Archives de Tag: art dans la rue

Les murs sont signés

pochoirmonchiqueJ’ai été surpris d’apercevoir (comme on distingue au loin les signes d’un embrasement irrémédiable) l’explosion luxuriante de street art dans la pauvreté patente d’un coin du Portugal comme Olhao. Je regrette de n’y avoir pas consacré plus temps, cela mérite certainement autant d’attention, si pas plus, que l’actuelle exposition de la Fondation Cartier (Paris). Alors que ce blog se veut le reflet d’une pratique de l’attention (à élaborer, en tâtonnement vu les sujets et les objets d’attention diversifiés, exigeant des compétences multiples, chaque fois spécialisées), pour le coup j’ai repéré sans plus, pas été plus loin qu’un regard touristique. Pourtant la collection de signatures masterpieces sur les hangars et dépôts (industries encore en activité ou entrepôts à l’abandon, vestiges marin-urbain d’une économie de la pêche en souffrance) était impressionnante. La variété des thèmes, des techniques et des styles semblait très grande. Le mélange de lettrismes graphiques géants avec des images figuratives très développées étonnant (recyclant des imageries « populaires », BD, mangas et autres imageries normées). La quantité forgeait le respect. Il aurait fallu quadriller le territoire, photographier rue par rue, mur par mur, cartographier ! La misère comme contexte obligé du street art ? Dans cet exemple portugais situé de plus dans une région où la vie culturelle ne semble ni débordante ni exubérante, c’est peut-être de plus la seule issue de se sentir appartenir à une culture mondiale, impliquée dans « ce qui bouge et fait bouger les choses, de s’inventer un futur ? C’est peut-être la meilleure discipline, la plus « proche », la plus accessible et la plus efficace pour « soigner sa tête », se respecter et respecter les autres. Est-ce une « simple » copie des modèles américains, y a-t-il des styles locaux, des traits liés à la culture lusitanienne, comment s’effectuent les appropriations, les personnalisations (j’ai peu de repères et, même sans être un spécialiste picturale, j’en aurai beaucoup plus pour jauger une peinture « normale », j’identifierai plus aisément s’il s’agit d’un vrai travail ou de la production d’un peintre du dimanche – ce qui est loin d’être un statut infâmant) !? Il y a dans cette petite ville côtière, aux ruelles plus ou moins borgnes près du port, évoquant de loin son histoire arabe, un terrain d’investigation très riche et qui rejoint les remords de vacances (tout ce qu’on n’a pas fait) ! Je me suis contenté de clicher quelques pochoirs, ailleurs, où je ne les attendais pas (contexte pas très urbain à première vue), dans Monchique, petite bourgade haut perchée, surmontée d’un couvent à l’abandon entouré de chênes liège où des restes d’azulejos évoquent presque une prophétie de street art ! Reste à savoir si ces pochoirs appartiennent à des artistes locaux ou de passage (le magnifique pochoir de K7 audio, il me semble l’avoir vu ailleurs). Quelques autres échantillons, plus politiques (les têtes coupées de personnalités décideuses, la sempiternelle silhouette du Che…), découverts à Silves… Repères, reconnaissance. Les peintures de rue, sur les murs, les trains, les palissades de travaux, les trottoirs, font partie du décor, c’est devenu naturel. Je les considère comme étant à leur place et s’adressant à moi (comme à tout passant, le public est celui de la rue), ils induisent une autre attitude de rue. On regarde autrement tout l’environnement urbain dès lors qu’on est attentif à cette créativité, à ces œuvres qui y sont exposées et qui requièrent notre attention. Plus que ça, qui interpellent et incitent à développer de nouvelles compétences : car comment, sinon, évaluer ce type de production artistique qui sera considérée comme nulle si on cherche à lui appliquer des méthodes de jugement inadéquat ? Quels points de comparaison, quels critères, quels sont les signes d’une œuvre de qualité ? Rien qu’en cherchant à répondre à ces questions, on entre dans une autre manière de regarder et de marcher en ville. La rue devient un lieu d’éducation aux valeurs individuelles, d’initiation aux valeurs esthétiques. Né dans la rue, une exposition