La fin du jour et ses cristallisations

rideau d'arbres

Librement entretissé à partir de : paysages et brumes, William Faulkner, La ville, Gallimard/La Pléiade, Œuvres de Pascal Convert, Catherine Larrère, Les inégalités environnementales, La vie des idées 2017, Raphaël Liogier, Sans emploi. Condition de l’homme postindustriel, Les liens qui libèrent, 2016 – Didier Fassin, Punir. Une passion contemporaine, Seuil 2017 – Nadine Hilbert, Gast Bouchet, Stephen O’Malley, Metamorphic Earth, BPS22 …
Convert

Dehors les brumes hivernales amalgament ciel et terre, en une seule ouate marécageuse, avec de rares déchirures dues à des coups de vent venus de nulle part et qui surprennent la lune pleine et brillante dans un bout de ciel nu. Malgré les paupières pesantes que le cerveau abruti par les bêtises d’une journée de travail va bientôt clore, il s’enfonce dans le fauteuil usé qui n’est plus que l’empreinte du corps lecteur s’y consumant ou s’y transcendant jour après jour, les sens en vigie rivés sur le défilé textuel, sans fin. Il n’y a nulle part où aller. La maison est assiégée de rideaux d’arbres givrés, tapisseries de grisailles sans début ni fin. Alignement de troncs nus, certains engoncés dans des cascades de lierre couleur cendre, en étain. Le grillage de la lisière, les interstices de la trame laissent surprendre le déplacement furtif du gibier, chevreuils, faisans, sangliers, renards, lièvres, taches rousses, fauves, grises. Quand il y projette le faisceau lumineux d’une torche électrique, il fait apparaître la circulation erratique, prédatrice, d’étranges billes de verre, jaune, rouges. Des yeux sans corps. Va et vient entre le fauteuil et la tenture de velours qu’il soulève pour scruter, si proche si lointain, le sous-bois giboyeux à la Uccello à peine discernable dans le brouillard. Sans cesser d’errer dans le cheminement total et polyphonique du récit faulknérien. Volupté de s’entraver, s’enliser dans l’une ou l’autre description, captif soudain d’un paysage phrasé qui lui semble venir de lui, quand les mots restituent si bien, dans leur manque natif, mieux qu’il ne pourrait jamais le faire, les dernières lueurs du jour et l’installation progressive de la nuit. Si bien que, ne ressentant plus de distance entre le livre ouvert, ses caractères imprimés et des souvenirs enfouis en lui, le texte et la chair, il revit ou devient ces crépuscules particuliers, enchanteurs, devant lesquels ses regards ont langui tant de fois. Il les a épousés de tous ses pores, désirant s’y pétrifier, s’y cristalliser pour ne plus en sortir, ne plus avoir à penser le reste. Rester là pour être redécouvert bien plus tard sous forme de statue ayant presque l’air vivant, prête à s’animer. Dans ces instants magiques du basculement des astres, où durant un instant désagrégé, ils semblent échanger leurs rôles, leurs matières. Ces instants où il ne cesse de croire que tout reste possible, la célébration de l’extinction fondue dans les préludes exultants du renouveau. « La fin du jour n’est plus qu’une immensité glauque, un vaste et silencieux murmure là-bas au nord-ouest jusqu’au zénith. Pourtant on dirait que la lumière n’est pas retirée à la terre, aspirée vers le ciel pour se perdre dans la fraîcheur de cette verte étendue, mais plutôt qu’elle s’est rassemblée, amassée un instant sans se déplacer encore dans les parties basses du sol, si bien que le sol, la terre même est une nappe lumineuse d’où seule émerge, sombre et immobile, la masse noire des épais bosquets. » Oui, de tels décors libèrent les espoirs irrationnels, il se rend compte à quel point, sans même oser se l’avouer, il s’attend sans cesse à ce qu’elle resurgisse. « Alors, comme sur un signal, les lucioles –les « mouches de feu », comme disent les enfants du Mississippi – en myriades effrénées, en tous sens, frénétiques, clignotantes ; sans but précis, sans dessein, mais en chœur telles de minuscules et incessantes voix, plaintes ou paroles qui ne seraient jamais apaisées. » Bouche bée devant l’essaim de bestioles, particules d’or cherchant des sites de réincarnation, comme le lancer de nouveaux cycles de vies, éphémères. « Quoique l’extrême bord du couchant ne soit plus vert et que tout le firmament ne soit plus à présent qu’un arc constellé et sans voiles qui tourne lentement, les dernières lueurs du jour réfugiées au creux de la plaine s’étant évanouies, demeure encore une faible lumière diffuse et partout où vous portez vos regards sur ce noir panorama vous distinguez encore, aussi faible qu’un murmure, le pâle éclat aux contours imprécis du cornouiller rendant à la lumière la lumière qu’il a empruntée comme le feraient des fantômes de bougies. » (Faulkner, p.298, 299, 300) Ah ! mon dieu, oui, ce cornouiller luminaire combien de fois ne l’a-t-il pas contemplé et cherché à le décrire, mais où, quand encore, précisément ? En tout cas, avec une telle insistance répétée, à la manière d’un rêve identique qui revient au long d’une vie d’un individu, qu’il se trouve imprimé vif à l’intérieur de ses paupières, silhouette végétale en néon clignotant.

