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Lettres et bestiaires de rêve

Gwenola Carrère, « ABC des petites annonces », Editions Thierry Magnier

 gwenolaParlant du concept d’abécédaire, à propos de ce qu’en fit Brecht, Didi-Huberman écrit : « C’est un livre pour apprendre à lire, comme s’il était possible d’inventer une eau particulière pour apprendre à nager. C’est un ouvrage où la lecture est d’abord pensée, non pas dans sa volonté de comprendre le message contenu dans le texte, mais plutôt dans son geste fondamental d’appréhension des lettres. C’est donc un livre pour susciter des mouvements, des affects, un livre non pour lire quelque chose qui serait replié dans les pages ici feuilletées, mais pour désirer lire tout ce qui se trouve disséminé, feuilletable ailleurs. » C’est bien le genre de livre par lequel on commence à faire attention aux livres, à l’écrit, aux mots, par lequel on apprend à faire attention… Gwenola Carrère signe une vision personnelle de l’abécédaire, moins proche de la lettre elle-même que d’un imaginaire qu’elle construit autour, un abécédaire où la lettre se fond dans l’image, interagit de façon singulière avec les éléments visuels. Dans les abécédaires traditionnels, l’illustration – outils, corps, objets – mime la forme de la lettre comme pour montrer à quel point l’inscription fait corps avec les choses de la vie. Entre les choses et ce qui les symbolise, le graphisme joue le mimétisme. « L’ABC des petites annonces » montre comment, en nommant les choses et en se nommant, on se construit son imaginaire et on apprend à l’exprimer. Avec l’acquisition des lettres, on se construit et l’on se rend « partageable » avec les autres, le langage étant un bien commun. J’avais un peu peur qu’en partant du principe des « petites annonces » ne soit trop mis en avant le fait que le langage sert aussi à se vendre (comme le veut le marketing, comme le véritable des blogs selon certains sociologues…).  Mais cet écueil est poétiquement écarté grâce au dispositif global : au lieu d’être rendues tangibles par un lien avec des objets concrets, les lettres sont personnifiées ici par des prénoms, qui sont déjà valeur abstraite et de l’ordre du symbolique. En même temps c’est une belle manière de rappeler que nommer détermine la personnalité des choses et des personnes, en façonne la substance intérieure, le caractère, l’essence. Le prénom est la première musique répétitive que l’on entend, que l’on apprend à reconnaître par cœur, les premiers sons autour desquels se cristallise le premier embryon des perceptions rassemblées sous l’intitulé « qui je suis ». Certains prétendent que l’on ne devient pas le même selon que l’on s’entend appeler Eric ou Baudouin… C’est sur cette musique intime abécédaire que joue avant tout l’illustratrice Gwenola. Le prénom est ensuite incarné par un animal-humain replacé dans son activité et son imaginaire. On devient soi par les mots, le langage et le faire, chaque prénom est placé dans une construction, un univers singulier. Avec des détails, de la proximité, des actions proches, bien identifiables, et puis beaucoup de vague, du champ libre, de l’infini. Entre figuratif et abstraction, une dynamique colorée très suggestive, chantante et ouverte sur le large. Pas d’identité sans les mots, sans l’infini à palper entre nous et les mots, entre les mots et les choses. Enfin, la petite annonce est collée sur l’illustration. Et en général elle propose d’échanger des biens non-marchands (ou alors très bradés) plus proches de l’économie symbolique que du marché capitaliste. L’idéal est de s’imaginer montrer ce livre à un enfant : on démarre en pointant la lettre, en la faisant sonner, en la donnant  entendre (établir le lien entre un signe et un son), puis en faisant glisser le son isolé de la lettre vers l’entité animal-humain, la personne ; à partir de là, il y a matière à raconter tout « ce qui se passe » dans l’image (« qu’est-ce qu’il fait Igor, là ? »). En revenant sans cesse à la lettre, sillonner l’image, faire ressortir les détails et enfin exploiter le contenu de la petite annonce. Une belle gymnastique mentale par laquelle on s’inscrit dans l’esprit de la lettre, du parler, du récit de soi et des autres, la grande chaîne narrative où l’on se construit. Où la langue nous construit. (PH) 

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Lyrisme des « chocs efficaces ».

