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Offrir l’art du livre

Le présent inopiné d’une œuvre. – Je prends livraison d’une œuvre de l’artiste Bolchakova, Galerie RTR. J’observe la pose de l’emballage protecteur, couches de pansements, fabrication rituelle d’une combinaison étanche pour permettre de voyager dans d’autres sphères, autant de gestes que je devrai défaire, faire à l’envers pour déballer l’œuvre et élucider un tant soit peu ce qu’elle viendra signifier chez moi. Je me demande en effet comment ce genre de « machin » (ça reste mal défini, heureusement) va supporter l’exportation, sortir du circuit de l’art, s’implanter, se greffer dans un intérieur étranger. C’est une artiste qui travaille par constellation d’objets, ses expositions impressionnent par le fourmillement et le morcellement d’images, de reliefs et bas-reliefs morcelés, d’imitations, de faux-fuyants, de liaisons multidirectionnelles, dans l’espace et le temps, entre les choses physiques, usuelles et leurs équivalents psychiques, affectifs, fantasmés. La manière de faire dérange les principes de listes et de collections. C’est entre la copie et la parodie, la statufaction des accessoires de l’ordinaire et l’embaumement du banal. Selon un surprenant procédé d’empreintes – saisir le vif des objets à l’instant où ils s’incrustent et établissent le contact avec le sensible de la personne qui les moule dans sa plasticité quotidienne  -, chaque chose touchée se transforme en ex-voto, prière pour échapper à la banalisation matérialiste. Alors, isoler un élément de ces ensembles iconographiques et le déporter, c’est, d’emblée, se vouer à contempler une présence qui n’existera que par l’absence de toutes les autres, une matérialisation du manque. La question est élémentaire, elle concerne la manière dont on installe une œuvre d’art dans son chez soi, et elle se pose autant pour la peinture et la sculpture qui peuvent se vendre en pièces uniques, indépendamment des autres créations de l’artiste. Dans ce cas-ci, séparer un élément revient à priver une phrase d’un mot nécessaire à son articulation, peut-on ainsi morceler ce travail d’artiste ? – Souvenir d’une vitrine, d’une collection, album de famille. – Je pense à la vitrine de mon grand-père qu’enfant nous regardions toujours avec fascination, envie. Il y avait rassemblé de nombreux témoins inanimés de son histoire, souvenirs de ses parents, de quelques sacrements, les temps de guerre, la découverte de l’Afrique, les mines du Katanga, la nature équatoriale, le passage de ses enfants. Quelques photos, des figurines exotiques, des pierres, des objets en ivoire, un éventail, des animaux en ébène, un paquebot en miniature, des vases, des graines, une fleur séchée, un chapelet, du précieux et du toc… Cela n’avait pas du tout l’apparence d’un fourre-tout, chaque figurant était à une place précise, en interaction avec les autres, et quand on regardait longtemps ça bougeait et ça parlait comme un cinéma, ça racontait notre grand-père en langage imagé, intraduisible en une langue rationnelle. Il était peu porté aux confidences, je l’entendais peu parler de sa vie intérieure, et là il organisait un système poétique inépuisable, l’âme de la maison, de la lignée. Lorsqu’il fallut procéder au partage des biens, les petits-enfants, pour garder une trace de l’émerveillement, soit retrouver un fragment d’enfance conserver dans cet agencement biographique du grand-père, se sont partagé le butin, chacun une bribe et chaque joyau pouvait redevenir babiole, le charme de l’ensemble rompu. Et la magie se dissout, bien que, dispersée en plusieurs descendants, elle pourrait y renaître, inspirer une création du même ordre. Mais, pour conserver l’aura du grand-père, il eut fallu conserver la vitrine dans sa totalité, œuvre intouchable transformée en mémorial.- De l’emballage à l’image mentale. – Comme pour tout cadeau que l’on déballe, l’agitation bruyante des enveloppes successives, le chant des plastique et papier l’un contre l’autre, mélange de crissement et de murmures soyeux, toute cette confusion de chiffons dépliés, rechiffonnés, écartés les uns après les autres pour libérer l’objet même, ressemble à un brouillard réparti en couches initiatiques, à travers lequel on cherche à deviner et où souvent, même si c’est bref, on se perd, on perd de vue ce que l’on attend (espère trouver). Avant même de décrire l’objet, de l’appréhender de manière raisonnée, il est touché, pris, soulevé. C’est une prise, que vaut-elle ? De manière très rapide, le cerveau croise les premières informations reçues des yeux et des mains et il enregistre un effet de contraste qui capte l’attention. Là où le regard identifie quelque chose d’assez lourd et de consistant, la main, très concrètement, dit tout le contraire : renversant de légèreté, on frôle l’inconsistance. On part d’une perception d’un matériau à soupeser, exigeant une contribution musculaire que l’on tente de calibrer et l’on finit par l’impression de caresser un souffle spirituel, ne requérant aucune intervention de quelque muscle que ce soit. Je peux discerner ce contraste et m’y arrêter parce que j’ai fait, précédemment et à des âges différents, des expériences similaires. La première (et la plus lointaine, voire la première) qui me vient à l’esprit se situe en forêt. Je tombe en arrêt devant la dépouille d’un oiseau, ailes écartées, épousant le sol. Un magnifique rapace. La mort est ici excitante parce qu’elle crée l’occasion de regarder de près, tout à son aise, une vie difficile d’approcher. C’est une belle prise aussi.  