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Perec, exemple de curiosité

« Perec, cinéaste écrivain« , par Philippe Delvosalle, Médiathèque du P44, Bruxelles, 30 janvier 09

 perecAvant tout le plaisir de voir s’installer des curieux, amis, collègues, membres du public régulier de la Médiathèque, au milieu du centre de prêt, parmi les bacs de CD, près des comptoirs d’emprunt, et du coup c’est tout le dispositif qui change ! Comme si de cette manière s’exprimait une prise en charge différente de ce qu’est une médiathèque, s’organisait une « occupation des locaux » (comme on dirait en langage syndical), pour marquer l’infléchissement des usages routiniers. Comme un salon qui se transforme en salle à coucher quand on déplie le divan lit !! C’était à l’occasion d’une causerie de Philippe Delvosalle qui introduisait à la personnalité de Georges Perec. En lien avec une actualité éditoriale (DVD) et l’existence d’un patrimoine enregistré (CD), le tout présenté dans le numéro 2 de La Sélec. Perec, une belle figure pour rassembler des fidèles de la Médiathèque, pour convoquer tous les génies de la curiosité primordiale, indispensable à maintenir le désir d’apprendre par l’art, la culture. Il n’a cessé, en effet, d’interroger, de façon tout autant théorique que ludique (les deux imbriqués par système), les relations entre art et quotidien, littérature et art de vivre, comment décrire le quotidien et le réel avec des mots, comment transposer des mots en images de cinéma… Avec « Un homme qui dort », Perec explore le protocole complexe, poétique et implacable, emprunté par un étudiant en sociologie pour se retirer du monde, s’extraire du rythme quotidien et de ses obligations, s’écarter du destin « tout tracé ». Une magnifique déviance. Comment un étudiant, souffrant de l’accomplissement brutal et automatique du train-train, se sent appelé par son double qui dort, qui ferme les yeux pour échapper à tout et devenir lui-même. C’est son chant de sirènes à lui. (Le film date du début des années septante et recoupe donc une tendance hippie encore vivace d’échapper au déterminisme social, de fausser compagnie aux principes de la reproduction sociale. Ce mécanisme a l’avantage d’être traité ici en dehors des clichés, presque d’un point de vue clinique, à partir d’un grain de sable, introduit par l’imaginaire, dans l’horloge biologique.) C’est en jouant sur la bande-son, les objets sonores sériels qu’elle engendre et les concordances biaisées, obliques, avec le rythme des images et celui des séquences des mots, que Perec et Queysanne réalisent une magnifique petite machine à enrayer le temps. Philippe Delvosalle attirera justement l’attention sur le fait que cette fugue se compose avec trois instruments : l’attention aux lieux (en préparer la mémoire pour le futur, un regard qui tend à archiver le plus fidèlement possible), un rôle important dévolu aux objets (là aussi, en lien avec pas mal de philosophes, les objets comme prothèses, prolongements du corps et de l’esprit, méritent d’être considérés comme des partenaires incarnés, ils parlent et nous influencent), et la mécanique des listes, des énumérations. Quelque chose de très profond qui questionne la subjectivité et l’objectivité, comment rende compte du réel, par une interprétation, par un relevé d’huissier ? Ce travail et cette importance des listes (qui n’est pas sans rejoindre le travail de Raymond Roussel, de tous les stylistes qui associent mathématiques et musique/littérature) n’est pas sans lien « politique » avec l’importance des listes administratives dans le gouvernement du monde, des gens, du quotidien. Quelque part, tout est régi pas des listes. C’est une forme basique informative. C’est aussi la part redoutable et impressionnante par laquelle s’écrit des pages d’histoire atroces : par exemple l’extermination des juifs durant la seconde guerre mondiale. Par l’horreur et l’absurde, cette gestion industrielle de la mort, révèle à quel point la dimension insoutenable est inscrite dans ces listes bureaucratiques, à priori froides, sans affect.(Sans perdre de vue que la pratique de l’établissement de la liste a donné lieu à de belles aventures en art plastique…) On retrouvera le même protocole, avec une attention semblable aux listes et énumérations, dans le documentaire que Perec réalise avec Robert Bober fin des années 70 sur Ellis Island, lieu où la grande administration américaine triait les candidats à l’installation sur le sol américain. En juxtaposant une série d’extraits significatifs, en restituant des échantillons du discours de Perec via les CD disponibles, Philippe Delvosalle aura, je pense, rendu captivant et attirant, cet esprit de recherche poussé très loin par Perec, ses protocoles de travail littéraire et visuel créatifs, dérangeants. De quoi nous inspirer, raviver nos envies d’explorer les musiques, les films, construire nos propres protocoles de curiosité constructive. (PH) – Georges Perec dans les collections de la Médiathèque.

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Chantier de la médiation culturelle

