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Le chef et le philosophe, 2 systèmes de soins

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Je me suis offert une pause dans un bistrot de chef (un des premiers à avoir lancé cette formule), « Chez l’Ami Jean ».  L’établissement ne paie pas de mine, un vieux bistrot de quartier resté tel quel (70 ans). Vieux bois, local un peu sombre, exigu, quelques objets basques accrochés ici ou là, une photo de rugby, une affiche sur la ville de Ramuntcho, un gant de boxe dédicacé, ça fait cantine sans façon… Un premier contraste avec le look adopté pour le site Internet. Le deuxième contraste est dans l’assiette : ce qui est présenté est bien plus charnel que ne le laisse présager la présentation virtuelle, stylisée. Le raffinement promis est au rendez-vous et le palais explose de plaisirs, tout l’appareil gustatif jubile, matières grises et tripes comprises, au rythme d’un service impeccable, attentionné même s’il est rapide, voire heurté. Mais on est bien dans un esprit bistrot en contraste avec cette cuisine quasiment étoilée. (À certains moments, je doute : n’est-ce pas aussi bien que chez Darroze ?) Pour être plus explicite : en entrée, mis en forme dans à l’emporte-pièce, de l’écrasé de topinambour au beurre demi-sel assemblé avec deux épaisses languettes de saumon au sel, surmonté d’un léger gratin et de pétales de légumes craquant, d’une fine languette de lard croustillant. Les saveurs du tubercule (terre) et du poisson (mère) se conjuguent subtilement. En plat (photo) : coquillettes, joue de veau, émulsion blanche et râpé d’orange, avec une sauce garnie de pleurotes. À chaque fois, l’équilibre des saveurs et des consistances ravit. Tout est juste, pensé en profondeur. Le dessert : mousseline de citron jaune avec un sirop de réglisse…. Mais, en ces temps difficiles, j’aurais mauvaise grâce de ne parler que de bouffe ! Il y a en plus, le spectacle des cuisines. Elles sont plutôt petites et il y a 4 ou 5 personnes qui y travaillent sous la direction du chef (Stéphane Jégo, breton d’origine, formé à la cuisine basque), bien présent, aux premières lignes. C’est un extraordinaire ballet de gestes emmêlés, coupés, recoupés, de corps s’esquivant, louvoyant, sans jamais se percuter et rompre le mouvement du corps collectif qui travaille vers le même objectif : partir de tous les ingrédients dispersés, disparates, préparer, les rapprocher et rendre tout disponible, selon les commandes, pour que le chef finalise, dans chaque assiette, les mets rassemblés selon ses idées (dosage, épices, esthétique). Une tension palpable, très forte, jamais d’énervement. Le chef donne ses ordres, accélère le mouvement, anticipe telle ou telle préparation, contrôle tout sans en avoir l’air (tant le résultat que ce qui y conduit, soit la durée, le temps, le tempo, comme pour la conduite d’une œuvre musicale). C’est le plus impressionnant et détermine l’aura de ce qui arrive dans l’assiette ! Cette capacité à suivre le déroulement de plusieurs plats, plusieurs cuissons, plusieurs agencements culinaires, sur plusieurs fourneaux, pris en charge par plusieurs assistants (chacun leur partie), avoir dans la tête la partition complète et détaillée de l’ensemble des commandes et des plats, avoir le contrôle de tous les savoir-faire qui permettent de mener à bien tout ça dans les temps ! Cette force d’organisation et de concrétisation de quelque chose d’abstrait -une recette, une conjonction de goûts et de saveurs, étant avant tout une sorte de concept, d’idée- est prodigieux, dégage une énergie euphorisante, comme si j’étais en train de me réchauffer à un foyer de forces positives réunissant, rassemblant en quelque chose d’homogène ce que la vie extérieure, médiatique et virtuelle tend à disperser, disjoindre. Ce qui ressemble beaucoup à une autre prestation à laquelle j’assisterai le même soir, celle d’un philosophe jonglant avec des concepts pour proposer précisément une façon d’organiser la compréhension de ce qui traverse notre époque (Bernard Stiegler, séminaire d’organologie, séance sur les nouveaux réseaux de socialisation, Facebook & Cie). Ainsi, même sans tout comprendre, qu’il s’agisse de cuisine ou de philo, côtoyer physiquement un tel chef ou un tel penseur, a des vertus thérapeutiques par « ce qu’ils dégagent » !