J’ai envie d’observer d’un peu plus près comment c’est fait, je m’accroupis pour le retourner et je m’attends à devoir fournir un effort face à une résistance matérielle, celle d’un poids mort significatif à ce stade de charogne. Et, à peine l’ais-je pris entre les doigts, par la pointe des plumes, qu’il se lève d’un coup, presque ressuscité, raide et ailes déployées, hyper léger, juste une parure de plumes retournant à son élément aérien pour une réincarnation, laissant dans les herbes grasses aplaties une grande quantité d’insectes achevant de se repaître de sa chair pourrie. Et c’est l’impression de toucher du doigt une âme d’oiseau rapace, celle qui lui permet de voler, planer, voir tout ce qui se passe au sol. De manière infime, on effleure alors ce qui constitue les énergies vitales totémiques. En déballant le cadeau d’art, je vois bien que cela a trait au livre, mais ce que j’ai en main crée la sensation bizarre de tenir physiquement une  image mentale de livre. – Economie du livre totémique. – C’est un livre et ça n’en est pas un : aucune page à tourner, il est scellé, vidé de l’intérieur, c’est une imitation, juste une coque. Un accessoire de théâtre ou de ces imitations kitsch qui décorent des vitrines de magasins et y figurent la place du livre. Mais qu’est-ce qui l’a rendu aussi léger et rigide (rigidité non cadavérique mais qui évoque l’adéquation rêvée entre la forme et l’objet, entre l’idée et sa matérialisation) ? Pour la légèreté, sans doute sa substance a-t-elle été absorbée, transbordée en d’autres supports (neurones…), elle est absente ou en voie de se reconstituer, le livre attend qu’on y réinjecte ce que l’on y a puisé, pour devenir un autre livre, se transformer, se connecter à d’autres neurones, ailleurs. Comme la dépouille de rapace, il attend un geste pour se réincarner. En ce qui concerne la raideur stylée – juste un trait qui traverse le champ de la représentation -, elle provient probablement du procédé qui a été appliqué au livre, une technique d’empreinte raffinée,   pénétrante, tout en feuilletage interne. Le livre est pris dans une sorte de glu plâtrée. Ce n’est pas un livre en plâtre. Le livre est bien là. Le liquide à empreinte s’est infiltré en lui, entre les feuilles, les fibres de papier, dans les lignes du texte, la ponctuation, la respiration, épousant le mince interstice entre la surface lisante et la surface lue. Le livre est moulé de l’intérieur, cherchant à épouser les traces des esprits lecteurs qui prennent possession de l’infini ramifié et stratifié que contient le livre. Le livre est ici sa propre empreinte et l’empreinte des énergies lectrices qui s’y sont exercées, immiscées. C’est un indice, un objet transitionnel, de passage, rejeté par les profondeurs qui ont dévoré sa chair à lire, et ne laisse remonter à la surface qu’un os blanc, flottant, un os d’esprit, ressemblant aux os de seiche.  Un os de livre, de bibliothèque engloutie. En même temps, c’est bien une image mentale du livre, le livre fantasmé tel que, avalé, mangé, digéré, il renaît dans le lecteur en facultés de (re)lire, continuer à lire et d’écrire, de raconter. Il se transforme en tablette vierge où s’écrire, se mirer et entretenir l’angoisse de la page blanche (tout livre lu, absorbé, passé dans les gênes, entretient cette angoisse-là qui est aussi une angoisse de lecteur, la possibilité de lire, comme le silence est la possibilité d’entendre et de faire la musique). Il ouvre de nouvelles zones imprimables dans l’organisation synaptique du cerveau. Et sur la surface de cette tablette libre, on voit que le livre originel a perdu ses caractères d’imprimeries, il a déjà été recouvert par un autre récit, porté par une de ces écritures automatiques sans fin, irrigué par une encre qui s’illusionne sur sa pérennité à l’égal du sang dans les veines, une écriture manuscrite récitant ses sourates (laïques) personnelles et intimes. Abstrait. Illisible. Qui ne veut rien dire ? Cela peut être la première impression, celle de gribouillage dépourvu de sens. Mais ça ne tient pas la route longtemps, car ça imite rudement bien une écriture réelle. Ça ressemble à de vrais mots, de vraies phrases, cela a toutes les caractéristiques d’une écriture authentique. Il n’y manque pas cet aspect sismographe, ce rythme calligraphique vivant, diversifié, différencié, qui traduit les vibrations qui traversent l’être. C’est une écriture de rêve. Je veux dire : à la manière dont une page écrite peut apparaître dans un rêve. Il est impossible de la décrypter mot à mot, d’identifier son écriture et pourtant on sent et on sait ce qu’elle signifie. C’est une image explicite même si l’accès au message signifié est réservé au seul rêveur ou rêveuse qui l’engendre dans son activité onirique nocturne. Un tiers n’arrivera jamais à la décoder, il ne détient pas les clés pour relier cette symbolisation aux choses qu’elle désigne. On peut toujours essayer toutes sortes de trucs utilisés pour craquer les codes (regarder dans un miroir, etc.), rien n’y fait. (PH) – Site Galerie Russian Tea Room – Site Anastatia Bolchakova