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Séminaire « Muséologie, muséographie et nouvelles formes d’adresse au public », séance consacrée aux « objets communicants : un lien entre l’espace du musée et les espaces numériques ». Je retiens surtout (en dépit de la perte des notes) des éléments très intéressants de l’intervention de Mme Joëlle Le Marec (ENS LSH). D’abord, les investissements consentis pour étudier et faire avancer les espaces de médiation culturelle semblent importants, réunissant les ministères de la culture, de la communication et des technologies, impliquant les travaux de chercheurs, des acteurs de terrain et des opérateurs privés. De ses diverses expériences et analyses de la perception, par les publics, de l’identité des différents espaces qu’ils traversent et où ils agissent, elle retire qu’il ne faut pas éviter d’engendrer une confusion entre le discours des différents espaces. Une institution culturelle doit avoir un discours d’institution culturelle (ce qui ne signifie pas que cela doit rester un discours inchangé !). Il ne doit pas se confondre avec les espaces du marché, commerciaux, qui s’adressent aux publics de manière complètement différente. Il ne doit pas non plus empiéter sur les espaces privés. Les échanges sont bien venus, pas les confusions. De même, en relatant une expérience de mise au point de matériel d’accompagnement pour une exposition, fabrication d’audio guides et de commentaires consultables par GSM, il est apparu que si le savoir-faire du partenaire privé était bienvenu, il n’était pas conseillé qu’il soit mis en avant. Le public réagissait mal s’il devait payer un « commercial » pour ce genre de service. Par contre, il considérait comme normal de rétribuer ce même service fourni par une institution. Les difficultés rencontrées d’autre part, tout au long de cette expérience, pour faire s’entendre les gens de terrain et les chercheurs sont instructives (conflit engendré par la manière de percevoir le « jargon » des penseurs en laboratoire !) : mais les « dépasser » donne de bons résultats, semble indispensable. Ce travail a permis enfin de battre en brèche la manière de voir du partenaire commercial qui voulait finaliser un produit très propre, fonctionnel, très « vendeur ». Un produit plus touffu, moins « propre », moins directement fonctionnel a plutôt été plébiscité. Le format « émission de radio » a été privilégié, plus de commentaires latéraux, parfois des digressions, plusieurs voix, plusieurs points de vue, voilà qui donne au visiteur une distance sur quoi s’appuyer, prendre un premier recul qui permet de mieux percevoir. – Vincent Puig et Cécilia Jauniau rapportaient les résultats d’une expérience menée à Beaubourg durant l’exposition « Traces du sacré ». Il s’agissait, pour dire vite, de travailler avec un échantillon de visiteurs, depuis l’amateur jusqu’au simple curieux. On leur donnait la possibilité de composer leur propre visite, dans le sens et au rythme qu’il le souhaitait tout en enregistrant leurs propres commentaires. Ces commentaires pouvaient ensuite être déversés sur le site de l’IRI, être consultés, commentés à leur tout… La participation a été faible. Il faut dire que le jeu proposé était sérieux, exigeant. La plupart des personnes se sentent « écrasés » par le commentaire du commissaire, considèrent que la matière de l’exposition était trop riche, trop dense et complexe pour oser s’exprimer, prendre la parole et divulguer ses propos. Ceux qui joueront le jeu ne s’attaqueront pas à la thématique globale mais réagiront à des œuvres isolées. Il y a aussi une certaine inhibition à vaincre : en pleine exposition, parler dans un GSM pour enregistrer ses perceptions, analyses, émotions, ce n’est pas si facile. Même si ce sera reconnu comme un exercice positif, aidant à mieux comprendre l’œuvre, à mieux retenir les émotions. L’espace sera aussi perçu comme mal adapté à ce genre d’exercice d’appropriation : quasiment pas d’espace pour s’asseoir, « respirer » durant sa visite, consulter, lire des notes, parler avec un médiateur, enregistrer un commentaire. L’espace muséologique, en général, est rempli, n’est pas conçu pour la convivialité, pour que le visiteur prenne du temps. Une des conclusions de cette expérience est qu’il est déplacé de faire réaliser d’une part une scénographie par un commissaire et d’autre part d’imaginer une intervention de médiation qui doit se greffer a posteriori sur le travail du commissaire. C’est dès le début de la conception de l’exposition qu’il faut intégrer le dispositif de médiation. La muséologie continue à fonctionner avec des schémas anciens. Bernard Stiegler évoquera à ce propos une exposition phare conçue pour Beaubourg par Jean-François Lyotard, « Les immatériaux ». (Exposition phare, encore régulièrement citée en exemple dans le milieu, mais qui fut un bide commercial.) À une question du public présent sur la distinction à établir entre une médiation à faire dans un musée de type archéologique et un musée artistique (relation aux esthétiques), Bernard Stiegler évoquera les catégories du jugement établies par Kant. Dans le cadre de musée de type scientifique, d’histoire naturelle, d’archéologie, il s’agit de jugement cognitif. En ce qui concerne la relation aux arts, le jugement n’a pas la même assise, il ne délivre pas le même genre de savoir. On est bien dans une autre dimension. Il rappellera à ce propos sa position établie autour de la figure de l’amateur : l’amateur, d’abord, est quelqu’un qui sait argumenter ses choix, argumenter sur les raisons qu’il a d’aimer ceci ou cela (peinture, musique…). Quelqu’un d’incapable d’argumenter n’est pas un amateur. Ce n’est pas pour autant un imbécile, c’est autre chose. Et on peut devenir très vite un amateur. C’est le rôle des institutions culturelles et de leur médiation. Ensuite, un vrai amateur, et cela en restaurant des convictions anciennes, est celui qui pratique. On ne saurait juger « correctement » qu’en ayant une pratique capable d’éclairer le jugement. Ce genre de démarche a certes l’avantage de radicaliser l’attitude que devraient prendre les institutions pour assainir la situation et dissiper une grave confusion : « là où l’on parle des publics culturels, il n’y a pas de public, il y a surtout des audiences, des « publics » qui consomment du marketing culturel, ce n’est pas la même chose. » (En ce qui me concerne, cette approche de l’amateur qui devrait « pratiquer » me dérange un peu : il y a beaucoup de peintres du dimanche, de poètes affiliés à des « cercles », tous étant très honorables mais marinant dans une culture du jugement très conservatrice. Je lis de la littérature, je vois des expos de sculptures, d’installations, de peintures, je regarde des films, j’écoute des musiques variées, comment pratiquer un peu de tout pour avoir une sûreté de jugement en chaque discipline !? Bon, je reconnais qu’avoir une pratique de l’écriture, fictionnelle, poétique, même journalistique, ça aide, même face à d’autres arts. Mais, une pratique de l’écoute, par exemple, assidue, comparative, confrontée à des lectures –théoriques, historiques- développent certainement un autre sens du jugement, rend possible un amateur de l’écoute musicale. Même chose pour la lecture, pour la visite d’expositions…). (PH)

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Rêve de salle (musicale).