institutionnelle. Pour le reste, je me méfie des processus de reconnaissance des arts populaires un peu condescendants. Du genre « on a longtemps considéré telle expression comme art mineur, aujourd’hui la critique a évolué et la considère comme art à part entière, voilà qui remet en cause les hiérarchies établies ». C’est sommaire et, finalement, ça n’explique pas grand-chose. (Richard Shusterman, « L’art à l’état vif »). Il n’y a pas de hiérarchie à respecter en soi, mais une certaine manière de s’y attaquer a aussi considérablement aidé les industries culturelles à amplifier leur emprise, leur offrant des armes faciles pour légitimer tout et n’importe quoi… Il faudrait déjouer les dynamiques de reconnaissance dont l’objectif est avant tout de maintenir les règles du jeu, de perpétuer le système hiérarchique qui a besoin de nouveaux postulants à faire patienter avant de les promouvoir… L’exposition à la Fondation Cartier n’est accompagnée d’un appareil critique ni original, ni puissant. Juste ce qu’il faut. Elle permet raisonnablement de se plonger dans l’histoire du mouvement graphiste, à New-York, de faire connaissance avec les témoignages de quelques pionniers filmés, de se familiariser avec quelques styles basiques (histoire d’indiquer que « tout ne se ressemble pas »).  De réévaluer à sa juste valeur le geste initial, les mouvements du début (dans les témoignages du catalogue imprimé, la description – sommaire- du premier tag de quelques célébrités du genre, est émouvante : souvent au marqueur noir, sur le dos d’un fauteuil, dans le coin discret d’un mur… et d’un coup on se rappelle qu’il fut un temps où le graffiti ne faisait pas partie du paysage).  La salle de projection – mais projeter des films est de plus incontournable dans les expositions, pourquoi ne pas se doter d’une vraie salle confortable – propose des documents intéressants. De quoi, aussi, se confronter au savoir faire, au raffinement et audaces des pratiques, à la personnalisation des démarches, aux gestuelles typiques, aux variantes, aux écoles différentes, à la contagion géographique et parfois vertigineuses (quand le graffiti devient, à Sao Paulo, autre chose, une manière littéralement de risquer sa vie en couvrant les murs de la ville de sa signature – c’est tout de même incroyable, d’un enjeu qui dépasse les questions de reconnaissance artistique !) La Fondation Cartier a commandé des interventions à des artistes et collectifs parisiens pour que, justement, ça ne reste pas une expo dans un musée. Des interventions régulières, vivantes, ont lieu sur des palissades, devant la Fondation… c’est bien, on n’a pas souvent l’occasion d’assister à l’exécution de ces témoignages urbains qui surgissent souvent, de la clandestinité, de la nuit…   Ernest Pignon Ernest : Siné Hebdo a la bonne idée de publier un entretien avec Ernest Pignon Ernest. Ce n’est pas du street art, mais de l’art qui va dans la rue, qui prend la rue comme support. Ce n’est pas né dans la rue, ça ne se situe pas sur le même plan quant au discours et à la stratégie. Il vaut la peine de comparer les discours, précisément, des writers présentés dans le catalogue de l’exposition de la Fondation Cartier et celui d’Ernest Pignon Ernest. Sans établir de hiérarchie de valeur, ce dernier a une explication et une présentation de son art plus élaborée, plus consciente de tous ses aspects, y compris historiques, sociologiques, de classe. Ernest Pignon Ernest, impressionné par Picasso a décidé qu’il ne pouvait plus peindre de la même manière, même pas sur le même type de support. Il a développé des interventions dans l’espace public, la rue, mais en venant d’une formation savante. (Les writers font souvent le cheminement inverse). Il a aussi travaillé le pochoir mais y a renoncé pour ne pas imposer une marque qui pourrait être jugée indésirable par les personnes impliquées par l’espace ainsi marqué. Il opte alors pour une pratique de dessins sérigraphiés et collés in situ. Cela permet de retirer, si ça dérange, ou de les laisser si on les adopte! Le lieu, la disposition, le représenté, rien n’est laissé au hasard et, en général, le contenu politique est explicite. Une de ses créations les plus célèbres