Archives de Tag: art dans les lieux publics

Faisons marcher le cerveau (disent les murs).

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La crise, la nervosité des changements en cours, la circulation d’angoisse, la perte de confiance dans les moyens traditionnels de transmissions d’idées, de symptômes, de cris et de pensées… L’impression aussi qu’Internet est parfois un trou noir qui absorbe mais ne rend rien, la nécessité d’opposer à la dématérialisation (hypermatérialisation) quelque chose de matériel et proche du marché de l’unique, toutes ces conditions enchevêtrées (et d’autres) font que ça déborde vite et fort sur les murs (et ça se répand, des choses semblables apparaissent dans de petites villes)… Il y a cette frise de portraits de jeunes stylés tous personnalisant dans leur manière de « faire la tête » la pathologie difficile qui consiste à s’appeler « lacrise » en un mot. Sinon, les techniques utilisées pour s’imprimer dans le décor, pour laisser une empreinte de soi sur les parois de la caverne urbaine, sont multiples. Depuis la continuation des pratiques de lacération-déchirures d’affiches pour donner des formes abstraites abîmées de l’état mental jusqu’aux compositions travaillées de figures de papier, personnages imaginaires scotchés aux murs comme des espèces de passe murailles (les murs sont des écrans). On retrouve les contradictions de l’art : message direct, fuyant la pureté et la beauté de l’expression mais aussi recherche de la beauté même s le support et les moyens sont banals, dévalorisés… Il y a aussi d’étranges affiches lettristes au message finalement plutôt basique, histoire d’en revenir au bon sens : « pas besoin de lunettes spéciales faites marcher votre cerveau », qui sent bon aussi le slogan, la militance. Feuilles où l’on vient graffiter un renvoi au manifeste « l’insurrection qui vient », comme quoi, quelque chose de cette insurrection travaille les désirs… Et alors que dans certains séminaires, on déplore (à juste titre) les scénographies obsolètes de la muséographie, certaines vitrines ancestrales se posent comme des installations fascinantes (« Monster Melodies »), ça vit, les idées, les interventions hybrident les matériaux urbains. (PH)

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Quand lotus contents, lotus chanter

L’installation « Lotus: Zone of Zero 2008 », installée dans la vaste rotonde de la galerie Ravenstein (par Bozar, dans le cadre de son festival « Corée »), fait mouche. D’abord c’est comme si c’est espace renaissait, trouvait une fraîcheur et un vrai sens à son volume, à sa clarté, à sa forme, une sorte de religiosité moderne qui colle bien à son architecture, vaste choeur surmonté d’une coupole que l’on imagine dédiée jadis à une spiritualité naissante et progressiste des nouvelles cités (mais tombée un peu en tristesse, en déshérence, lieu de passage fonctionnelle mais ne communiquant plus, par exemple, une « vision » de ce que signifie les « passages » dans le maquis urbain). Y placer ce ciel de lotus très géométrique, comme une ruche de fleurs ébouriffées, pleine de don de leur pollen sonore, vibration de chants tibétains, grégoriens et musulmans, c’est déployer une sorte de parasol, un abris sous lequel on se sent échapper à l’agitation, au stress, à la course, au boulot, à la marchandisation. Un havre, une protection (comme du reste l’étaient certaines fois les édifices religieux). Même si, de prime abord, et froidement, on peut trouver ça un peu simpliste, juste joli, en y repassant plusieurs fois, on constate que ça prend, que ça éveille de la ferveur, les passant s’arrêtent, prennent en photo, sourient, se parlent (je l’ai constaté entre plusieurs visiteurs, et un monsieur s’adresse à moi, ébloui, manifestement il avait besoin de dire combien ça le touchait), semblent heureux de partager cette découverte, s’extasient sur le fait qu’il y ait 2000 lotus (ce qui « trompe leur sens’ et c’est aussi le rôle de l’art, de mettre en question ces perceptions). Donc, là autour, sous ces fleurs qui chantent le mélange des cieux, il se passe quelque chose. Une émanation qui pose la question de notre position dans le monde, sous le ciel, face aux croyances, que l’on soit religieux ou laïcs, notre rôle dans l’équilibre global, la question des fluides qui passent des uns aux autres et qui influent sur cet équilibre, bref, l’art diffuse là des bribes de vie à partir de quoi, au centre de la ville, une sorte d’agora spontané est possible. Kimsooja installe là une sorte de possible, c’est déjà énorme! Le dispositif est bien organisé puisqu’il y a bien un comptoir qui donne toutes les explications requises.

L’art à quai, l’art caméléon.

J’avais eu un soupçon, la semaine dernière, au matin, dans la foule, en descendant du train.  Un des bêtes cadre rouge où, d’ordinaire, s’affiche des pubs, avait un drôle d’air. Comme si un détail de la gare y était exposé. Mais pas le temps de creuser, je m’étais juste dit, croyant à une impression fortuite non-fondée, « tiens, y a comme une idée d’intervention artistique in situ à creuser » ! Et puis surtout aucune information, aucune affiche, aucune signature. Et, en fait, il s’agit bien d’une exposition dans le cadre de la Brussels Biennial ! Les artistes sont Stéphane Schraenen et Carla Arocha (ils exposent aussi à la Banque nationale). Ils ont placé, à la place des pubs, des grandes photos de la Gare Centrale. Des détails. Où l’on voit surtout l’usure des passages. Les carrelages, les marches, piétinées chaque jour par des centaines de milliers de pieds. Des bouts de rampe en cuivre frottée par des centaines de milliers de mains. Des angles morts où, quand on doit attendre les trains en retard, ou ratés, on s’appuie en battant de la semelle. Rendues presque imperceptibles en étant placé teinte sur teinte, photo de marbre sur paroi de marbre, gros plans décoratifs sur le corps du bâtiment d’où ils proviennent, ces photos pourraient attester de l’âme invisible de ce lieu en pleine réfection. Une âme due à la vieillesse et à la quantité innombrables de passages, passagers anonymes qui laissent tous là quelque chose d’eux-mêmes. La galère des transports en communs, la sueur, l’émanation nerveuse des colères, la joie des voyages, les rendez-vous en gare, les retrouvailles, les séparations… tout ça dégage des chaleurs, des humeurs qui altèrent le lieu (comme certaines grottes préhistoriques). Bon, mais ce n’est pas très explicite, pas très approfondi comme regard porté sur ces aspects de la gare, juste une idée esquissée, pas un dispositif photographique critique mais presque une fresque promotionnel du lieu en train de faire peau neuve. (PH)