Sur la piste du chaînon manquant d’une politique musicale en Communauté française. Le comité de programmation de la Ferme du Biéreau (Louvain-La-Neuve) avait la bonne idée d’organiser une table ronde le samedi 10 janvier pour agiter les projets et les concepts susceptibles d’inspirer leurs choix de politique, d’alimenter leurs réflexions. Exercice difficile, néanmoins le genre d’initiative à encourager. Je ne me permets pas de dévoiler le contenu intégral des échanges (ça ne m’appartient pas), je me limiterai au contenu de mon intervention (plus quelques réactions qu’elle a suscitées) qui a toute sa place sur ce blog consacré en grande partie à la curiosité et aux pratiques de l’attention, aux questions de politique culturelle…

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Un constat qui s’affirme. La vision évolue, s’affine, mais depuis que je participe à des débats sur les principes d’une programmation musicale, je creuse plus ou moins dans la même direction (pas uniquement théoriquement puisqu’à la Médiathèque de Mons, en partenariat avec le Centre Culturel, j’avais initié des cycles de concerts « accompagnés » qui, peu à peu, trouvaient leur public). Le manque que, professionnellement, je peux constater en matière de programmation et d’informations sur les musiques, est toujours là, ne fait que s’accentuer. Le constat est de plus en plus grave : les musiques actuelles, dans leur immense majorité, ne sont pas présentées aux publics. Elles sont à l’abandon. On laisse au hasard, au bon vouloir du marché ou au bouche-à-oreille Internet (autre forme de sélection libérale),  le fait de faire émerger tel ou tel artiste un peu différent. La seule manière de remédier à cette carence est de construire un appareil critique qui va permettre de structurer une médiation pour ces expressions. Cet appareil critique (ce n’est pas un gros mot) se décline en plusieurs outils dont certains s’adressent à des publics spécialisés, d’autres à des publics non-initiés. Mais il faut des fondations, il faut provoquer un commencement qui passe par la constitution d’un champ de connaissances qui permettra de ne plus dépendre directement de la manière dont le marché général de l’information maltraite les musiques. C’est un préalable pour structurer un discours différent, une stratégie adaptée à un projet singulier, pour ouvrir des répertoires, désegmentariser les publics. Construire des publics. On ne crée pas des publics, on ne fait pas découvrir, on ne structure pas de la curiosité simplement par de la communication se basant sur les discours des dossiers de presse, ou sur les jugements de valeur « c’est beau », « c’est génial, c’est nouveau, c’est sensible »… Les nouvelles esthétiques musicales ont besoin qu’on leur constitue un environnement de connaissances pour aider à les comprendre et les intégrer dans la vie sociale. L’implication de l’UCL dans ce projet de la Ferme du Biéreau est une opportunité remarquable (relativement inédite, même si, la conjoncture étant en train de changer, les grandes universités vont de plus en plus investir dans les programmes culturels : il y a un créneau à prendre). Construire des programmations sur les nouvelles écritures musicales (à l’échelle européenne et de façon transversale s’agissant des genres et des styles), en impliquant les chaires de musicologie, de sociologie de l’art, d’esthétique, pour forger des outils d’analyse et d’explication de ces musiques, pour organiser un appareil critique qui, dans un premier temps, va ouvrir ces répertoires aux étudiants et ensuite, de fil en aiguille, aux autres publics : avec quelque chose de ce genre, on innove, une nouvelle page s’ouvrirait. Ces programmations ne sont pas à comprendre uniquement au niveau d’un choix de concert : programme prend un sens plus riche et complet, c’est un programme d’expérience collective, de tranche de vie, d’appropriation de lieux et de pratiques, de compétences sociales qui touche aussi bien l’écoute, l’attention, le savoir parler de ses émotions, la constitution du sens critique… Impulser un rayonnement à partir des études, de la population étudiante qui, ensuite, peut devenir médiatrice des programmations, intermédiaires entre ces musiques et le grand public. La médiation culturelle est un nouveau marché qui va « exploser ».  Avant tout, la « médiation culturelle » est à inventer et, pour peu que l’on soit attentif aux problématiques actuelles, on se rend compte que l’enjeu est terrible, tout le monde parle de médiation culturelle. En tout cas, les produits efficaces par quoi l’exercer, la rendre efficace, les modèles économiques qui lui feront prendre racine dans l’économie générale de la culture et des loisirs, tout ça constitue un chantier. Et ça pourrait aussi donner lieu à des recherches et travaux au sein de l’université, colloques, séminaires, cellules de projets, expérimentations avec opérateurs culturels… La presse le sait qui, elle-même, est en difficulté et elle serait très favorable à un projet orienté en ce sens. L’UCL gagnerait beaucoup à être moteur innovant en la matière. Un rayonnement international est accessible. Personnellement, je pense qu’une prise de position audacieuse et ambitieuse sur cet axe de travail serait payante à moyen terme. Pour la visibilité de la salle mais aussi pour des aspects plus essentiels : notre mission d’opérateurs culturels publics d’apporter du sens, via les musiques, dans ce qui fait société (le vivre ensemble). Les responsabilités des institutions de programme, la formation des cerveaux. En concevant des programmations musicales, en étant opérateur culturelle public, nous avons des responsabilités : nous avons à former les cerveaux en les ouvrant à une meilleure compréhension du monde dans lequel nous vivons. C’est pourquoi j’attache une telle importance à ces nouvelles esthétiques musicales. Les musiques se créent et se diffusent relativement facilement, elles reflètent (ou non) très rapidement les problématiques de la société. L’autoproduction est mieux organisée que pour la littérature, elle coûte moins cher à produire que le cinéma, le théâtre etc… Ces musiques contemporaines (qui couvrent un nouveau territoire savant entre classique, jazz, rock, électronique, hip-hop) sont très plastiques et informent beaucoup sur la plasticité de notre époque, favorisent la plasticité neuro-culturelle. Diversité culturelle. Les nouvelles esthétiques musicales émergentes sont, de plus, indispensables pour que « diversité culturelle » ne soit pas un vain mot dans notre environnement. Ce sont elles qui sont porteuses de regards, de prises de positions différentes sur notre quotidien, ce sont elles qui pratiquent la subversion créative, les altérations de nos repères dont nous avons besoin pour demeurer réceptifs à la diversité culturelle (Cfr. Les informations sur le colloque organisé par la Médiathèque en 2007 avec l’UCL, l’ULB, Bernard Stiegler, Bernard Lahire …). Il serait, soit dit en passant, regrettable d’imaginer que ces esthétiques sonores sont coupées du reste ! Elles permettent au contraire d’expliquer le reste, elles donnent de la profondeur aux musiques les plus médiatisées, elles complètent l’histoire. En ne connaissant que les musiques les plus médiatisées, il faut bien voir que l’on atrophie l’intelligence musicale des publics et fondamentalement, à long terme, on réduit le potentiel de curiosité. Parce que le transfert des pratiques et des innovations ne cesse de fonctionner entre disons, pour le dire vite, l’underground et le devant de la scène commerciale. C’est palpable avec quelqu’un comme Björk, mais ça se vérifie avec (à peu près) tous. Ne pas travailler cette dimension revient à laisser faire la désinformation musicale.  Un territoire efficace est forcément européen. La dimension européenne est à mes yeux incontournables. Parce que nous avons le devoir d’ouvrir à une dimension européenne de la culture. Rien de mieux de commencer par les cultures émergentes. Les musiciens « locaux » gagneront à avoir des contacts avec les scènes innovantes européennes, pour se confronter, s’informer, échanger. Une politique européenne active ne peut s’effectuer qu’avec des partenaires, en débouchant sur des partenariats, des pratiques participatives, « nos » musiciens gagneront certainement des possibilités d’aller jouer ailleurs. Accueillir ici est le meilleur gage de pouvoir envoyer ailleurs ! L’appareil critique, l’éducation, la construction de la curiosité. Le postulat de l’éclectisme n’y suffira pas (l’éclectisme n’ouvre pas forcément la curiosité, l’éclectisme, aujourd’hui, est trop tributaire de la segmentation des publics que le marché a intensifié et rigidifié. Désegmentariser est indispensable à rendre l’éclectisme un peu efficace !)  