date du temps de l’apartheid en Afrique du Sud:  plusieurs centaines d’individus africains noirs, presque grandeur nature, collés dans les rues de Nice où une délégation sud-africaine venait assister à un match des Springbohs… Maîtrise complète de son art et des règles du jeu de l’art, de son implication sociale, précision du placement urbain et de plus, il ne signe pas ses oeuvres. Considérant que ce qu’il vient coller – ses dessins sérigraphiés – n’est qu’une partie de l’oeuvre, l’autre partie c’est le mur, le lieu, l’environnement, et cela ne lui appartient pas. On voit que ce positionnement, et surtout cette absence de signature là où les writers amplifient la signature, les différences sont significatives et permettent de mieux réfléchir, par confrontation, aux caractéristiques, aux statuts respectifs de ces démarches… (PH) –  A visiter : Le site de l’association le M.U.R. (Modulable Urbain Réactif) – Le site d’Ernest Pignon Ernest

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L’art près de la plage

Allgarve’09 (Art Algarve 2009)

allgarveL’Algarve est surtout recherchée par les touristes pour son soleil et ses magnifiques plages. Sa population, rivée à ses activités de pêche en bordure d’océan ou pliée sur la terre sèche de ses collines, économies de misère, ne semble pas particulièrement préoccupée par l’art contemporain. Initier une manifestation récurrente consacrée aux formes actuelles des arts plastiques a donc du mérite, il est intéressant à constater comment elle s’implante, comment elle va, sur le long terme, trouver sa place (ou non). Dans une région aux paysages, marins, agricoles ou montagneux fascinants par leur aridité et luminosité minérales trop souvent traités superficiellement par le tourisme, l’exposition présentée au Musée Municipal de Faro intrigue par son intitulé : « Paysages Obliquas ». Une invitation à rentrer vraiment dans les environnements d’Algarve, en explorant, comme les artistes représentés dans ce musée, des relations « obliques » avec le paysage, des relations lentes, en profondeur. Des artistes qui ne se bornent pas à représenter des paysages mais qui, pour la plupart, pratiquent des relations paysagistes particulières. De manière emblématique, Richard Long, figure importante du land art, grand marcheur dans la nature. La marche est un pivot important de son œuvre, comme respiration inspirante, mais aussi comme « matière » première d’œuvre : les traces de pas, les empreintes laissées par son passage ont souvent été transformées en performances/oeuvres. Il réalise des interventions in situ ou importe dans les galeries des matériaux ramassés, sévèrement sélectionnés, qu’il dispose comme recomposition de l’âme des lieux d’où ils proviennent. Ainsi, dans la cour du musée, une digue de pierres, une route de cailloux aux teintes complémentaires, une coulée de granit. L’assemblage particulier joue sur les contraires, quelque chose d’éphémère et en même temps d’intemporel, immuable, entre deux points introuvables. Lothar Baumgarten (élève de Buys) est représenté par quelques photos en noir et blanc, des végétations tropicales évoquant des êtres vivants, d’étranges totems figés dans des scènes difficiles à déchiffrer. Malgré des matériaux qui ne sont pas sans similarité, rien à voir avec le travail d’Eric Poitevin, artiste français très immergé dans ce qui constitue la « paysannerie » de la Meuse. Ses grands formats d’herbes folles, de prairies sauvages, de graminées en terrains vagues subjuguent : il est très difficile de « tirer quelque chose » d’un ensemble aussi hétéroclite, illimité, indéterminé. Il a aussi réalisé des séries de photos consacrées au gibier, la chasse comme moyen mystérieux de s’approprier des forces occultes de la nature, des animaux tués, là aussi jeu de totems, manière de rentrer dans la peau de la bête que l’on tue, rappel des légendes et mythes liés aux corps assassinés de la chasse… Laurent Grasso (Lauréat 2008 du Prix Marcel Duchamp, en exposition actuellement à Beaubourg) reconstitue artificiellement la magie de l’aurore boréale. Caetano Dias représente le vertige infini qui s’empare d’une jeune fille sur fond de favela : comme manière de rappeler qu’il est