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La trame accordéon

Andrea Parkins, « Faulty (Broken Orbit) »

faulty C’est l’adaptation pour CD d’une installation sonore effectuée dans une galerie d’art à New York. Andrea Parkins m’intéresse beaucoup pour son travail sur l’accordéon (depuis un très ancien concert entendu au Vooruit où elle accompagnait Eskelin).  L’accordéon est toujours présent mais dans un dispositif entre l’installation sonore et la musique d’investigation domestique. Andrea Parkins manipule des objets quotidiens et des surfaces familières, usuelles, d’une maison, d’une cuisine… Elle module la plasticité disparate du bruitage quotidien. C’est un peu perturbant parce que si cela évoque bien un monde connu, même de loin – des sonorités font penser à des actes, des gestes, des manipulations ménagères, des ustensiles, au toucher de certaines matières, aux résonances de tel outil sur tel revêtement, aux hoquets électroniques d’un robot – le rendu est très différent, très éloigné aussi des bruits quotidiens tels qu’on les connaît. En tout cas, dans la vraie vie, ils sont discrets, ténus, diffus, comme accidentels. Rien de tout ça avec cet enregistrement. J’imagine, par exemple, que les surfaces deviennent sonores grâce au placement de micros et au frottement, au toucher de la musicienne, directement, ou par objet interposé. En tout cas, il y a contact. La frontière entre l’objet et la main est bouleversée, les frottements donnent des formes, induisent des développements, des transformations de l’accidentel, favorisent l’émergence d’un rythme, en même temps que s’installe une porosité entre ces objets et le monde proprement musical, il y a construction d’un vocabulaire sonore. J’éprouve un certain désarroi pour en évaluer la réussite (contrairement à ce qui se produit avec les meilleurs Voice Crack), tout en reconnaissant que se dégage une atmosphère particulière, forte. Hantée. (Mais ce n’est pas totalement inédit, il y a souvent ce caractère dans ces tentatives de recyclages, de faire musiquer les objets banals de tous les jours). Sauf qu’il y a l’accordéon connecté à tout ça. Il traîne dans les tréfonds de tous les morceaux (assez longs) comme un sous-marin. Ou tout en haut, au-dessus de la surface sonore, comme un ballon voyageur à la dérive. Il capte les ondes, récolte les vibrations périphériques, toutes les secousses des objets et surfaces manipulés déversent en lui, en ses soufflets électriques, des rubans sonores ondulants, monochromes. Il avale et recrache, essaie des harmoniques faussées, des distorsions chancelantes magnétiques qui attirent, des oscillations dansantes un peu barges qui absorbent dans du liant, juste un courant minimal qui balaie et rassemble tout l’épars dans un même flux hésitant, stagnant. Des chants mutiques, balbutiants, troués et aigus, le genre que l’on prêterait facilement à d’imperceptibles phénomènes paranormaux, la visite d’ombres immatérielles, venues d’autres dimensions, le passage d’êtres et d’objets « revenant », des âmes sonores enfin libérées, futiles, insaisissables, justes des filets sonores, des flashs, des drones sourds. Tout le dispositif semble calculé pour « faire parler » les dimensions cachées de l’accordéon (dont n’apparaissent et ne sont sculptés que les feedback), il est au centre, à la même place, strictement, que le corps de l’artiste, ils se superposent, s’équivalent, ils soufflent et résonnent de la même manière. Identité. Idée. C’est par cette juxtaposition, cet change de corps et d’identité entre elle et l’instrument qui fait basculer la musique dans une fiction, qu’elle raconte, murmure des histoires brisées, (inter)rompues. L’accordéon se coule ainsi dans l’étrangeté de la texture quotidienne des choses et des fantômes. Ondes parmi les ondes. Je voulais surtout dire que je ne parviens pas à me décider si l’entreprise est réussie (sans doute qu’il y a du flottement, le discours n’est pas ferme, il y a exploration), pourtant elle attire mon écoute, je l’écoute en plusieurs situations, au calme recueilli, affairé à la cuisine, dans le tumulte des transports en commun, pour essayer de le faire parler par rapport à des contextes. Qu’importe le jugement final, l’important est bien là : susciter l’écoute, l’envie d’examiner de quoi c’est fait. Andrea Parkins est de toute façon une musicienne qui mérite l’attention. (PH) – Andrea Parkins en médiathèqueAvec Eskelin – Andrea Parkins vidéos