Les mains déposent le livre, frottent les yeux durant un long bâillement, et s’emparent machinalement du Smartphone. En quelques manipulations automatiques, elles font venir sur l’écran une série de photos reçues récemment, autoportraits d’une jeune fille qui fixe le vide, l’avenir devant elle, ou un passé enseveli dans le futur, enfin, ce qui vient mêlé à ce qui aurait pu être. Elle, se voulant déterminée autant que désemparée, blessée et sauvage. Du genre, « ok, tu vois, j’y vais, je me suis habituée à y aller seule ». Les yeux embrassant le vague le regarde aussi, lui éparpillé, dans cet indéfini. Elle fixe ce qu’elle souhaite être un devenir vierge et s’y présente comme une Vénus naissante, nue. Enfin, autant que peut le laisser deviner la photo. Du côté où le bras, probablement, tient l’I-phone en l’air, la rondeur du sein remonte, l’écume d’une vague qui roule et lève, mue par une force lunaire, à moins que ce ne soit le flanc sphérique d’une montgolfière, palpitant d’air chaud et préparant l’envol. Tandis que de l’autre côté, le ballon revenu du ciel et gorgé de mythes célestes, s’épanche mollement dans l’herbe haute d’une prairie perdue, quasiment hors champs. Le sillon entre les seins est évasif, une trace pâle. Enfin, il y a une ligne suggestive, mais il ne fait qu’imaginer les mouvements dissymétriques probables de la poitrine. C’est de la fiction. Et, face à ce dispositif qui montre beaucoup sans rien dévoiler, les doigts s’empressent de tripoter l’écran tactile, caresser par substitution l’interface qui permettrait de pénétrer la photo, de rejoindre la vraie peau à travers son avatar numérique. Ils zooment jusqu’à ce que l’image semble déborder, s’échapper, et que sur l’écran ne subsistent que des taches de pixels flous, surface d’une planète couverte de cratères vides ou morceaux de pelages sauvages entraperçus entre les troncs du sous-bois givré, aux contours de carte géographiques, pays et régions indéfinissables, inaccessibles. En faisant glisser ainsi l’abstraction du visage et de ses articulations au reste du corps, cou, épaules, haut de la poitrine, les rêveries entièrement emportées par ce fragment charnel de tapis volant dérivent dans un épiderme infini et intimement rapproché, survolent le lac des yeux noirs et y découvrent des paillettes mordorées, des plaquettes d’émaux bleu nuit et indigo. Il se souvient de l’exaltation à décrire ce qu’il voyait dans ses yeux à elle, par nature le genre d’objet toujours changeant dans la fixité biologique et fonctionnelle, où affleurent les milles nuances de la subjectivité que teintent les reflets du milieu, défi pour l’exercice du langage et de l’écriture qui s’y confronte à l’inextricable cœur du désir, bégaiement, impossibilité de saisir avec des mots justes, impuissance à se convaincre de la réalité de ce qu’il voyait. Fouillant métaphoriquement le cristal liquide de ces regards à la manière d’un chercheur d’or dans sa rivière. « Son visage était tourné vers moi pour m’observer en-dehors de la pénombre au-dessus du cercle de lumière du haut de l’abat-jour, avec sa belle bouche fendue, aux lèvres pleines qu’elle n’avait jamais peintes, et ses yeux, non pas de ce bleu cru et poudreux des fleurs automnales, mais du bleu des fleurs de printemps, de ce mélange inextricable de glycine, de bleuet, de pied-d’alouette, de campanules et autres. » (Faulkner, La Ville)

Calfeutré dans son cabinet de lecture et écriture, du fauteuil à la fenêtre où il guette les animaux fantastiques du sous-bois giboyeux, il cherche à épuiser, comme un animal en cage, toutes les tensions de l’enfermement. Avant tout, celles du marché du travail. Sans que ça vise précisément les tâches professionnelles réalisées au jour le jour, en conformité avec un contrat signé il y a quelques décennies avec un employeur, de plus en plus abstrait, l’abstraction étant proportionnelle au caractère culturel du métier. Non, pas tellement ça, malgré leur inanité progressive, leur vacuité exponentielle. Plutôt le bombardement incessant de discours moralisateurs et politiques sur le travail, le travailleur, les chômeurs, les profiteurs, les fainéants. Comment ne pas être atteint dans ce qu’il a de plus intime par ces exhortations de gauche comme de droite à travailler plus, toujours plus âgé ? Comment ne pas se sentir attaqué personnellement, dans ses chairs, dans ses neurones, par ce candidat présidentiel