des paysages impossibles à habiter, qui donne le tournis, qui exile intérieurement dans la rotation stérile. La gamine fait tourner son cerceau comme par défaut, par obligation, fatalité. Vacuité. Sur fond de petite musique mécanique. Les pastels d’Yvan Salamone, sur grands papiers, saisissent les paysages de l’activité industrielle. Lieux de transits de marchandises, d’humains, transformation de la vie, de l’environnement, des matières, comme sans vie, au moment où tout s’arrête. Des machines, des containers, des hangars. Remarquable travail des couleurs, vives et passées à la fois, atmosphères de vestiges. Le Portugais Pedro Calapez montre ce qu’il reste, dans le souvenir, de la complexité de certains paysages (ou de l’assemblage mental de plusieurs paysages pour n’en constituer qu’un seul) : un ensemble de carrés de couleurs, abstraction…. Une sélection parlante, intelligente, effectuée par le curateur Eric Corne. Art dans la rue. Il y a aussi, à Faro, une intervention plasticienne dans les rues, « Dialogue boxes on street windows »., qui réserve de bonnes surprises (avec participation d’élèves de l’école Artes Visuais da Universidade do Algarve).  Je n’ai pu tout voir ni tout noter (en regrettant l’absence de catalogue complet, détaillé). L’objectif est, en quelque sorte, de réhabiliter des façades abandonnées, des angles morts, des passages inactifs, des taudis, comme autant d’éléments contribuant à « repenser l’espace urbain ». Ça peut le faire, ça y contribue certainement sur le long terme, mais disons que la réalité rend l’intention quelque peu dérisoire. Il y a tellement de misères apparentes, l’art n’y fera rien… À épingler rapidement : une joyeuse intervention basée sur les pictogrammes, disproportionnés, envahissant et fragmentant tout l’espace urbain mental, juxtaposant leurs injonctions contradictoires, symbole de la paralysie. Lieu d’interdictions. Susanne Themlitz emballe une friche d’une immense toile rassemblant des détails de vie en appartement, des fenêtres, des morceaux d’immeubles, des morceaux de légumes, des plantes vertes, des aliments, des escargots… Une maison hantée est emballée de bandes de couleurs (Andreia Filipe) un peu techno. Une autre, aux vitres brisées, est recouverte de « muses » masculines (Alexandre Sequeira)… C’est vif et amusant, mieux senti que pas mal d’autres initiatives de ce genre. Dans l’ensemble, ces œuvres n’ont rien à voir avec le street art pourtant très actif dans la région. À Faro même et, apparemment, particulièrement dans une ville proche, Olhao, où de nombreux hangars et bâtiments en friche sont recouverts de peintures impressionnantes (pas eu le temps de documenter).  Mine de sel. Toutes les manifestations ne sont pas aussi intéressantes. « Timeless Territories » à Loulé, par exemple, désappointe par sa démarche. L’intention est d’emmener les visiteurs au fond d’une mine de sel, en partie encore en activité, par un petit ascenseur grillagé. Quelques œuvres sont éparpillées dans de vastes galeries sombres, à 230 mètres sous la terre. (9 installations vidéos et/ou photos). Il y a confusion entre l’impression causée par le lieu et le dispositif et la relation aux œuvres d’art. Celles-ci, même si l’hypothèse d’un fil rouge n’est pas exclue, ne gagnent rien à être découvertes et regardées là. Ca ne fonctionne pas, le public « flotte » aussi. Je m’attendais à un travail in situ plus original et plus en relation avec l’endroit, ses spécificités, son étrangeté…  Ou quelque chose de plus audacieux, un coup de force, la mine comme ready made…  A Loulé, toujours, au Convento de Santa Antonio, ne pas rater la vidéo de Francesco Vezzoli, « Estranhas Formas de Vida », joli dégommage de la mythique Amalia Rodriguez. Aussi, les photos en série, façon faussement industrielle, de Luis Palma où vous reconnaîtrez certains bungalows typiques des îles d’Algarve (Armona…)… Ca ne se bouscule pas. Entre les plages et ces lieux d’exposition, il semble y avoir une séparation étanche (mais il est hasardeux de juger sur le moment d’une visite ele-même rapide). (Programme complet).

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Caetano Dias :

Aux sèves et masques à gaz/Les nouvelles cavernes.