« Quand les images prennent position. L’œil de l’histoire, 1 », Georges Didi-Huberman, Les Editions de Minuit, 268 pages, 2009

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Voici sous quels titre et sous-titre, il est rendu compte de ce livre dans Libération : « Montage – Didi-Huberman relit Brecht pour « voir » la guerre. La profondeur du champ de bataille. » Je suis bien d’accord si la bataille dont il est question est bien celle de la production et de l’utilisation des images, du poids qu’elles occupent dans le quotidien de nos cerveaux. Car c’est bien pour gagner cette bataille, du point de vue de l’esprit, que Didi-Huberman élabore de nouvelles armes, une nouvelle pédagogie de l’image. Sans aucun jugement moral sur tel ou tel type d’images envahissantes, mais en valorisant une pratique d’amateurs d’images et une discipline d’actions sur et avec les images. Il faut s’en emparer, les travailler, les découper, les déformer, les joindre à d’autres, les mélanger, les coller, les monter, toutes opérations par lesquelles on s’essaie à des syntaxes visuelles, on en tire une connaissance, on apprend de l’inédit, de l’inouï… Toutes opérations qui exigent qu’entre en jeu l’imagination et ses exigences… Le point de départ est bien une analyse de deux documents réalisés par Brecht dans sa période d’exil. Un journal de travail et son Kriegsfibel ou Abécédaire de la guerre. Laboratoire ou table de travail nomade (il faut des dispositifs légers à l’exilé), Brecht y assemble des photos d’actualité découpées dans les magazines. Il découpe à même l’enveloppe médiatique, des exemples de « comment se montrent les choses ». Le choix de ce qui est découpé et la manière de les juxtaposer ensuite dans ces cahiers vaut commentaire sur l’actualité et sur le fonctionnement des médias. Il y adjoint une légende qui spécifie le contenu historique du cliché et enfin une épigramme, à l’ancienne, qui en elle-même, donne un élan tordu, contemporain et daté. Ces divers éléments ouvragés (à partir desquels se compose une « prise de parole polyphonique devant l’histoire ») s’agencent en montages d’où émane un lyrisme critique (dialectique) qui participe d’un processus de connaissance : quelque chose d’inédit se produit au sein même d’un matériau connu, et cet inédit à définir, donne envie d’apprendre. Ouvre l’appétit. (Comme le font les abécédaires…) C’est l’occasion, de la part de cet historien d’art exceptionnel, d’une analyse lumineuse du montage comme moteur à révélation. Montage qui jouera un rôle fondamental dans l’art moderne (et ce qui lui fait suite). Il y a là des clefs incomparables pour raconter, expliciter les esthétiques musicales contemporaines qui, toutes, ont recourt au démontage et remontage : travail de citations, récupérations de matériaux, transformations par des appareils, découpages et collages… Tout un vocabulaire pour donner à ces musiques un statut de documents de connaissance, ce qui leur est souvent refusé (c’est un champ esthétique peu étudié). Donc, pour toutes les médiathèques qui doivent élaborer des discours pour défendre des productions musicales délaissées par les médias et les institutions de programmes, il y a ici, tout un matériau intellectuel indispensable pour, au-delà des répertoires directement liés à la pratique du montage, renouveler tout le discours sur « la » musique, puisque si le montage est connaissance, celle-ci es spécifique, et montage musical revient à élaborer une autre connaissance sur les musiques, leur faire dire autre chose, autre chose que ne dit pas la musicologie… Dans le montage, ce qui fait connaissance, n’est pas la vision d’ensemble des bouts assemblés pour refaire un tout : c’est toute l’opération de sélection des extraits, les actes pour s’en saisir, les séparer de leur tout, et ensuite toutes les manipulations et leurs traces, les séparations, les bords, les béances, les franges, les traits de coupe, l’effrangement, c’est tout ça qui donne un souffle épique au collage et fait rentrer dans un rythme par lequel apprendre. Extrait : « L’exposition par le montage, au contraire, renonce par avance à la compréhension globale comme au « reflet objectif ». Elle dys-pose et recompose, donc elle interprète par fragments au lieu de croire expliquer la totalité. Elle montre les failles profondes au lieu des cohérences de surface – en prenant le risque de montrer les failles de surface au lieu