Autour d’une programmation dotée d’une vision ambitieuse et inédite quant à la découverte, il me semble que plusieurs partenaires aux missions pédagogiques (au sens large) peuvent s’impliquer dans la promotion du projet, en recoupant les axes forts de leurs contrats programmes. Les pistes sont concrètes et les savoir-faire existent, il fat les organiser. Publications, émissions radios, podcast thématiques, démos dynamiques dans les auditoires, animations, pré-concerts, utilisations de films et de musiques enregistrées pour « préparer » les publics aux concerts à venir, interventions dans les milieux associatifs et dans la culture WEB. Jeunesses Musicales, Médiathèques, UCL peuvent travailler sur des outils originaux (c’est du concret et sur ce point, j’ai fait une offre de services à peine voilée). Planifier des interventions dans les écoles, les Académies… Tout ça pour donner une chance qu’émerge un comportement structuré et évolutif favorable à une réelle curiosité et à l’ouverture de concerts différents. Ceux-ci, une fois passé la barrière psychologique (« on ne connaît pas, ça ne nous dit rien, donc ça va nous faire chier ») vont procurer énormément de plaisirs et ça va se savoir assez vite. (Je me souviens d’avoir programmer Stanley Beckford au festival Cap Sud. Cette star jamaïcaine du mento, prédécesseur du reggae –et donc l’occasion d’élargir le champ des amateurs de Bob, travail sur la mémoire- n’étant pas connu par ici, pas évident de faire passer ce choix ! Mais une fois le public devant, manifestement, ce n’était que du bonheur pour tout le monde.) Médiation et université. Les concerts doivent être accompagnés : non seulement un exposé préalable (mélange d’accueil et d’informations intéressantes, de celles qui éveillent l’appétit, qui donnent l’impression que le plaisir d’apprendre est infini), mais aussi présence de plusieurs médiateurs pour engager le dialogue avant et après, recueillir les impressions, dialoguer et expliquer, écouter et retenir les avis. Cultiver l’art de la parole et de l’échange sur les musiques et les émotions est la meilleur manière d’agir sur les comportements, de faire évoluer les manières de « prendre du plaisir », d’initier aux modes d’appropriation. … D’où, encore une fois, l’implication utile d’étudiants, d’animateurs : s’ils ont été impliqués au préalable dans l’élaboration de tout l’appareil critique et pédagogique, ils auront à cœur d’en être les ambassadeurs. C’est un travail de terrain qui peut ouvrir des perspectives à des formations universitaires spécialisées sur la « médiation culturelle », l’étude des publics, etc… Quand le pointu revient au galop comme retour anxiogène du refoulé ? Je n’ai jamais utilisé les termes « pointu », « underground » (…). J’ai brièvement parlé de la nécessité de construire un programme d’explication des esthétiques musicales émergentes, transversales et européennes, à destination du grand public. Ce programme réunissant pédagogie, production d’informations, concerts, rencontres avec les artistes…Les quelques noms qu’il m’a été demandé de citer à titre d’exemples n’étant pas particulièrement familiers, la déduction qu’il s’agissait de choses « trop pointues » s’est imposée automatiquement chez certains. Et par la même occasion, le discrédit que l’on attache à ces expressions en arguant des publics restreints que cela intéresse. La suite (connue) étant d’embrayer avec l’accusation d’élitisme. Il me semble que c’est un bel exemple d’intériorisation des valeurs du marché et des industries de programme : ce n’est pas connu, médiatisé, donc ça n’a pas forcément reçu le label « bon pour le public ». (Rappelons au passage que l’élitisme consiste à jouir de biens culturels de grande qualité et de tenter de les garder pour soi.) Les autorités prescriptives se révèlent ainsi bien du côté des industries de programme et prédominent même dans les manières de penser du côté de ce qui devrait équilibrer leurs influences : les institutions de programme. Or, justement, en ouvrant remarquablement la réflexion quant à la nature de la programmation, dans une salle à vocation de type « opérateur public », l’urgence est de construire une stratégie contre ces jugements qui ruinent toute autonomie des politiques culturelles publiques. L’équation simpliste « pas connu du public = chiant = pas vendable », exprimée de façon plus soft, masque les points aveugles des métiers culturels et la peur du refoulé : « ah mais si c’est ça qu’il faut présenter, ça concerne plein de valeurs pas encore maîtrisées, pas maîtrisables, déstabilisatrices là où, en général, programmer un musicien relève plus de l’affirmation de ses bons goûts et non d’une pratique d’apprentissage, alors qu’en fais-je ? » . Mais une mauvaise perception du potentiel de séduction de ces répertoires « pas connus » est bien plus généralisée, et c’est dommage parce que, sans doute, cela fait intervenir des a priori, l’absence d’un examen objectif, le manque d’approche intelligente dont on devrait pouvoir se passer. Le  plus bel exemple à citer, à l’endroit même où se déroule la table ronde réside dans l’attitude à l’égard de « l’autre ferme du Biéreau », celle de l’Ecurie, gérée par une petite asbl, considérée comme marginale, certes utile, mais bon, ça n’ira jamais très loin. Une meilleure connaissance des répertoires, des esthétiques actuelles et des publics potentiels devrait, normalement, modifier cette perception. Cette petite asbl de bénévoles a présenté des musiciens qui sont vraiment des pointures internationales. Entendons nous : pointure ne signifie pas vedette médiatique !! Mais pointure dans leur pratique, dans leur invention, dans leur maîtrise de la musique qu’ils produisent et reconnus comme tels par leurs pairs et des professionnels du monde entier. Ne prenons que Jeffrey Lewis qui a joué là plusieurs fois avant de passer à l’AB. Ce musicien, qui est aussi illustrateur, a été tout récemment publié dans le New York Times ! Programmation obscure et trop barge !?? Euh !! Il y aurait, au contraire, de belles collaborations à établir entre les deux Fermes, en tirant parti des compétences et de savoir-faire complémentaires. Mais encore une fois, le sens de mes propositions allait dans le sens d’un axe de travail à développer, parmi d’autres, pouvant coexister avec d’autres types de concerts. Le travail sur les goûts, l’éducation. Au centre de ma proposition esquissée, un large accord s’est exprimé sur cette nécessité d’éducation. Avec une nuance importante à souligner de la part d’un intervenant : les publics ont aussi beaucoup à nous apprendre, notamment sur des genres et des styles considérés comme « sous-culture ». Maintenant, à partir de ce sentiment partagé, une fois que le débat entre dans les détails, devient explicite sur ce à quoi on entend éduquer, en glissant des noms d’artistes supposés étayer la démarche, les passions se délient, les échanges s’échauffent ! C’est toujours un exercice passionnant et périlleux ! Une des raisons en est que, sur cette question des goûts, aucune professionnalisation ne s’est organisée. Ça reste le règne complet de la subjectivité ou tout le monde peut avoir raison, aussi bien l’organisateur-programmateur qu’un membre du public. Aussi bien quelqu’un qui écoute des musiques de façon structurée depuis 25 ans, lit et s’informe parallèlement sur les courants musicaux que l’auditeur qui écoute son premier CD ! Et entre opérateurs, il n’y a pas de raison que ça se soit vraiment différent ! Cette question des goûts et donc du bagage culturel est complexe au sein même de ce genre de débat. Chacun est impliqué dedans, à la fois à l’intérieur (comme individu) et à l’extérieur (comme organisateur, opérateur). Du côté des psys, on ne peut pratiquer l’analyse qu’après avoir suivi soi-même une analyse. Au niveau d’un travail de médiation sur la vaste question de la formation et éducation des goûts culturels, tous les acteurs de la politique culturelle publique devrait suivre ce que Bourdieu appelait (si mes souvenirs sont bons) une socio-analyse de ses propres goûts !! (PH)

