction pacifiste… Ils créent une situation. D’ailleurs, plus ou moins tous les quarts d’heures, ils scandent leur mouvement en chœur « Welcome in this Situation ». Ils parlent calmement de la politique de l’ennui, télévision forcément, mais aussi politique des banlieues. Ils font le point sur les idées du situationnisme, sur la possibilité d’inventer de nouveaux agencements, jadis et aujourd’hui. Ils se penchent sur les forces de codifications, comment se forment les codes, les nouvelles codifications, évoquent le PACS, le rôle du code civil qui, tantôt assimile les nouveautés de la société, tantôt se place du côté des forces rétrogrades. Ils tentent de décortiquer le mécanisme artistique, l’individualité de l’artiste… Ils reconstituent l’histoire des idées récentes, celles qui ont occupé l’espace public ces dernières décennies. Leurs échanges parlés en même temps qu’ils tournent évoquent une fresque historique de la pensée militante (ou ce qu’il en reste, de ses fondements à l’effritement, ses tentatives de reconstitution) de notre époque. Une série de tableaux vivants éphémères, juste faits de mots. Dispositif textuel. Ils ne récitent pas un texte écrit, avec un début et une fin, ils ne sont pas forcément acteurs (l’artiste a, dans d’autres circonstances, construit des performances semblables en faisant « jouer » des gardiens de musée, des galeristes…). Je suppose qu’ils ont préparé un stock de thématiques, par des lectures, de la documentation, des exercices de dialogues… De la même manière que l’on se prépare à soutenir plusieurs sujets de conversation en société. Ils ont reçu une des consignes (j’imagine, des guides pour l’exécution de l’oeuvre), par exemple la durée des échanges entrecoupés des mots d’accueil… Et ils parlent non stop de l’ouverture à la fermeture de la galerie (enfin, quand il y a des visiteurs, je suppose), en flux continu. En se préparant, ils ont plus ou moins définis des rôles, en tout cas ils ont senti à quelle place chacun allait se situer dans la dynamique des échanges (il y a des moteurs, ceux qui lancent les impulsions, le nouveau thème, qui proposent une citation ou un point de vue, et les autres qui nuancent, réagissent, chicanent)… En même temps, rien de ce qui est dit n’est surprenant. Ce sont les arguments classiques, éculés, clichés (standardisés, sortis d’un « que sais-je? »), il n’y a aucune pensée nouvelle, aucune surprise, c’est la parole qui moud continuellement son grain banal, ressassement des idées des autres que l’on essaie de s’approprier sans plus. (Contrairement à l’impression que peuvent donner certaines conférences quand l’orateur est capable de penser et de formuler quelque chose de nouveau, de faire des propositions qui ouvrent de nouveaux angles). C’est comme si on voyait défiler la vulgate philosophique et artistique… Il y a donc en amont un travail important d’archéologie du langage, d’observation, d’enregistrement, constitution d’une matrice à reproduire les discours, la plasticité de ce qui se trouve exposé est dans cet exercice, dans l’articulation des prises de position des uns et des autres… Ça me fait penser à certaines réunions de théorisation de l’action politique à laquelle j’assistais, il y a longtemps, dans certain groupe activiste, mais en moins disputé, en moins passionné. Quelque chose d’éteint, comme situé après coup. Du discours désossé. C’est une pensée fonctionnelle, qui assimile, qui donne une contenance à ces corps qui tournent à vide dans leur « situation », mais ils n’arrivent pas à engendrer de nouveaux agencements, puisqu’il ne s’agit pas d’une pensée nouvelle, qui surprend, qui s’illustrerait en conceptualisant de nouvelles situations. C’est plutôt une performance, selon moi, autour de la panne d’idée. De ce côté « idées remâchées et recrachées » se dégage une impression de structures parlées plutôt artificielles, déjà connues. Ce qui rend difficile, finalement, de rester totalement attentif. Les arguments, les concepts, les jugements arrivent là, dans ce moulin à paroles, un peu à bout de souffle, en bout de course, exhibés en galerie d’art comme des reliques de pensées, des restes de langages, des rebuts de discours, usés, à l’instar de ces bois de flottage rejetés par la mer sur le rivage et qui ont presque perdu toute ressemblance avec ce qu’est initialement un bout de bois. Les corps tournent au ralenti dans cette abstraction de la langue qui unit les individus dans une action reconstituée, et quand ils s’immobilisent longtemps, au sol, contre les murs blancs, ils ont quelque chose de photographique. Surexposés. Trompe l’oeil participatif. À la fin de chaque séquence, du regard, les spectateurs sont sollicités pour interagir, dire ce qu’ils pensent, donner leur avis ? Ça me semble impossible. Tellement le texte qui coule là entre ces six personnages est codifié, fermé, muséifié, fixé dans une logique de tableau vivant, tellement plus vrai que nature qu’il semble irréaliste de s’y impliquer (comment parler « vrai » dans une pièce de théâtre par exemple, avec des « personnages » dont on ignore s’ils vont réellement écouter ou jouer un rôle établi ?). Ou alors pour le perturber : poser des questions pour démonter la mécanique mise en place ? Finalement, même sans aucune production d’objet matériel, il s’agit d’une œuvre accomplie, fermée, on la regarde, on l’écoute, mais y rentrer pour la perturber, non, le droit d’entrée signifie d’accepter les règles du jeu fixées par l’artiste. Y rentrer ne peut se faire qu’en acceptant les codes élaborés pour régir cette situation de galerie. (PH) Description dune intervention de l’artiste à Grenoble. – Une brève image sur youtube, quand même Autre article sur Tino Sehgal, au Guggenheim de New York, janvier 2010

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