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Chérie, l’accordéon m’a samplé

Andrea Parkins, « Quick-drop », Creative Source, UP1972

 

 

Je suis saisi par la force du nouvel enregistrement de cette extraordinaire musicienne qui bouleversa la culture accordéoniste*, par une syntaxe d’improvisation innovante, d’une modernité que l’on croyait refusée à cet instrument, au sein du trio explosif d’Ellery Eskelin (« Jazz Trash », « One Great Day… »). Et ce ne sont pas que les souvenirs, (premiers albums écoutés autour de 1995, concert au Vooruit, et de se rendre compte que j’en arrivais presque à oublier…) qui émeuvent : mais l’impression d’une pensée-musique qui n’a cessé de travailler son propos, ses formes, ses questions, ses problématiques, en toute liberté. De même, je constate que la trace de cette musique déposée en moi il y a plus de 10 ans, n’est pas restée à la même place, s’est déplacée, intégrée à d’autres formes, c’est peut-être pour cela que le souvenir en était occulté… Au contraire des musiciens que l’on retrouve toujours dans le même moule, fidèle à son canevas d’improvisation, Andréa Parkins ne s’est pas figée, elle na cessé son exploration, la remise en cause de ses phrases, de pétrir ‘linstrument. Elle a poussé encore plus loin l’association accordéon électronique-sampler-ordinateur. L’intégration des trois entités est plus aboutie, intime, elles ne forment qu’un seul organe-instrument. Avec une respiration puissante, polymorphe, pluridirectionnelle. Une respiration disloquée, diffractée, non pas brimée et dispersée, mais disloquée pour être délocalisée et multipliée, pour que ça respire en même temps en plusieurs endroits différents, à des rythmes différents. L’accordéon multiplicateur de respirations. Hyper ventilation matricielle capable de réveiller toutes les chimères, de capter et gonfler tous les démons qui galopent dans nos arrières salles cérébrales, de les sampler, de les projeter dans des scènes musicales impromptues, vibrantes… Les autres instruments sont la clarinette, la contrebasse, colonne d’air et cordes frottées pour amplifier les possibles respiratoires. J’adore la première plage, comme un flash, grisant, le choc répété avec une belle vague  (vague que je percute en boucle, au détriment des autres, parfois plus déchiquetées, mais où l’accordéon revient parfois comme un tremblement de tous les rêves, guirlande de signaux d’au-delà, étrange valse malaxée par des ovnis, hallucinations, étreintes de phénomènes naturels saisissants) compacte, envahissante. Une déferlante vitaminée d’hétérogénéité de matières sonores à priori incompatibles. Et dans leur chute chaotique, en jouant sur les contusions et les frictions, la musicienne organise, ordonne, tarnsforme les arêtes en roues dentelées qui partagent leur mouvement, les émoussent pour opérer des glissades vers des terrains d’entente abrasive. Expansive. La rythmique pneumatique de l’accordéon, les collisions fantomatiques du sampler, la gigue chaotique de l’ordinateur (projection mentale de la structure sonore qui habite de la musicienne, son ADN) créent l’impression que les instruments échangent leurs âmes. La contrebasse devient sampler. La clarinette se change en accordéon… Cette imbrication des uns et des autres en un seul poumon musical, tordu, trash, baroque, entre nature et cyber, crée de l’air, de la liberté. Fraîcheur. 

*Elle n’est bien sûr pas la seule à avoir secoué l’accordéon; mais elle a apporté une consistance, et une persévérance rares dans l’élaboration d’un registre particulier au sein de musiques où, jusqu’ici, l’accordéon était anecdotique ou pièce rapportée; à voir comment elle construit un vocabulaire accordéon-jazz, un swing morcelé, haletant et lyrique avec Eskelin; Guy Klucevsek est parti vers d’autres horizons personnels, Miss Murgatroïd a pulvérisé l’accordéon le temps de deux albums puis s’est assagie… 

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