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Le chef et le philosophe, 2 systèmes de soins

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Je me suis offert une pause dans un bistrot de chef (un des premiers à avoir lancé cette formule), « Chez l’Ami Jean ».  L’établissement ne paie pas de mine, un vieux bistrot de quartier resté tel quel (70 ans). Vieux bois, local un peu sombre, exigu, quelques objets basques accrochés ici ou là, une photo de rugby, une affiche sur la ville de Ramuntcho, un gant de boxe dédicacé, ça fait cantine sans façon… Un premier contraste avec le look adopté pour le site Internet. Le deuxième contraste est dans l’assiette : ce qui est présenté est bien plus charnel que ne le laisse présager la présentation virtuelle, stylisée. Le raffinement promis est au rendez-vous et le palais explose de plaisirs, tout l’appareil gustatif jubile, matières grises et tripes comprises, au rythme d’un service impeccable, attentionné même s’il est rapide, voire heurté. Mais on est bien dans un esprit bistrot en contraste avec cette cuisine quasiment étoilée. (À certains moments, je doute : n’est-ce pas aussi bien que chez Darroze ?) Pour être plus explicite : en entrée, mis en forme dans à l’emporte-pièce, de l’écrasé de topinambour au beurre demi-sel assemblé avec deux épaisses languettes de saumon au sel, surmonté d’un léger gratin et de pétales de légumes craquant, d’une fine languette de lard croustillant. Les saveurs du tubercule (terre) et du poisson (mère) se conjuguent subtilement. En plat (photo) : coquillettes, joue de veau, émulsion blanche et râpé d’orange, avec une sauce garnie de pleurotes. À chaque fois, l’équilibre des saveurs et des consistances ravit. Tout est juste, pensé en profondeur. Le dessert : mousseline de citron jaune avec un sirop de réglisse…. Mais, en ces temps difficiles, j’aurais mauvaise grâce de ne parler que de bouffe ! Il y a en plus, le spectacle des cuisines. Elles sont plutôt petites et il y a 4 ou 5 personnes qui y travaillent sous la direction du chef (Stéphane Jégo, breton d’origine, formé à la cuisine basque), bien présent, aux premières lignes. C’est un extraordinaire ballet de gestes emmêlés, coupés, recoupés, de corps s’esquivant, louvoyant, sans jamais se percuter et rompre le mouvement du corps collectif qui travaille vers le même objectif : partir de tous les ingrédients dispersés, disparates, préparer, les rapprocher et rendre tout disponible, selon les commandes, pour que le chef finalise, dans chaque assiette, les mets rassemblés selon ses idées (dosage, épices, esthétique). Une tension palpable, très forte, jamais d’énervement. Le chef donne ses ordres, accélère le mouvement, anticipe telle ou telle préparation, contrôle tout sans en avoir l’air (tant le résultat que ce qui y conduit, soit la durée, le temps, le tempo, comme pour la conduite d’une œuvre musicale). C’est le plus impressionnant et détermine l’aura de ce qui arrive dans l’assiette ! Cette capacité à suivre le déroulement de plusieurs plats, plusieurs cuissons, plusieurs agencements culinaires, sur plusieurs fourneaux, pris en charge par plusieurs assistants (chacun leur partie), avoir dans la tête la partition complète et détaillée de l’ensemble des commandes et des plats, avoir le contrôle de tous les savoir-faire qui permettent de mener à bien tout ça dans les temps ! Cette force d’organisation et de concrétisation de quelque chose d’abstrait -une recette, une conjonction de goûts et de saveurs, étant avant tout une sorte de concept, d’idée- est prodigieux, dégage une énergie euphorisante, comme si j’étais en train de me réchauffer à un foyer de forces positives réunissant, rassemblant en quelque chose d’homogène ce que la vie extérieure, médiatique et virtuelle tend à disperser, disjoindre. Ce qui ressemble beaucoup à une autre prestation à laquelle j’assisterai le même soir, celle d’un philosophe jonglant avec des concepts pour proposer précisément une façon d’organiser la compréhension de ce qui traverse notre époque (Bernard Stiegler, séminaire d’organologie, séance sur les nouveaux réseaux de socialisation, Facebook & Cie). Ainsi, même sans tout comprendre, qu’il s’agisse de cuisine ou de philo, côtoyer physiquement un tel chef ou un tel penseur, a des vertus thérapeutiques par « ce qu’ils dégagent » !