 

 


 

 

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Puces, cachettes et intervalles

Anastasia Bolchakova, « Relative* Show Room », Installation, bazar évolutif. Galerie RTR, 14/09/10 au 16/10/10 (* qui rattache un élément à une proposition ou deux propositions l’une à l’autre).

Anastasia Bolchakova, « Relative* Show Room », Installation, bazar évolutif. Galerie RTR, 14/09/10 au 16/10/10 (* qui rattache un élément à une proposition ou deux propositions l’une à l’autre).

L’espace de la galerie, rez et cave, a été transformé de fond en comble. Pendant plusieurs jours, l’artiste a travaillé sur place, sous forme d’atelier ouvert. Il y avait des heures de visite durant lesquelles il était possible de venir voir le processus à l’œuvre et, probablement, discuter, poser des questions et, forcément, s’impliquer, infléchir involontairement, par le fait même d’intervenir… Le lieu ne ressemble plus à une galerie d’art mais à une boutique improvisée, devanture de fortune, et fonctionne comme ces puces où l’on a toujours l’impression ou l’espoir de dénicher l’objet rare, inattendu, la pièce de collection. Ici, en embrassant l’aspect global, l’œil retire d’abord l’impression d’un ensemble hétéroclite de choses à priori sans valeur. Néanmoins, l’endroit et l’agencement dégagent une sensation de magie immédiate. Tout baigne dans un climat lumineux d’aubaine, d’ailleurs, d’un autre temps, c’est gorgé de possibles. On peut imaginer l’énergie incroyable qu’il a fallu pour amener ici une telle quantité d’objets : le collectage, le ramassage, actions qui implique déjà une lecture des objets, un décryptage de ce qu’ils disent, racontent, évoquent, en quoi ils font résonance avec l’artiste. Les rassembler, les transporter, les entreposer comme une matière première. Ensuite, un travail archéologique commence, il faut examiner de près, étudier la morphologie, recomposer les histoires, les parcours, faire parler les formes, les traces, les marques, interpréter. Révéler la charge émotive oubliée, estompée, éreintée. Et l’interprétation déclenche l’envie de transformer, de modifier ou de transposer en d’autres supports, de créer d’autres objets découlant des premiers récupérés. Ce n’est pas une simple accumulation –, – je mets de tout en vrac et ça dira bien quelque chose -, ce n’est pas un rébus. C’est un atelier où la vie dépose les objets, les images qu’elle happe, c’est la mémoire vue comme un magasin d’objets trouvés. Tout s’empile et forme des groupes, des associations comme dans les rêves. En plusieurs couches. En profondeur. Avec des zones qui font écran, des gros plans, des cascades, des métaphores, des métonymies. Mais rien ne dort dans la boutique. Le travail de l’artiste est continu qui consiste à donner une nouvelle vie à ces objets, un nouveau lustre, une nouvelle utilité. On crée ici un marché parallèle, une autre économie. Des souvenirs, des fétiches, des bribes de nature, des presque rien, des jouets amputés, une vielle K7 sont remballés et mis en vitrine. Ils sont de nouveau à disposition, quiconque peut les investir, leur inventer des usages inédits, ils sont vierges, fantastiques. Ils sont exposés à différentes étapes de la transformation. Certains sont encore ou déjà dans des valises, ils arrivent ou ils partent, ça circule, il y a un vrai commerce. Sans déplacement, emballage, déballage, expédition, réception, repassage, le