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Le soir, donc, au Collège de Philosophie, Bernard Stiegler animait une nouvelle séance de son séminaire. Le voir penser en direct, selon le plan établi de son exposé, puis selon les questions posées par les participants (notamment un Anglais qui cherchera à définir l’angle mort de la pensée de Stiegler, peut-être du côté du concept de « nature » ?),  procure le même confort que la prestation du chef dans sa cuisine. Même si, bien entendu, il travaille des termes, des concepts, des outils bien connus de ses lecteurs, sur la durée, l’impression n’est pas d’entendre la même chose que ce qu’il y a dans ses livres, mais cet effort pour, dans l’instant, cherche à dégager une avancée dans ses idées, aller un peu plus loin, faire surgir une meilleure explication, un agencement plus convaincant. Comme si cet exercice de parole instantanée avait pour but de faire sortir aussi l’imprévu, l’accident, et qui s’infiltre plus facilement dans l’oral, faire surgir tout ce qui peut mettre en danger une pensée arrêtée. Le côté thérapeutique provient d’assister à une tentative d’organiser, dans un appareil conceptuel tournée vers l’action et l’engagement, une foule d’informations qui saturent l’espace public, l’espace médiatique. Informations présentées comme constituant la consistance de l’air du temps, les forces qui déterminent ce qu’il faut devenir. Ces informations, notamment sur les technologies de socialisation ou d’accès à la culture, nous harcèlent de façon autoritaire, jamais expliquée, jamais médiatisée mais toutes entières dans le marketing. Elles harcèlent en ordre dispersé, brutalement, chacune comme un absolu à prendre tel quel. Cette dispersion totalitaire rend difficile la pensée, la réplique, l’échange avec l’environnement et ses outils de contact. La première chose à retenir de ce séminaire est la distinction entre « fait technique » et « tendance technique », c’est tout bête, mais… Généralement, des « faits techniques » nous sont présentés comme équivalant aux « tendances techniques ». Ce qui élimine toute distance, toute capacité de penser en termes de tendance et participe de la « prolétarisation de l’esprit ». Son sens de l’organisation intellectuelle, Bernard Stiegler le pratique comme l’emboîtement des poupées russes, mais ce qui l’intéresse est ce qu’il y a entre chaque poupée, le frottement, la transmission (ou non), la connivence (ou non), la transformation (ou non)… Les nouvelles technologies de socialisation, comme Facebook, ne sont pas critiquées par Stiegler de façon conservatrice, stigmatisées comme le diable. Mais dans le fait technique « facebook », il explique une tendance à provoquer  l’hyper désajustement que ces techniques introduisent entre systèmes techniques et autres systèmes sociaux.  Ce qui est tout le contraire de ce que l’on nous vend. La façon dont ces choses se vendent et se répandent présente des risques importants d’hyper conflit entre les différentes fonctions de l’intelligence humaine. Dans la foulée, il expose sa façon d’expliquer, sur les trente dernières années, le désinvestissement de l’état au niveau du long terme, de la prévoyance, du projet de société, de la stratégie et de l’imaginaire industriel. Toutes choses à restaurer si le but est bien de résoudre la crise qui s’installe comme apothéose d’une économie anti-système de soins. Rien n’est à prendre tel quel, mais entendre ce travail de la pensée qui ramasse, rassemble, organise, s’éloigne des faits pour parler de tendances, c’est stimulant, ça inspire des lignes de conduite pour son propre boulot. (Séminaire enregistré, disponible sur le site d’Ars Industrialis.)

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Réenchanter l’école (la culture).