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Le soir, donc, au Collège de Philosophie, Bernard Stiegler animait une nouvelle séance de son séminaire. Le voir penser en direct, selon le plan établi de son exposé, puis selon les questions posées par les participants (notamment un Anglais qui cherchera à définir l’angle mort de la pensée de Stiegler, peut-être du côté du concept de « nature » ?),  procure le même confort que la prestation du chef dans sa cuisine. Même si, bien entendu, il travaille des termes, des concepts, des outils bien connus de ses lecteurs, sur la durée, l’impression n’est pas d’entendre la même chose que ce qu’il y a dans ses livres, mais cet effort pour, dans l’instant, cherche à dégager une avancée dans ses idées, aller un peu plus loin, faire surgir une meilleure explication, un agencement plus convaincant. Comme si cet exercice de parole instantanée avait pour but de faire sortir aussi l’imprévu, l’accident, et qui s’infiltre plus facilement dans l’oral, faire surgir tout ce qui peut mettre en danger une pensée arrêtée. Le côté thérapeutique provient d’assister à une tentative d’organiser, dans un appareil conceptuel tournée vers l’action et l’engagement, une foule d’informations qui saturent l’espace public, l’espace médiatique. Informations présentées comme constituant la consistance de l’air du temps, les forces qui déterminent ce qu’il faut devenir. Ces informations, notamment sur les technologies de socialisation ou d’accès à la culture, nous harcèlent de façon autoritaire, jamais expliquée, jamais médiatisée mais toutes entières dans le marketing. Elles harcèlent en ordre dispersé, brutalement, chacune comme un absolu à prendre tel quel. Cette dispersion totalitaire rend difficile la pensée, la réplique, l’échange avec l’environnement et ses outils de contact. La première chose à retenir de ce séminaire est la distinction entre « fait technique » et « tendance technique », c’est tout bête, mais… Généralement, des « faits techniques » nous sont présentés comme équivalant aux « tendances techniques ». Ce qui élimine toute distance, toute capacité de penser en termes de tendance et participe de la « prolétarisation de l’esprit ». Son sens de l’organisation intellectuelle, Bernard Stiegler le pratique comme l’emboîtement des poupées russes, mais ce qui l’intéresse est ce qu’il y a entre chaque poupée, le frottement, la transmission (ou non), la connivence (ou non), la transformation (ou non)… Les nouvelles technologies de socialisation, comme Facebook, ne sont pas critiquées par Stiegler de façon conservatrice, stigmatisées comme le diable. Mais dans le fait technique « facebook », il explique une tendance à provoquer  l’hyper désajustement que ces techniques introduisent entre systèmes techniques et autres systèmes sociaux.  Ce qui est tout le contraire de ce que l’on nous vend. La façon dont ces choses se vendent et se répandent présente des risques importants d’hyper conflit entre les différentes fonctions de l’intelligence humaine. Dans la foulée, il expose sa façon d’expliquer, sur les trente dernières années, le désinvestissement de l’état au niveau du long terme, de la prévoyance, du projet de société, de la stratégie et de l’imaginaire industriel. Toutes choses à restaurer si le but est bien de résoudre la crise qui s’installe comme apothéose d’une économie anti-système de soins. Rien n’est à prendre tel quel, mais entendre ce travail de la pensée qui ramasse, rassemble, organise, s’éloigne des faits pour parler de tendances, c’est stimulant, ça inspire des lignes de conduite pour son propre boulot. (Séminaire enregistré, disponible sur le site d’Ars Industrialis.)

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Réenchanter l’école (la culture).

Considérations sur la crise systémique de l’éducation et ses conséquences pratiques – (Séminaire Ars Industrialis, Destruction et formation de l‘attention, 3) – Avec Jean-Hugues Barthélémy, Julien Gautier, Guillaume Vergne et Bernard Stiegler. Théâtre National de la Colline, Paris, 15 novembre 08