Promenade urbaine, 15 mai 2009

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 Introduction : Neurologie/Promenade/Set up/ En dépouillant la presse matinale, dans le train, lu ceci au niveau des pages « sciences & société » du journal Le Soir : « Neurologie. Deux systèmes actifs. Rêvassez, ça vous dopera le cerveau. » L’article se base sur des recherches de Kalina Christoff (Université Colombie-Britanique) étudiant l’activité cérébrale durant des exercices de concentration ou d’oisiveté. L’observation révèle que les opérations neurologiques, alors que le cerveau nous semble battre la campagne et tourner dans le vague, sont plus importantes, d’une amplitude plus large et profonde, de nature à régler des problèmes plus complexes que ce que demande, par exemple, la résolution d’un problème de mathématique lors d’un examen scolaire. Dès lors, la métaphore est filée un peu loin jusqu’à s’amuser à déclarer qu’un élève qui « baille aux corneilles » a plus de chance de trouver la solution qu’un studieux hyper concentré. J’ai assez rêvassé sur mes feuilles d’examen sans avoir étudié pour pouvoir affirmer que cette méthode ne donne rien de bon. Il s’agit bien de fonctionnements distincts. Dans un processus de long terme d’acquisition de connaissances, les périodes d’oisiveté sont nécessaires. La machine cérébrale semble alors effectuer une sorte de set up généralisé, remettant à jour toutes ses données, les combinant et les recombinant jusqu’à trouver de nouvelles combinaisons qui conduisent à débloquer des situations, déplacer des perspectives qui semblaient bouchées, faire poindre l’une ou l’autre idée qui remotive, redonne des raisons d’y croire et d’agir. C’est aussi un peu à cela que servent mes promenades urbaines. Opérer une déconnexion des problématiques qui exigent ne concentration au jour le jour tout en pratiquant une immersion dans un environnement et une activité d’attention « flottante » qui en recoupe les préoccupations de fond. Soit une immersion dans la vie d’une grande ville avec comme fil conducteur la rencontre de propositions artistiques, tout en observant le contexte, la vie dans les rues, les décors urbains ordinaires, les ambiances… Au menu, quelques galeries à visiter, des rues à parcourir, des lieux à découvrir, un repas en ville, une séance de séminaire (comment s’organise la pensée en ville), des galeries d’art… Démarrage en grotte. Un bon départ : petit détour par la galerie Vallois qui présente « Conatus : celui dans la grotte » de Boris Achour. Toute la galerie est habillée de papiers collés de couleurs vives, disposés en strates irrégulières (impression de pose étudiée pour restituer un dessin, l’idée d’un sous-sol travaillé en couches d’énergies désirantes) pour créer cet effet de caverne radieuse. On n’y disserte pas sur les ombres inquiétantes du dehors mais on se trouve là au fond d’un réceptacle qui recueille les couleurs cachées du dehors. Quelque part il y a un monde multicolore dont les ondes descendent jusqu’ici, dans la grotte, réceptacle idéal. L’espace est occupé par des stalactites impressionnantes (l’idée que l’on se fait du temps infini pour que se compose une stalactite réelle de calcaire, transpose à celles-ci, faites de couleurs progressivement condensées en pyramides inversées et tordues, l’impression de temps, que toute cette installation est l’aboutissement d’une longue gestation, comme pour un site souterrain naturel.). Le sol est balisé par des synthèses de feux de camp fluorescents. Il y a quelque chose d’irradiant. Les parois sont ornées de dessins géométriques, noir sur blanc, évoquant ces feuilles de jeux qu’il faut colorier selon des instructions précises pour découvrir le motif « camouflé » dans l’ensemble des formes. Néanmoins, ici, des formes très précises se distinguent, des pisseuses en positions diverses, la flaque noire constituant comme des formes géographiques à interpréter, des continents noirs à explorer, à reconnaître. Banane. Dans le «project room » de la galerie, Gilles Barbier présente « Banana Riders ». La banane est un indice récurrent dans le travail de l’artiste depuis sa réalisation « L’Usine de vaseline onirique » (titre à méditer). Déclaration de l’artiste dans la revue « Particules » : « … la théorie algorithmique de l’information (TAI) m’a fourni de précieux outils. Ma vision probabiliste de l’art y puise des concepts qui me permettent d’articuler le non-linéaire, le complexe, l’incertitude, voire l’absence de motif général. La TAI m’autorise à affronter l’idée de dépenser ma vie au service d’une œuvre dont je ne sais si elle forme un nuage vague de