Archives de Tag: Algarve et art contemporain

Confessionnal d’un nouveau type

Fernanda Fragateiro, « Expectativa de uma paisagem de acontecimentos #3 », 2009, Igreja da Misericordia, Silves (Portugal, dans le cadre d’Art Algarve 2009))

chapelle2L’effet aérien et brillant évoque celui d’une apparition, quelque chose qui est peut-être là, qui interpelle, mais sans certitude – le passage du soleil aveuglant à la pénombre douce de la chapelle fait que l’œil ne saisit pas directement s’il y a quelque chose à voir, et si oui de quoi il s’agit. Cela m’évoque, confusément, le clinquant et l’empesé liturgique (les calices et autres ciboires précieux, les autels et tabernacles rutilants, les candélabres, les dorures, les robes décorées, scintillantes, l’envol d’encens, les clochettes, les choeurs…), des souvenirs de messes, un passé de pratiques religieuses. Ça ressemble aussi à ces bouquets de lumières vers lesquels on vient allumer des cierges pour amplifier le peuple des petites flammes votives, entretenir la foi, les souvenirs… Mais cette impression est fugitive, préambule fugace qui, néanmoins, donne du sens à toute la profondeur spirituelle de cette installation. Un angle droit, posé au sol et s’élevant dans le vide de la chapelle. Chaque partie de l’angle, l’horizontale comme la verticale, peut être pris d’abord comme le reflet de l’autre. Jeu d’ombre. Une grille de 825 parallélépipèdes d’aluminium  lissé, miroitant. Une grille comme un filet mathématique, un tissu neuronal de plaquettes identiques, et en même temps une incroyable dentelle. Les éléments, en décalage géométrique (rangées alternées), sont agencés pour refléter l’immatériel qui passe dans l’intervalle vide des éléments en vis-à-vis et renvoyer les bribes de manifestations de vie happés par le canevas du plan opposé. (Transcendant la manière dont les doigts se croisent en la prière, dont les regards biaisent avec le réel et l’irréel quand ils plongent en l’être). Jeu complexe de miroir qui diffracte l’image de ce qui s’y projette, la spiritualise, l’achemine vers le royaume des ombres. Ce dispositif minimal et rigoureux, érigé là comme outil pour établir la preuve ou non qu’en ce lieu sacré passent des esprits et s’effectue le commerce avec l’au-delà devient aussi une porte par laquelle l’image des visiteurs est happée, transformée, absorbée par les plaquettes réfléchissantes et conduites « ailleurs ». Une grille à travers les mailles de laquelle s’incarnent et se désincarnent les flux de vie (couleurs, images, déplacements fluides de corps invisibles, aura des individus attentifs à l’esprit du lieu…). Mystère. Par les deux portes de la chapelle, les lumières de la ville rentrent, le vent fait onduler le plan vertical. Le déplacement des corps dans les faisceaux lumineux crée des effets de couleurs et de luminosité remarquables sur la sculpture, des projections. La sculpture, recevant ces manifestations, change de matière et de nature, se fait « paysage d’événement », d’apparition, relève soudain de l’intangible. Ce sont des effets semblables à ce qui se passe à la surface de l’eau quand le reflet d’une figure humaine s’y pose tranquille jusqu’à ce qu’un coup de brise la parcellise, l’éparpille. Y a-t-il encore une surface réfléchissante en tant que tel ? Où s’en va l’image ? Que devient-elle ? Ces plissements qui la déforment et l’emportent, l’évanouissent vont-ils révéler quelque chose d’inconnu, d’inédit sur le monde des images ?  Moment de magie. – Bien sûr, ce n’est pas sans ressemblance avec les grillages des confessionnaux qui servent à libérer et enfermer ce que contiennent les coeurs et les espaces mentaux: sauf qu’ici tout l’incontrôlé des êtres qui s’y reflètent comme autant de petits aveux joyeux, est amené en quelque sorte à la lumière, est visible à l’infini, moiré sur les 825 plaquettes, comme sur un miroir une buée attestant la réalité de la vie organique… Plus une tombe (le confessionnal qui engloutit) mais un vaste écran ajouré, où convergent les vies intérieures. Une désacralisation précieuse qui ne sacrifie pas l’enchantement. (Je sais peu de chose sur l’artiste : née en 1962, vit et travaille à Lisbonne, semble multidisciplinaire, aurait collaboré à des travaux modernisant la pratique traditionnelle de l’azulejo, est représentée par une galerie madrilène… ) (PH) – Le site de Fernanda Fragateiro