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Il ne s’agit pas d’une conférence de Bernard Stiegler mais d’une intervention d’Ars Industrialis, association constituée pour éviter de penser seul, pour élaborer un terrain social de mise à l’épreuve des idées, bref un dispositif politique et critique pour réintroduire de l’intelligence dans la manière de penser le monde en connectant conceptualisation et travaux pratiques. Bernard Stiegler présentait et organisait les débats entouré de trois intervenants, certes impliqués par ses travaux et ses hypothèses, mais d’un point de vue de praticiens. Trois enseignants qui sont au contact avec les jeunes générations et exercent leur rôle de pédagogue en phase avec les problématiques de société actuelles, en puisant dans les livres-outils de Stiegler de quoi résoudre les obstacles à la fonction d’enseignant (commencer par produire une analyse, une compréhension, un diagnostic costaud). Face à la crise de l’école, qui se développe de façon larvaire depuis 10 ou 20 ans, lentement, comme une bombe à retardement (dont la date d’explosion se rapproche), nous entendons bien et beaucoup les discours dominants de « retour aux anciennes méthodes pour en revenir aux socles de compétences de base ». C’est une prise de position le plus généralement conservatrice voire réactionnaire qui ne conduira qu’à accentuer le décalage entre la mission première de l’école et la réalité (c’est à dire une construction du réel qui impose une certaine formation des cerveaux qui n’est pas celle que l’Etat est censé inculquer a priori), ou pour le dire autrement : une prise de position qui conduit à placer l’école en phase avec ce que la réalité de la société de consommation entend faire des cerveaux, se substituant de la sorte aux institutions publiques de formation  des esprits (pour en finir avec l’école).  Ars Industrialis entend traiter de la crise de l’école, réel nivellement vers le bas, mais de façon progressiste et d’abord en prenant le problème dans toute son ampleur, tous ses tenants et aboutissants. Ce qui est primordial. La visée étroite favorise le conservatisme. C’est fondamental, tant ces matières-là, de par la structure même des technologies de l’information, sont examinées selon des mises en équation équivalent à de faux débats. On se trompe d’emblée de question. Il est réjouissant d’entendre dire que les réformes successives des programmes scolaires a contribué à ôter le « goût du savoir » et que l’école, par là même, a participé à une « organisation méthodique de la perte de saveur » des savoirs, des actions d’apprentissage de l’esprit. Réjouissant d’entendre qu’il faut « réenchanter l’école pour réenchanter le monde. » (« Réenchanter n’est pas restaurer, ce n’est pas un retour en arrière ». Là où la volonté de reprise en main réactionnaire d’une dérive d’autorité entend imposer des règles et des punitions, ici on parle de faire comprendre l’autorité. D’autorité naturelle. Ce qui n’est possible que dans un ensemble où le désir d’apprendre est réinstauré, simuler, l’amour de s’élever par les connaissances largement partagé et compris. Dans l’autre cas, appliquer les sanctions d’une sévérité vide de sens ne pourra avoir que des conséquences encore plus négatives. Il sera largement question de saturation informative et cognitive qui altère les capacités d’attention et de fixation des nouvelles compétences critiques dans l’acquisition des savoirs à l’école. Saturation qui équivaut souvent à une stagnation, le marché de la consommation vendant, revendant et recyclant toujours le même. Stagnation qualitative. Cette tendance a été suivie et renforcée par l’école : les manuels scolaires ont appliqué les logiques de zapping, bel exemple où, en s’imaginant s’adapter au temps de la commercialisation des plaisirs et loisirs, on ne fait qu’en accentuer les tendances et on scie la branche sur laquelle son se trouve. (Ce sont des cas insidieux de détournement des missions éducatives que l’on connaît bien sur le terrain des opérateurs culturels.) L’école a eu tendance à se modeler selon le temps de la société de marketing alors qu’elle doit, au principe, bien s’en distinguer. Et cette distinction est indispensable à la continuation du désir d’apprendre, de s’élever. À l’inverse, en se dédiant de plus en plus au formatage des esprits selon les attentes du marché (culture d’entreprise, culture du management) l’école a sapé les réelles motivations culturelles, elle a tiré vers le bas les aspirations à la connaissance (quand in dit de cette façon générique « l’école », c’est bien entendu l’école pensée par les pouvoirs politiques successifs depuis 20 ans) Ainsi, la préférence pour la lecture d’auteurs moyens et franchement secondaire, soi-disant plus en prise directe avec l’imaginaire des jeunes, tendance qui s’est considérablement généralisée comme allant de soi, a certainement ruiné le désir des formes intellectuelles les plus élaborées et affaibli l’éducation au beau, encouragé la loi du moindre effort en faisant perdre le désir de comprendre l’autre. La pauvreté d’intervention scolaire en tant qu’accompagnement des nouvelles technologies de l’information et de la communication a aussi laissé un boulevard pour l’usage de ces technologies vendu par les industries de programme et pour la prédominance des moteurs de recherche pensés par ces industries, ce qui représente une certaine main mise des entreprises privées et du profit sur l’accès aux connaissances. La configuration serait complètement différente si le moteur de recherche prédominant était « public », élaboré et financé par des institutions préconisant le « temps long de l’intérêt » et de la curiosité culturelle. Il y aura des témoignages de terrain, ceux d’enseignants fatigués qui eux-mêmes perdent l’amour du métier face à quelque chose qui les prive d’initiative et d’impact : les enfants deviennent infects, pas méchants, mais infects involontairement, incapable d’attention suivie, n’offrant aucune prise. De plus en plus de jeunes, au cours d’histoire, se désintéressent en disant : mais, m’sieur, j’étais même pas né ! » Apprendre un peu plus que ce qui est nécessaire à consommer ce que l’on propose d’acheter et manipuler comme objets occupant les pulsions, semble parfois à la plupart du temps perdu. Ce qui est rappelé est surtout le rapport de force entre institutions de programmes (pouvoirs publics investis dans l’éducation et la culture) et entreprises de programme (industries culturelles). C’est un rapport de force sur lequel le politique évite de se prononcer, ce n’est inscrit dans aucun agenda. Lors de la journée de réflexion du Conseil de la Jeunesse (Bruxelles) pour rassembler quelques idées à soumettre au politique, c’était le premier point que je soumettais : il faut que le politique prenne conscience et position sur cette question, sans quoi toute politique culturelle publique sera de plus en plus vide de sens. Et au moment où le G20 se réunit pour donner l’impression que le politique entend réguler la finance à l’échelle mondiale, il est illusoire de croire que l’on régulera le capitalisme financier sans agir sur le capitalisme industriel, l’un et l’autre travaillant ensemble aux mêmes objectifs de la marchandisation de toute matière humaine. Pour l’action que l’on tente de lancer à la Médiathèque pour redonner sens aux pratiques culturelles domestiques (avec La Sélec, dispositif critique qui renouvelle le goût d’écouter et d’entendre), ce genre de séminaire permet surtout de prendre de l’énergie. Celle d’une cellule militante qui fournit idées, arguments, outils de réflexions, pistes de propositions. Textes, enregistrements seront disponibles sur le site d’Ars Industrialis

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Culture et générations.