données gratuites, un automate cellulaire, un ensemble de bouclettes au sein d’un espace modulaire ou bien reliées en une grande boucle. » Sous un certain angle, « Banana Riders » ressemble bien à une boucle. Une oriflamme qui se bouffe la queue. Une centaine de bananes, moulées en résine et peintes à la main, en chevauchées aériennes, cavalcade de sorcières, chevauchées par de fringants et désuets cavaliers en redingotes et hauts de formes qui portent les étendards des agents chimiques (naturels ou non) qui donnent fières allures aux bananes volantes. Plus on se rapproche de la queue de cette charge de fruits, plus leur état se dégrade, ligne du temps suspendue dans les airs… Voilà déjà un bon viatique à rêvasser en déambulant dans les rues. Jusqu’à trouver, pas loin, hors galerie, une banane, une vraie, exposée soigneusement. En attente. Pigeons, masques à gaz. Dans la rue Cardinale, repéré plusieurs pochoirs de pigeons portant des masques à gaz. Les couleurs sont variées, selon le fond choisi, le rendu n’est pas toujours net, le figuratif s’estompe dans les coulures. J’en ai photographié trois, d’autres avaient fait l’objet d’un nettoyage. Il doit avoir une raison à leur présence groupée dans cette rue (sans doute est-ce lié à un vernissage qui s’y est déroulé) ? Bistrot. Une halte au « bistrot des Beaux-Arts », c’est aussi une pause dans une sorte de caverne d’où observer l’extérieur (par la vitre et ses rideaux, par un miroir) et les allées et venues entre intérieur et extérieur renseignent sur le rythme de vie du quartier. Des galeristes en attente de visiteurs, des peintres du bâtiment qui s’en jettent un en vitesse, des professeurs et des étudiants des Beaux Arts. Une vraie vie liée aux activités du coin, avec les habitants ou les usagers immédiats. On sent dans ce genre de grotte (aux parois aussi couvertes de peintures anciennes qui s’écaillent) que la ville se partage en deux grandes zones qui se superposent et qu’il y a des frontières. Il y une ville qui correspond à ce que Saskia Sassen appelle la ville globale (qui brasse les affaires globales, financières et de loisirs, et les touristes) et l’autre qui est la ville ancienne. Les deux, bien entendu, en maints endroits, se recoupent, s’interpénètrent. Une cour vitrée. Après une longue période de travaux, les Beaux-Arts de Paris réouvrent au public la Cour vitrée du Palais des études. L’inauguration est toute fraîche. Pour la circonstance, dans cette immense cour couverte, Giuseppe Penone a installé une « Matrice de Sève ». « Un sapin de 24 mètres de long scindé en deux dans sa longueur et dont le cœur évidé recueille une odorante résine d’épicéa ». C’est impressionnant. D’abord, l’objet naturel, brut, avec ses branches cassées, sa silhouette épineuse, son écorce rugueuse et sa taille qui lui permet d’occuper une place importante dans le lieu, en le mesurant (il n’est pas finalement « déposé », exposé, il mesure le sens de cette cour), tout ça crée un contraste avec le fini poli de la cour. Et puis ça le rejoint, l’arbre figurant une sorte d’épine dorsale nécessaire au lieu. (En rêvassant, des significations s’éveillent, se rencontrent). L’œuvre en elle-même a pour moi, directement, un aspect religieux. Il m’évoque ces reliques contenant du sang qui, en certaines occasions, se liquéfie. Ici, bien que l’arbre soit ouvert, tranché en deux parties séparées, l’artifice de l’art cherche à donner l’impression que la sève reste vive, bouillonnante. C’est la métaphore de la sève des études indispensables à la vie, au progrès, au futur, à nourrir l’arbre collectif de la connaissance. Placer une « Matrice de Sève » au cœur d’un bâtiment d’enseignement artistique qui est censé entretenir, à l’intérieur de l’écorce de ses classes, la matrice créative des arts, est en soi une belle image. Contraste : la bannière sur la grille qui alerte les consciences sur les dangers de marchandisation de l’enseignement artistique… Poisson. C’est vendredi, jour du poisson… Aux Bouquinistes, menu du marché, filets de maquereaux marinés sur avocade, mulet à la peau croustillante sur papeton d’aubergine avec huile d’olive, Sancerre fruité et juste ce qu’il faut dans le rêche… Voici une salle à l’intersection de la ville ancienne (très locale) et de la ville globale (traversée de flux qui délocalisent, déterritorialisent l’imaginaire urbain). À la fois des habitués et leurs tables réservés, des touristes de toutes les langues. La vue est dégagée sur une partie des quais et leurs bouquins exposés à tous les vents (vieux métier dehors, cuisine entre tradition et invention à l’intérieur, passages). Succession