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L’art près de la plage

Allgarve’09 (Art Algarve 2009)

allgarveL’Algarve est surtout recherchée par les touristes pour son soleil et ses magnifiques plages. Sa population, rivée à ses activités de pêche en bordure d’océan ou pliée sur la terre sèche de ses collines, économies de misère, ne semble pas particulièrement préoccupée par l’art contemporain. Initier une manifestation récurrente consacrée aux formes actuelles des arts plastiques a donc du mérite, il est intéressant à constater comment elle s’implante, comment elle va, sur le long terme, trouver sa place (ou non). Dans une région aux paysages, marins, agricoles ou montagneux fascinants par leur aridité et luminosité minérales trop souvent traités superficiellement par le tourisme, l’exposition présentée au Musée Municipal de Faro intrigue par son intitulé : « Paysages Obliquas ». Une invitation à rentrer vraiment dans les environnements d’Algarve, en explorant, comme les artistes représentés dans ce musée, des relations « obliques » avec le paysage, des relations lentes, en profondeur. Des artistes qui ne se bornent pas à représenter des paysages mais qui, pour la plupart, pratiquent des relations paysagistes particulières. De manière emblématique, Richard Long, figure importante du land art, grand marcheur dans la nature. La marche est un pivot important de son œuvre, comme respiration inspirante, mais aussi comme « matière » première d’œuvre : les traces de pas, les empreintes laissées par son passage ont souvent été transformées en performances/oeuvres. Il réalise des interventions in situ ou importe dans les galeries des matériaux ramassés, sévèrement sélectionnés, qu’il dispose comme recomposition de l’âme des lieux d’où ils proviennent. Ainsi, dans la cour du musée, une digue de pierres, une route de cailloux aux teintes complémentaires, une coulée de granit. L’assemblage particulier joue sur les contraires, quelque chose d’éphémère et en même temps d’intemporel, immuable, entre deux points introuvables. Lothar Baumgarten (élève de Buys) est représenté par quelques photos en noir et blanc, des végétations tropicales évoquant des êtres vivants, d’étranges totems figés dans des scènes difficiles à déchiffrer. Malgré des matériaux qui ne sont pas sans similarité, rien à voir avec le travail d’Eric Poitevin, artiste français très immergé dans ce qui constitue la « paysannerie » de la Meuse. Ses grands formats d’herbes folles, de prairies sauvages, de graminées en terrains vagues subjuguent : il est très difficile de « tirer quelque chose » d’un ensemble aussi hétéroclite, illimité, indéterminé. Il a aussi réalisé des séries de photos consacrées au gibier, la chasse comme moyen mystérieux de s’approprier des forces occultes de la nature, des animaux tués, là aussi jeu de totems, manière de rentrer dans la peau de la bête que l’on tue, rappel des légendes et mythes liés aux corps assassinés de la chasse… Laurent Grasso (Lauréat 2008 du Prix Marcel Duchamp, en exposition actuellement à Beaubourg) reconstitue artificiellement la magie de l’aurore boréale. Caetano Dias représente le vertige infini qui s’empare d’une jeune fille sur fond de favela : comme manière de rappeler qu’il est des paysages impossibles à habiter, qui donne le tournis, qui exile intérieurement dans la rotation stérile. La gamine fait tourner son cerceau comme par défaut, par obligation, fatalité. Vacuité. Sur fond de petite musique mécanique. Les pastels d’Yvan Salamone, sur grands papiers, saisissent les paysages de l’activité industrielle. Lieux de transits de marchandises, d’humains, transformation de la vie, de l’environnement, des matières, comme sans