des cohérences profondes-, en sorte que la mise en désordre, le « chaos » dit Lukacs, est son principe formel de départ. Elle ne montre pas les choses sous l’angle de leur mouvement global, mais sous celui de leurs agitations locales : elle décrit les tourbillons dans le fleuve plutôt que la direction de son cours général. Elle dys-pose et recompose, elle expose donc en créant de nouvelles relations entre les choses, de nouvelles situations. Sa valeur politique est par conséquent plus modeste et plus radicale à la fois, parce que plus expérimentale : elle serait, à strictement parler, de prendre position sur le réel en modifiant justement, de façon critique, les positions respectives des choses, des discours, des images. » De ces analyses dynamiques du montage à la Brecht (avec, au passage, tout un nouvel éclairage du concept de la distanciation), il y a beaucoup d’enseignements à tirer pour un travail culturel de terrain. Pour contribuer à penser une politique culturelle adaptée à une société de l’image. Parce que la pratique du montage est aussi expliquée comme une machine qui peut entretenir le désir d’apprendre, le désir de ne pas « désapprendre d’apprendre », condition fondamentale pour « rester dans le jeu », citoyen actif, prenant sa part dans les processus d’individuation. Didi-Huberman signe des pages remarquables sur les liens entre poésie (imagination) et politique qui devraient inspirer les actions lyriques de tous les pédagogues culturels. Il y parle bien de « politique de l’imagination » (bien à rebours des missels marketing qui prétendent aussi faire fructifier cet or mental). Politique de l’imagination qui démarre toujours avec l’esprit de l’abécédaire : « C’est donc un livre pour susciter des mouvements, des affects, un livre non pour lire quelque chose qui serait replié dans les pages ici feuilletées, mais pour désirer lire tout ce qui se trouve disséminé, feuilletable ailleurs. » Extrait : « L’abécédaire est bien entre les mains d’un enfant, ce dispositif paradoxal – à la fois jeu ouvert et parcours obligé – où le geste d’apprendre se trouve sollicité, rendu opératoire. L’adulte, lui, semble avoir désappris ce geste d’apprendre. La Kriegsfibel, abécédaire à l’usage des adultes, met donc en œuvre un paradoxe supplémentaire qui nous destine à « ne pas désapprendre d’apprendre », malgré tout. Comment cela ? Par le montage des gestes (photographiés de planche en planche) et des mots (imprimés en blanc sur le noir de chaque planche). Comme si l’articulation du document (la lectio de cette pédagogie) et du poème (la délectation lyrique, voire musicale) nous permettait de reconduire un peu cet « état de grâce » dont parlait Benjamin à propos de son entrée d’enfant, son entrée gestuelle, dans la forêt du langage. » L’état de grâce, on le connaît intensément à la lecture de Didi-Huberman, tant il stimule une réflexion positive, constructive, tant il ouvre de nouvelles perspectives-éclaircies dans notre travail qui consiste à aider tout un chacun (par le biais de ce que l’on appelle de plus en plus la médiation culturelle) à faire la rencontre des images (et des sons-images, bref de tout texte, écrit ou abstrait, qui fait image), à travers des lectures critiques qui font office de montages, au niveau de la réception mentale, au niveau de l’organisation des émotions dans la réception des images, pour nouer de nouvelles relations à la puissance de l’image, cette « puissance qui la voue aux multiplicités, aux écarts, aux différences, aux connexions, aux relations, aux bifurcations, aux altérations, aux constellations, aux métamorphoses… » Comme pour un roman dont il est cruel de révéler la fin, je ne transcris pas les dernières phrases, trop belles. Exil. Si le travail de Brecht est ici considéré comme exemplaire, il a été rendu possible par le phénomène d’exil. Mais par rapport au monde déferlant de l’image, il n’est pas difficile de se sentir éloigné, exilé, parce qu’il recouvre de ses flux audiovisuels, télévisuels, le territoire ordinaire que nous habitions, que nous aimerions habiter, le saturant de significations mortes, d’un montage lisse qui tend à vouloir imposer un flot comme « une image-toute », totalité à prendre ou laisser. Je regarde souvent la télé comme l’écran qui exile d’une relation apprenante aux images. Voici un abécédaire pour en sortir… (PH)

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