sens ne se forme pas, les objets ne s’impriment pas. Les tentatives de lecture des objets donnent lieu à des tableaux, des croquis, des suites de signes, de gribouillis, des sentences, des avis. Les strates créent des effets d’art surprenants de surfaces, volumes et textures, superposition de cartons, dessin collé, os alignés… Toute une histoire de l’art s’esquisse dans le dispositif faussement aléatoire où surgissent des éléments biographiques plus évidents, puissants. Des effets qui semblent plus personnels, des souvenirs de famille, des marques laissées par une histoire collective, un pays bien précis. Finalement rien n’est vague et rien ne semble gratuit. Tout semble relié. Ce linge grossier qui évoque une forme de machine aérienne, de masque ou d’organe mutilé. Ce groupe de prises électriques en sculpture plurielle sur le mur, affranchies. Cette suspension de sous-vêtements, d’intimités figées, rêves vides, nuages sans fantasme. Ces objets qui semblent sortir des parois, une chevelure, des gants cruels. Des lunettes sous cellophane, de nouveaux yeux, nouveaux regards. Rien n’est évident. Mais ce qui compte est que l’artiste est là en train de « relativiser », elle expose son bric-à-brac essentiel, son hétérogène matériau, et elle investit la galerie de son énergie pour rattacher, connecter, faire parler. Elle y travaille, elle est à l’œuvre. Il y a de la vraie exhibition, ça performe. J’ai l’impression qu’en repassant quelques jour après, il y aura des déplacements, de nouvelles dispositions, d’autres ordres et désordres et que l’ensemble n’est pas jeté en pâture pour que le visiteur interprète à sa manière. Ce ne sont pas des objets abandonnés qui attendent l’intérêt et l’intervention du visiteur comme dans certaines formes conceptuelles ou fluxus mettant en scène le rien, le hasard, la poésie du quotidien. L’artiste est en train d’y travailler, de les transformer, de les rattacher les uns aux autres, une proposition s’ébauche, je regarde l’ensemble comme si devait en surgir un message puissant, bouleversant, qui est là sans être vu, caché, quelque chose en gestation dans quoi je n’ai pas à créer d’interférence, comme si ce qui se passait là était la macération de souvenirs, d’objets mentaux familiers à partir desquels l’artiste construit son identité, les liens entre la proposition que le monde lui fait dans son fourmillement et la proposition de création de soi qu’elle renvoie, en image, au monde. C’est bruissant de signes en gestation, les objets ne figent rien, c’est une grammaire malléable, plastique. Le regroupement indéterminé de tels objets, certains encore dans leur gangue quasi morte, juste frétillants, certains déjà déplacés dans un ailleurs mental (les petites culottes et les gaines suspendues), font surtout apparaître la force des intervalles entre chacun d’eux. L’artiste parvient à créer l’illusion que cette concentration et ramification d’intervalles, de vides entre chaque objet – perçus comme tels pour le visiteur tel que moi étranger à l’histoire de l’artiste -, est une force, une énergie tangible, une plasticité qu’elle œuvre et qui la met en œuvre, le vide entre les choses à partir duquel le cerveau invente une identité. (PH) – Le blog d’Anastasia Bolchakova – Galerie RTR – J’avais vu Anastasia Bolchakova pour la première fois, sur le trottoir du 104, à l’occasion de Slick 2009 : voir l’article. –