Le Conseil de la Jeunesse d’Expression française organisait le 22 octobre un colloque sur l’accès des jeunes à la culture, au théâtre Le Public. Une matinée pour ouvrir la réflexion et une après-midi d’ateliers thématiques dont l’objectif est d’alimenter une boîte à idées pour les décideurs politiques. Je n’ai malheureusement pas pu entendre les interventions du matin, je suis juste arrivé quand on donnait la parole à la salle. Je voudrais néanmoins réagir à certaines choses entendues lors de cet échange. Monsieur Jean-Marie Lacrosse (sociologue) et Madame Sabine De Ville (Culture et démocratie) ont plusieurs fois insisté sur le fait qu’il n’y avait plus de culture savante et de culture populaire, que ces distinctions n’avaient plus de sens, qu’il fallait en finir avec ces clivages. Dans le même temps, leur discours évoquait la nécessité d’émanciper, d’apporter l’autonomie culturelle aux jeunes, d’ouvrir des portes, de faire accéder à d’autres dimensions de la culture, de percevoir d’autres significations… N’est-ce pas là tous des termes qui parlent bien de hiérarchie ? M. Lacrosse rappellera qu’il vaut mieux, avec les jeunes, partir de ce qu’ils connaissent : une série télévisée, par exemple, en leur proposant une méthode d’analyse qui valorise le contenu et le fait de regarder ce genre de production. Et, ensuite, frayer un chemin, rendu familier par ce préambule, vers d’autres productions, la littérature, un autre cinéma… Je crois qu’il y a là une certaine confusion. Au niveau de la pratique d’animation, il vaut mieux ne jamais se présenter face aux jeunes, face à quelque public que ce soit, avec des a priori méprisants à l’égard de telle ou telle attitude culturelle. Face aux jeunes, il vaut mieux pouvoir faire sentir qu’on n’est pas né de la dernière pluie et que l’on connaît « leur » culture et pouvoir, avec plus ou moins de subtilité, éclairer les origines de « leur » culture, soit les passerelles entre ce qui fait référence chez eux et tout un héritage qui a permis à ce qu’émerge ce qui les fait vibrer, ce sont des histoires qui leur plaisent. La question de nier la hiérarchie entre différents types de bagages culturels est plus complexe. Je crois qu’il s’agit d’une attitude qui a peut-être eu son utilité mais qu’elle est aujourd’hui dangereuse et nocive (mais, sur la question, il sera plus productif de s’inspirer des travaux de Bernard Lahire/ « La culture des individus »). Elle profite surtout à ceux qui ont le plus intérêt à faire croire que l’on accède au meilleur de la culture facilement, rapidement, sans effort : soit les industries de programme et leur marchandisation de la subjectivité. Or, c’est tromper le monde. Et tous les travailleurs sociaux et culturels le savent et s’épuisent à se sentir impuissants face à ce nivellement de la culture qui dénature leur travail et lui ôte toute perspective. « S’il n’y a plus de différences entre cultures, à quoi je sers encore ? ». D’autre part, toutes les enquêtes objectivent la réalité d’une fracture culturelle et l’impuissance de l’école à la réduire. S’il y a fracture culturelle, il y a bien différence de constitution dans les capitaux culturels des uns et des autres. Face aux industries culturelles et leur nivellement vers le bas, il faut affirmer haut et fort qu’il y a une hiérarchie des valeurs et des biens culturels, qu’il y a une hiérarchie des pratiques et comportements culturels. Non pour classer les gens selon leur position sur cette hiérarchie et les y enfermer : ce que fait le système actuel soi-disant égalitaire. Mais en étant clair sur l’existence de cette hiérarchie, il devient aussi plus « simple », plus franc en tout cas, d’en traiter les conclusions sociales. Aujourd’hui, il devient honteux de parler en termes d’élévation. C’est pourtant de ça qu’il est question et on use d’euphémisme (citoyenneté, autonomie, se trouver, mieux se comprendre). Nous avons besoin de cette possibilité d’élévation pour donner envie de se cultiver, pour rendre attractives des politiques culturelles exigeantes et ambitieuses, pour placer le désir au centre de la culture. La perspective de s’élever, de gagner de la hauteur, reste un moteur de désir. On l’oublie un peu trop. Pourquoi aller vers une politique culturelle publique qui, grosso modo, tient le même discours que les industries culturelles en proposant un peu moins bien ? Pourquoi adhérer une offre culturelle publique si elle n’apporte aucun gain du côté de ce qui élève en se cultivant ? Dans l’atelier où j’étais invité à intervenir, atelier censé apporter des pistes de solution au niveau de l’accès à la culture (au moins de débroussailler la matière afin d’établir un cahier des charges avec des décisions éventuelles à prendre), très vite, dans la discussion, on a pu ressentir l’ampleur de l’impasse. La plupart des acteurs de terrain rendent compte d’un travail de fourmi à soigner les innombrables plaies culturelles, avec des énergies individuelles énormes (mais pas infinies), des moyens microscopiques, des résultats infimes (et pourtant tellement gratifiants). En écoutant les témoignages des uns et des autres, je pensais à ce que Bourdieu disait de ce milieu associatif qui s’échine à réparer les dégâts du système et qu’il nommait la « main gauche ». Il n’y a aucun gadget (genre « gratuité » ou « carte jeune ») qui semble pouvoir apporter une solution au mur contre lequel on travaille. L’école, l’éducation : oui, mais à condition de donner d’autres moyens, d’autres missions. Toutes les mesures importantes et décisives le sont en amont des opérateurs de terrain. En ce sens, mon intervention était orientée vers les suggestions suivantes : 1/ Proposition au politique est de travailler à un diagnostic plus clair de la situation et de formuler une orientation plus à même de motiver tout le secteur de la culture et de la jeunesse. Il faut un positionnement clair à l’égard des industries de programme et aller vers une régulation du capitalisme culturel. Le flou sur ce positionnement désoriente les travailleurs du secteur, leur donne l’impression de se battre seul. 2/ La culture est un accès au savoir (savoir ne rime pas avec chiant) et il n’y a pas de savoir sans transmission entre générations, toute approche de la problématique de l’accès à la culture doit être intergénérationnelle. La culture est la dynamique pour construire la société ensemble. Le marché s’en fout qui préfère isoler des tranches d’âge pour les exploiter au maximum au risque d’en compliquer les relations. 3/ Il faut une position claire sur les nouvelles technologies d’accès aux biens culturels. Celles-ci recèlent des possibles intéressants mais, dans l’ensemble, elles sont pour conséquences de détériorer plusieurs compétences utiles à une politique culturelle utile à la société : le dialogue en chair et en os et l’attention. 4/ Les institutions de programme organisent des équipes éducatives avec des moyens souvent riquiquis. Ces moyens doivent être étendus et ces équipes doivent pouvoir travailler ensemble sur des programmes communs, tranversaux, transdisciplinaires, incluant animations événementiels, publications, outils numériques au service du développement de toutes les compétences sociales indispensables à la bonne réception d’une offre culturelle publique.