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Chérie, l’accordéon m’a samplé

Andrea Parkins, « Quick-drop », Creative Source, UP1972

 

 

Je suis saisi par la force du nouvel enregistrement de cette extraordinaire musicienne qui bouleversa la culture accordéoniste*, par une syntaxe d’improvisation innovante, d’une modernité que l’on croyait refusée à cet instrument, au sein du trio explosif d’Ellery Eskelin (« Jazz Trash », « One Great Day… »). Et ce ne sont pas que les souvenirs, (premiers albums écoutés autour de 1995, concert au Vooruit, et de se rendre compte que j’en arrivais presque à oublier…) qui émeuvent : mais l’impression d’une pensée-musique qui n’a cessé de travailler son propos, ses formes, ses questions, ses problématiques, en toute liberté. De même, je constate que la trace de cette musique déposée en moi il y a plus de 10 ans, n’est pas restée à la même place, s’est déplacée, intégrée à d’autres formes, c’est peut-être pour cela que le souvenir en était occulté… Au contraire des musiciens que l’on retrouve toujours dans le même moule, fidèle à son canevas d’improvisation, Andréa Parkins ne s’est pas figée, elle na cessé son exploration, la remise en cause de ses phrases, de pétrir ‘linstrument. Elle a poussé encore plus loin l’association accordéon électronique-sampler-ordinateur. L’intégration des trois entités est plus aboutie, intime, elles ne forment qu’un seul organe-instrument. Avec une respiration puissante, polymorphe, pluridirectionnelle. Une respiration disloquée, diffractée, non pas brimée et dispersée, mais disloquée pour être délocalisée et multipliée, pour que ça respire en même temps en plusieurs endroits différents, à des rythmes différents. L’accordéon multiplicateur de respirations. Hyper ventilation matricielle capable de réveiller toutes les chimères, de capter et gonfler tous les démons qui galopent dans nos arrières salles cérébrales, de les sampler, de les projeter dans des scènes musicales impromptues, vibrantes… Les autres instruments sont la clarinette, la contrebasse, colonne d’air et cordes frottées pour amplifier les possibles respiratoires. J’adore la première plage, comme un flash, grisant, le choc répété avec une belle vague  (vague que je percute en boucle, au détriment des autres, parfois plus déchiquetées, mais où l’accordéon revient parfois comme un tremblement de tous les rêves, guirlande de signaux d’au-delà, étrange valse malaxée par des ovnis, hallucinations, étreintes de phénomènes naturels saisissants) compacte, envahissante. Une déferlante vitaminée d’hétérogénéité de matières sonores à priori incompatibles. Et dans leur chute chaotique, en jouant sur les contusions et les frictions, la musicienne organise, ordonne, tarnsforme les arêtes en roues dentelées qui partagent leur mouvement, les émoussent pour opérer des glissades vers des terrains d’entente abrasive. Expansive. La rythmique pneumatique de l’accordéon, les collisions fantomatiques du sampler, la gigue chaotique de l’ordinateur (projection mentale de la structure sonore qui habite de la musicienne, son ADN) créent l’impression que les instruments échangent leurs âmes. La contrebasse devient sampler. La clarinette se change en accordéon… Cette imbrication des uns et des autres en un seul poumon musical, tordu, trash, baroque, entre nature et cyber, crée de l’air, de la liberté. Fraîcheur. 

*Elle n’est bien sûr pas la seule à avoir secoué l’accordéon; mais elle a apporté une consistance, et une persévérance rares dans l’élaboration d’un registre particulier au sein de musiques où, jusqu’ici, l’accordéon était anecdotique ou pièce rapportée; à voir comment elle construit un vocabulaire accordéon-jazz, un swing morcelé, haletant et lyrique avec Eskelin; Guy Klucevsek est parti vers d’autres horizons personnels, Miss Murgatroïd a pulvérisé l’accordéon le temps de deux albums puis s’est assagie…