d’averses et d’éclaircies. L’accueil et le service sont agréables, parfois trop présents mais dans un sourire détendu bien qu’affairé. (Je me demande si, entrer seul dans ce genre d’établissement, la casquette sur les yeux, à la cause de la pluie chassée par le vent, mais en ressemblant à quelqu’un qui cherche l’incognito, installer son carnet et son bic pour prendre des notes, photographie les plats, n’est pas un bon plan pour être particulièrement soigné !?) Passe-murailles/ Photographe photographié. En plusieurs endroits de la ville, je me suis trouvé face à face avec des passe-murailles, des hommes en costards (pas tous les mêmes) sortant des murs, venant à la rencontre des passants. Indication que la ville comporte plusieurs dimensions, plusieurs vies ? Appel à rompre les murs qui séparent et cloisonnent la solitude ? Il faudrait pouvoir retrouver toutes les occurrences de ce passe-muraille, sont-elles réalisées par la même personne, le trajet qu’elles dessinent à-t-il une portée, s’inscrit-il dans une démarche, les lieux sont-ils choisis en raison d’une signification particulière (réflexion nourrie surtout lorsqu’il s’agit ainsi d’un motif entre le figuratif et le conceptuel). Ce n’est que dans le quartier de Belleville que j’ai rencontré plusieurs fois l’affiche « sin arte la vida seria un error », un seul échantillon au complet, non déchiré. Sur un mur conduisant vers une cour, à l’angle duquel un beau photographe réaliste prend le portrait de tous les passants, y compris les touristes et/ou les rêvasseurs comme moi qui viennent mater le quartier. (Juste en vis-à-vis d’un kiosque où les revues pornographiques sont affichées beaucoup plus en évidence que dans d’autres quartiers plus chics ou plus « globaux ». Est-ce une indication « sérieuse » quant à une réponse discutable sur des notions de « misère sexuelle » plus présente dans les quartiers populaires ?) Croisé aussi plusieurs autres pochoirs, comme des cachets, des blasons apposés à même le trottoir. Autre caverne. Après plusieurs heures exposées aux mouvements de la rue (aux flux urbains contradictoires locaux et globaux !), entrer dans la galerie Daniel Templon où expose Eric Fischl (Nouvelle Figuration) procure un peu de cette sensation que l’on éprouve en allant s’asseoir dans une église pour se reposer. L’espace de pénombre organise avec soin le jaillissement de formes sombres, bronzées, aux reflets cabossés parfois presque dorés, d’ombres géantes qui envahissent les murs, d’impressions de forces qui jaillissent vers le haut, d’élans en tous sens, mais aussi de poids, de silhouettes qui tombent. Une étrange danse figée balayée par des faisceaux lumineux. Là, la grotte n’est plus de couleurs, mais réunit les formes éprouvées, les vibrations qui luttent pour libérer la vie de ses gangues, les rites pour trouver de nouveaux élans et les ombres qui forment comme un barrage immatériel dont il est impossible de s’affranchir. Une confluence de primitif et de moderne. Les danseurs (bronze et tissu) évoquent la grâce déchaînée d’une invocation ancestrale, mais elle est réalisée à partir de photos récentes (prises par l’artiste) de danseurs brésiliens. Ces sculptures monumentales, réunissant techniques à l’ancienne et pratiques actuelles dans la manière de penser l’art, se situent entre le penseur torturé immobile dans l’effort et des corps possédés cherchant des issues dans leurs joies et leurs douleurs. Partageant allégresse et ramassant ensemble, compassion, ses victimes, ses victimes. Impressionnante, dans la petite salle de la galerie, l’installation de « Tumbling Woman », un corps de femme en chute posée au sol. La position donnée au corps, la solitude et le vide autour de cette posture et l’habile jeu de lumière, donne l’impression que ce corps continue de chuter, ne touche jamais vraiment le sol, l’impact fatal n’a pas lieu, il est retenu, comme s’il était soudain et miraculeusement détourné par une immense douceur qui vient protéger ce corps nu précipité dans l’abîme. Il s’agit d’une variante d’un hommage aux victimes du 11 septembre qui fut expose au Rockefeller Center de New York et « retirée après des plaintes du public. Certaines personnes avaient été choquées par la posture de la femme qui rappelle les chutes des victimes du World Trade Center. » Cabinets. Enfin, je constate que les WC ont toujours la cote, on les retire, ils reviennent ailleurs, s’installent selon un autre ensemble, autre alignement… Aperçu aussi en plusieurs endroits, et ce n’est pas la première fois, ce dragon se mordant la queue… (PH)

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