Considérations sur la crise systémique de l’éducation et ses conséquences pratiques – (Séminaire Ars Industrialis, Destruction et formation de l‘attention, 3) – Avec Jean-Hugues Barthélémy, Julien Gautier, Guillaume Vergne et Bernard Stiegler. Théâtre National de la Colline, Paris, 15 novembre 08

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Il ne s’agit pas d’une conférence de Bernard Stiegler mais d’une intervention d’Ars Industrialis, association constituée pour éviter de penser seul, pour élaborer un terrain social de mise à l’épreuve des idées, bref un dispositif politique et critique pour réintroduire de l’intelligence dans la manière de penser le monde en connectant conceptualisation et travaux pratiques. Bernard Stiegler présentait et organisait les débats entouré de trois intervenants, certes impliqués par ses travaux et ses hypothèses, mais d’un point de vue de praticiens. Trois enseignants qui sont au contact avec les jeunes générations et exercent leur rôle de pédagogue en phase avec les problématiques de société actuelles, en puisant dans les livres-outils de Stiegler de quoi résoudre les obstacles à la fonction d’enseignant (commencer par produire une analyse, une compréhension, un diagnostic costaud). Face à la crise de l’école, qui se développe de façon larvaire depuis 10 ou 20 ans, lentement, comme une bombe à retardement (dont la date d’explosion se rapproche), nous entendons bien et beaucoup les discours dominants de « retour aux anciennes méthodes pour en revenir aux socles de compétences de base ». C’est une prise de position le plus généralement conservatrice voire réactionnaire qui ne conduira qu’à accentuer le décalage entre la mission première de l’école et la réalité (c’est à dire une construction du réel qui impose une certaine formation des cerveaux qui n’est pas celle que l’Etat est censé inculquer a priori), ou pour le dire autrement : une prise de position qui conduit à placer l’école en phase avec ce que la réalité de la société de consommation entend faire des cerveaux, se substituant de la sorte aux institutions publiques de formation  des esprits (pour en finir avec l’école).  Ars Industrialis entend traiter de la crise de l’école, réel nivellement vers le bas, mais de façon progressiste et d’abord en prenant le problème dans toute son ampleur, tous ses tenants et aboutissants. Ce qui est primordial. La visée étroite favorise le conservatisme. C’est fondamental, tant ces matières-là, de par la structure même des technologies de l’information, sont examinées selon des mises en équation équivalent à de faux débats. On se trompe d’emblée de question. Il est réjouissant d’entendre dire que les réformes successives des programmes scolaires a contribué à ôter le « goût du savoir » et que l’école, par là même, a participé à une « organisation méthodique de la perte de saveur » des savoirs, des actions d’apprentissage de l’esprit. Réjouissant d’entendre qu’il faut « réenchanter l’école pour réenchanter le monde. » (« Réenchanter n’est pas restaurer, ce n’est pas un retour en arrière ». Là où la volonté de reprise en main réactionnaire d’une dérive d’autorité entend imposer des règles et des punitions, ici on parle de faire comprendre l’autorité. D’autorité naturelle. Ce qui n’est possible que dans un ensemble où le désir d’apprendre est réinstauré, simuler, l’amour de s’élever par les connaissances largement partagé et compris. Dans l’autre cas, appliquer les sanctions d’une sévérité vide de sens ne pourra avoir que des conséquences encore plus négatives. Il sera largement question de saturation informative et cognitive qui altère les capacités d’attention et de fixation des nouvelles compétences critiques dans l’acquisition des savoirs à l’école. Saturation qui équivaut souvent à une stagnation, le marché de la consommation vendant, revendant et recyclant toujours le même. Stagnation qualitative. Cette tendance a été suivie et renforcée par l’école : les manuels scolaires ont appliqué les logiques de zapping, bel exemple où, en s’imaginant s’adapter au temps de la commercialisation des plaisirs et loisirs, on ne fait qu’en accentuer les tendances et on scie la branche sur laquelle son se trouve. (Ce sont des cas insidieux de détournement des missions éducatives que l’on connaît bien sur le terrain des opérateurs culturels.) L’école a eu tendance à se modeler selon le temps de la société de marketing alors qu’elle doit, au principe, bien s’en distinguer. Et cette distinction est indispensable à la continuation du désir d’apprendre, de s’élever. À l’inverse, en se dédiant de plus en plus au formatage des esprits selon les attentes du marché (culture d’entreprise, culture du management) l’école a sapé les réelles motivations culturelles, elle a tiré vers le bas les aspirations à la connaissance (quand in dit de cette façon générique « l’école », c’est bien entendu l’école pensée par les pouvoirs politiques successifs depuis 20 ans) Ainsi, la préférence pour la lecture d’auteurs moyens et franchement secondaire, soi-disant plus en prise directe avec l’imaginaire des jeunes, tendance qui s’est