vie, au moment où tout s’arrête. Des machines, des containers, des hangars. Remarquable travail des couleurs, vives et passées à la fois, atmosphères de vestiges. Le Portugais Pedro Calapez montre ce qu’il reste, dans le souvenir, de la complexité de certains paysages (ou de l’assemblage mental de plusieurs paysages pour n’en constituer qu’un seul) : un ensemble de carrés de couleurs, abstraction…. Une sélection parlante, intelligente, effectuée par le curateur Eric Corne. Art dans la rue. Il y a aussi, à Faro, une intervention plasticienne dans les rues, « Dialogue boxes on street windows »., qui réserve de bonnes surprises (avec participation d’élèves de l’école Artes Visuais da Universidade do Algarve).  Je n’ai pu tout voir ni tout noter (en regrettant l’absence de catalogue complet, détaillé). L’objectif est, en quelque sorte, de réhabiliter des façades abandonnées, des angles morts, des passages inactifs, des taudis, comme autant d’éléments contribuant à « repenser l’espace urbain ». Ça peut le faire, ça y contribue certainement sur le long terme, mais disons que la réalité rend l’intention quelque peu dérisoire. Il y a tellement de misères apparentes, l’art n’y fera rien… À épingler rapidement : une joyeuse intervention basée sur les pictogrammes, disproportionnés, envahissant et fragmentant tout l’espace urbain mental, juxtaposant leurs injonctions contradictoires, symbole de la paralysie. Lieu d’interdictions. Susanne Themlitz emballe une friche d’une immense toile rassemblant des détails de vie en appartement, des fenêtres, des morceaux d’immeubles, des morceaux de légumes, des plantes vertes, des aliments, des escargots… Une maison hantée est emballée de bandes de couleurs (Andreia Filipe) un peu techno. Une autre, aux vitres brisées, est recouverte de « muses » masculines (Alexandre Sequeira)… C’est vif et amusant, mieux senti que pas mal d’autres initiatives de ce genre. Dans l’ensemble, ces œuvres n’ont rien à voir avec le street art pourtant très actif dans la région. À Faro même et, apparemment, particulièrement dans une ville proche, Olhao, où de nombreux hangars et bâtiments en friche sont recouverts de peintures impressionnantes (pas eu le temps de documenter).  Mine de sel. Toutes les manifestations ne sont pas aussi intéressantes. « Timeless Territories » à Loulé, par exemple, désappointe par sa démarche. L’intention est d’emmener les visiteurs au fond d’une mine de sel, en partie encore en activité, par un petit ascenseur grillagé. Quelques œuvres sont éparpillées dans de vastes galeries sombres, à 230 mètres sous la terre. (9 installations vidéos et/ou photos). Il y a confusion entre l’impression causée par le lieu et le dispositif et la relation aux œuvres d’art. Celles-ci, même si l’hypothèse d’un fil rouge n’est pas exclue, ne gagnent rien à être découvertes et regardées là. Ca ne fonctionne pas, le public « flotte » aussi. Je m’attendais à un travail in situ plus original et plus en relation avec l’endroit, ses spécificités, son étrangeté…  Ou quelque chose de plus audacieux, un coup de force, la mine comme ready made…  A Loulé, toujours, au Convento de Santa Antonio, ne pas rater la vidéo de Francesco Vezzoli, « Estranhas Formas de Vida », joli dégommage de la mythique Amalia Rodriguez. Aussi, les photos en série, façon faussement industrielle, de Luis Palma où vous reconnaîtrez certains bungalows typiques des îles d’Algarve (Armona…)… Ca ne se bouscule pas. Entre les plages et ces lieux d’exposition, il semble y avoir une séparation étanche (mais il est hasardeux de juger sur le moment d’une visite ele-même rapide). (Programme complet).

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Caetano Dias :