considérablement généralisée comme allant de soi, a certainement ruiné le désir des formes intellectuelles les plus élaborées et affaibli l’éducation au beau, encouragé la loi du moindre effort en faisant perdre le désir de comprendre l’autre. La pauvreté d’intervention scolaire en tant qu’accompagnement des nouvelles technologies de l’information et de la communication a aussi laissé un boulevard pour l’usage de ces technologies vendu par les industries de programme et pour la prédominance des moteurs de recherche pensés par ces industries, ce qui représente une certaine main mise des entreprises privées et du profit sur l’accès aux connaissances. La configuration serait complètement différente si le moteur de recherche prédominant était « public », élaboré et financé par des institutions préconisant le « temps long de l’intérêt » et de la curiosité culturelle. Il y aura des témoignages de terrain, ceux d’enseignants fatigués qui eux-mêmes perdent l’amour du métier face à quelque chose qui les prive d’initiative et d’impact : les enfants deviennent infects, pas méchants, mais infects involontairement, incapable d’attention suivie, n’offrant aucune prise. De plus en plus de jeunes, au cours d’histoire, se désintéressent en disant : mais, m’sieur, j’étais même pas né ! » Apprendre un peu plus que ce qui est nécessaire à consommer ce que l’on propose d’acheter et manipuler comme objets occupant les pulsions, semble parfois à la plupart du temps perdu. Ce qui est rappelé est surtout le rapport de force entre institutions de programmes (pouvoirs publics investis dans l’éducation et la culture) et entreprises de programme (industries culturelles). C’est un rapport de force sur lequel le politique évite de se prononcer, ce n’est inscrit dans aucun agenda. Lors de la journée de réflexion du Conseil de la Jeunesse (Bruxelles) pour rassembler quelques idées à soumettre au politique, c’était le premier point que je soumettais : il faut que le politique prenne conscience et position sur cette question, sans quoi toute politique culturelle publique sera de plus en plus vide de sens. Et au moment où le G20 se réunit pour donner l’impression que le politique entend réguler la finance à l’échelle mondiale, il est illusoire de croire que l’on régulera le capitalisme financier sans agir sur le capitalisme industriel, l’un et l’autre travaillant ensemble aux mêmes objectifs de la marchandisation de toute matière humaine. Pour l’action que l’on tente de lancer à la Médiathèque pour redonner sens aux pratiques culturelles domestiques (avec La Sélec, dispositif critique qui renouvelle le goût d’écouter et d’entendre), ce genre de séminaire permet surtout de prendre de l’énergie. Celle d’une cellule militante qui fournit idées, arguments, outils de réflexions, pistes de propositions. Textes, enregistrements seront disponibles sur le site d’Ars Industrialis

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Culture et générations.

Le Conseil de la Jeunesse d’Expression française organisait le 22 octobre un colloque sur l’accès des jeunes à la culture, au théâtre Le Public. Une matinée pour ouvrir la réflexion et une après-midi d’ateliers thématiques dont l’objectif est d’alimenter une boîte à idées pour les décideurs politiques. Je n’ai malheureusement pas pu entendre les interventions du matin, je suis juste arrivé quand on donnait la parole à la salle. Je voudrais néanmoins réagir à certaines choses entendues lors de cet échange. Monsieur Jean-Marie Lacrosse (sociologue) et Madame Sabine De Ville (Culture et démocratie) ont plusieurs fois insisté sur le fait qu’il n’y avait plus de culture savante et de culture populaire, que ces distinctions n’avaient plus de sens, qu’il fallait en finir avec ces clivages. Dans le même temps, leur discours évoquait la nécessité d’émanciper, d’apporter l’autonomie culturelle aux jeunes, d’ouvrir des portes, de faire accéder à d’autres dimensions de la culture, de percevoir d’autres significations… N’est-ce pas là tous des termes qui parlent bien de hiérarchie ? M. Lacrosse rappellera qu’il vaut mieux, avec les jeunes, partir de ce qu’ils connaissent : une série télévisée, par exemple, en leur proposant une méthode d’analyse qui valorise le contenu et le fait de regarder ce genre de production. Et, ensuite, frayer un chemin, rendu familier par ce préambule, vers d’autres productions, la littérature, un autre cinéma… Je crois qu’il y a là une certaine confusion. Au niveau de la pratique d’animation, il vaut mieux ne jamais se présenter face aux jeunes, face à quelque public que ce soit, avec des a priori méprisants à l’égard de telle ou telle attitude culturelle. Face aux jeunes, il vaut mieux pouvoir faire sentir qu’on n’est pas né de la dernière pluie et que l’on connaît « leur » culture et pouvoir, avec plus ou moins de subtilité, éclairer les origines de « leur » culture, soit les passerelles entre ce qui fait référence chez eux et tout un héritage qui a permis à ce qu’émerge ce qui les fait vibrer, ce sont des histoires qui leur plaisent. La question de nier la hiérarchie entre différents types de bagages culturels est plus complexe. Je crois qu’il s’agit d’une attitude qui a peut-être eu son utilité mais qu’elle est aujourd’hui dangereuse et nocive (mais, sur la question, il sera plus productif de s’inspirer des travaux de Bernard Lahire/ « La culture des individus »). Elle profite surtout à ceux qui ont le plus intérêt à faire croire que l’on accède au meilleur de la culture facilement, rapidement, sans effort : soit les industries de programme et leur marchandisation de la subjectivité. Or, c’est tromper le monde. Et tous les travailleurs sociaux et culturels le savent et s’épuisent à se sentir impuissants face à ce nivellement de la culture qui dénature leur travail et lui ôte toute perspective. « S’il n’y a plus de différences entre cultures, à quoi je sers encore ? ». D’autre part, toutes les enquêtes objectivent la réalité d’une fracture culturelle et l’impuissance de l’école à la réduire. S’il y a fracture culturelle, il y a bien différence de constitution dans les capitaux culturels des uns et des autres. Face aux industries culturelles et leur nivellement vers le bas, il faut affirmer haut et fort qu’il y a une hiérarchie des valeurs et des biens culturels, qu’il y a une hiérarchie des pratiques et comportements culturels. Non pour classer les gens selon leur position sur cette hiérarchie et les y enfermer : ce que fait le système actuel soi-disant égalitaire. Mais en étant clair sur l’existence de cette hiérarchie, il devient aussi plus « simple », plus franc en tout cas, d’en traiter les conclusions sociales. Aujourd’hui, il devient honteux de parler en termes d’élévation. C’est pourtant de ça qu’il est question et on use d’euphémisme (citoyenneté, autonomie, se trouver, mieux se comprendre). Nous avons besoin de cette possibilité d’élévation pour donner envie de se cultiver, pour rendre attractives des politiques culturelles exigeantes et ambitieuses, pour placer le désir au centre de la culture. La perspective de s’élever, de gagner de la hauteur, reste un moteur de désir. On l’oublie un peu trop. Pourquoi aller vers une politique culturelle publique qui, grosso modo, tient le même discours que les industries culturelles en proposant un peu moins bien ? Pourquoi adhérer une offre culturelle publique si elle n’apporte aucun gain du côté de ce qui élève en se cultivant ? Dans l’atelier où j’étais invité à intervenir, atelier censé apporter des pistes de solution au niveau de l’accès à la culture (au moins de débroussailler la matière afin d’établir un cahier des charges avec des décisions éventuelles à prendre), très vite, dans la discussion, on a pu ressentir l’ampleur de l’impasse. La plupart des acteurs de terrain rendent compte d’un travail de fourmi à soigner les innombrables plaies culturelles, avec des énergies individuelles énormes (mais pas infinies), des moyens microscopiques, des résultats infimes (et pourtant tellement gratifiants). En écoutant les témoignages des uns et des autres, je pensais à ce que Bourdieu disait de ce milieu associatif qui s’échine à réparer les dégâts du système et qu’il nommait la « main gauche ». Il n’y a aucun gadget (genre « gratuité » ou « carte jeune ») qui semble pouvoir apporter une solution au mur contre lequel on travaille. L’école, l’éducation : oui, mais à condition de donner d’autres moyens, d’autres missions. Toutes les mesures importantes et décisives le sont en amont des opérateurs de terrain. En ce sens, mon intervention était orientée vers les suggestions suivantes : 1/ Proposition au politique est de travailler à un diagnostic plus clair de la situation et de formuler une orientation plus à même de motiver tout le secteur de la culture et de la jeunesse. Il faut un positionnement clair à l’égard des industries de programme et aller vers une régulation du capitalisme culturel. Le flou sur ce positionnement désoriente les travailleurs du secteur, leur donne l’impression de se battre seul. 2/ La culture est un accès au savoir (savoir ne rime pas avec chiant) et il n’y a pas de savoir sans transmission entre générations, toute approche de la problématique de l’accès à la culture doit être intergénérationnelle. La culture est la dynamique pour construire la société ensemble. Le marché s’en fout qui préfère isoler des tranches d’âge pour les exploiter au maximum au risque d’en compliquer les relations. 3/ Il faut une position claire sur les nouvelles technologies d’accès aux biens culturels. Celles-ci recèlent des possibles intéressants mais, dans l’ensemble, elles sont pour conséquences de détériorer plusieurs compétences utiles à une politique culturelle utile à la société : le dialogue en chair et en os et l’attention. 4/ Les institutions de programme organisent des équipes éducatives avec des moyens souvent riquiquis. Ces moyens doivent être étendus et ces équipes doivent pouvoir travailler ensemble sur des programmes communs, tranversaux, transdisciplinaires, incluant animations événementiels, publications, outils numériques au service du développement de toutes les compétences sociales indispensables à la bonne réception d’une offre culturelle publique.