français convaincu que le travail c’est la vie, la seule manière de sentir reconnu et valorisé, digne !? N’avait-il pas délégué aux politiques le devoir de faire avancer la société vers plus de bonheur et de libertés, vers plus de légèreté et moins de soumission, vers moins de travail et plus de temps libre ? N’était-il pas convenu que le temps libre individuel et collectif devienne la réelle richesse d’une société moderne, juste, équitable, prospère ? Pourquoi dès lors ne font-ils pas leur job, eux, pour atteindre ce mieux vivre ? Comment ne voient-ils pas que la production de richesses peut prendre mille et une autres voies qui rendent caduque la fiction du salariat ? Ne s’informent-ils pas ? N’étudient-ils pas ces questions ? Leur cerveau est-il captif, capturé par des puissances qu’ils ne maîtrisent pas ? Ne voient-ils pas que leurs discours sur la croissance et l’emploi génèrent une immense démotivation pathologique ? « C’est la conservation artificielle du travail obligatoire qui pousse la société vers cet état dépressif que nous connaissons aujourd’hui. » (Raphaël Liogier, p.114) Ce chœur tant politique que médiatique qui radote continuellement les chiffres du chômage, la création en trompe l’œil d’emplois anémiques, les indicateurs rachitiques de la croissance, implorant sans cesse des signes positifs du ciel, du futur, installe une chape de plomb, un climat de cynisme qui encourage toutes les formes d’incivisme. Comment peut-on encore tout miser sur la croissance ? Que ce soit de la part d’un responsable politique ou des médias qui s’obstinent à évaluer les projets politiques selon leur impact réel ou imaginaire sur cet indicateur, même pas périmé, mais nocif. Comment oser entretenir cette duperie, ce fétiche ? Comment ne pas se rendre compte que cela sape le moral général parce que tout le monde, même les climato-sceptiques, tout le monde sait que l’on va droit dans le mur avec ce scénario. Et qu’il coupe les ailes à toute faculté à imaginer autre chose. « L’augmentation du PIB repose nécessairement sur une consommation accrue de matières et d’énergie, ce qui entraîne une dégradation environnementale dont les effets ne sont ni complètement connaissables, ni intégralement traduisibles en termes monétaires. Perpétuer ce modèle économique fondé sur la croissance n’est pas seulement une erreur intellectuelle. Cela conduit surtout à aggraver les inégalités environnementales et à perpétuer une forme d’oppression, qui passe par le fait d’imposer le langage de valuation de l’économie pour traduire ce qui fait la valeur de l’environnement. Cette imposition est « une forme d’exercice du pouvoir » qui empêche d’autres langages de valuation de s’exprimer. » (p.66) C’est bien ce qu’il disait, une chape de plomb. Et toute la journée, non seulement à travailler, mais aussi, de manière inconsciente et pleine de salissures invisibles, à défendre son travail, et forcément le défendre contre d’autres, se réjouir d’en avoir par rapport à d’autres qui rament et en sont dépourvus, se réjouir finalement du malheur des autres, de façon détournée, dissimulée, bien évidemment, mais tout ça blesse, abîme, rend complice d’une grande saloperie, d’un grand complot qui nie l’humain et encourage les violences, le chacun pour soi (qui est bien le credo de l’ultra libéralisme, chanté en chœur par toutes les familles politiques mais dont ils n’assument pas les retombées destructrices). Car il y a une sorte d’injonction à jouir de la souffrance de tous ceux et celles qui ne sont pas capables de se trouver un emploi rémunérateur et glissent dans la précarité, l’exclusion. Il y a une injonction permanente à être au diapason de la société dominante qui est une société punitive et non solidaire. Chaque journée est une traversée de cet espace public bombardé, mitraillé, snipé, miné par les tenants délirants du « plein emploi » et de la « croissance », embusqués partout, dont les déclarations péremptoires répercutées par le mille-feuille des médias traversent les corps, transpercent les esprits, trouent les rêves, pourrissent les humeurs. Et cela, par le truchement d’éminents acteurs se parant des vertus du rédempteur courageux, fiers de leur pouvoir déliquescent, courtisant les quelques % les plus riches de la planète. Ayant infesté le mental de toute la société, ils poursuivent chaque laborieux ou désoeuvré des sempiternelles inepties du genre « il faut bien payer les pensions, et pour cela, réformer ». « Le travail est passé frauduleusement pour une richesse à laquelle on devrait avoir droit. Les syndicats se sont appropriés cette inversion caractéristique du monde industriel consistant à faire passer une torture, un mal nécessaire, pour un bien désirable, qu’il faut chérir et défendre précieusement. » (p.103) Au vu des malheurs innombrables, des pathologies lourdes et épidémiques et des suicides que cette idéologie du travail engendre, les responsables politiques ne relèvent-ils pas d’un tribunal des crimes contre l’humanité ? Pouvaient-ils ignorer les répercussions de leurs mots d’ordre aliénants et de la dimension mortelle de cette aliénation ? Non, impossible, trop de recherches, trop de publications sont là pour les éclairer. Ils ne pouvaient pas plus escamoter les navettes éreintantes, le transport des citoyens dans des wagons à bestiaux, assumée par des services publics condamnés aux défaillances, déversant chaque jour des centaines de milliers d’anonymes dans des espaces urbains où ils ne peuvent que croiser des militaires armés, des patrouilles de flics en tous genres, des sirènes de polices continuelles, une sorte d’état de siège permanent qui dit haut et fort le modèle de société clivant, excluant qui s’implante. Employé propre sur lui et à la peau blanche, il n’a pas grand-chose à craindre. Il est du bon côté. C’est précisément le but du dispositif mis en place : faire sentir à qui que soit, de quel côté il se trouve, et qu’il y reste. Mais toute cette façade de surveillance et de contrôle ne lui fait pas oublier ce qu’il devine se passer dans l’ombre, alors même que, passant devant les commandos désoeuvrés, il partage le silence complaisant de la foule, l’assentiment silencieux de tous ceux et celles qui ne font pas partie des plus vulnérables de la population. Le rôle de sécurisation militaire, spectaculaire, justifie en sous-mains une gamme très large d’interventions musclées et banalisées. Car, la fonction punitive de la police, au quotidien « se traduit par le harcèlement, les provocations, les menaces, les humiliations, les insultes racistes, les contrôles indus, les fouilles injustifiées, les contraventions abusives, les menottages douloureux, les interpellations sans objet, les gardes à vue arbitraires, les coups qui ne laissent pas de traces, parfois même l’usage de la torture, toutes ces pratiques documentées étant concentrées sur les segments les plus vulnérables de la population. La banalisation et la normalisation de pratiques punitives extra-judiciaires par les forces de l’ordre sont un fait majeur encore largement méconnu des sociétés contemporaines. » (Fassin, p.54)

Forcément, chaque soir, de retour dans sa niche, il trépigne, épuisé, pas seulement des actes et de la concentration qu’exige le travail accompli jour après jour, mais de cette gangrène du corps social qui asphyxie les ressources intelligentes. Secousses nerveuses. Il s’effondre après quelques verres de vin dans une mauvaise somnolence et émerge plus tard, en plein brouillard, secoue sa carcasse, se débat du livre à la fenêtre, du texte imprimé au sous-bois animalier, du livre au smartphone où caresser les images fuyantes d’une amie lointaine au bord de la nudité. Il recherche les anfractuosités. Par exemple, il se souvient d’une troublante parenthèse, après une errance dans une ville ravagée par la pauvreté, où les militaires n’ont même plus rien à protéger, au creux d’un musée. Le coût nécessaire à réaliser l’installation artistique où il s’abrita contrastait violemment avec la dégradation extrême de l’environnement urbain, saleté, laideur des vitrines, magasins de pénurie et d’ersatz, bistrots glauques, sex-shops incongrus. Enfin, bon… C’est une chambre noire. On y entre, caverne parcourue de filaments anarchiques, vif-argent. Au sol, des taches mobiles, fluides. On pense aux lumières d’un jour d’été vu à travers une canopée. Ou les reflets du soleil parcourant l’eau d’une rivière. Plutôt ça, d’ailleurs, des enfants en visite, traverse cette zone en faisant des mouvements de brasse. Ils y sont immergés. Avant de voir distinctement, on entend, on ressent. C’est une musique de drone, musique d’entrailles, une enveloppe de vibrations rauques qui effritent calmement la tranquillité du corps, la rend grouillante d’idées informulées. Six grands écrans projettent des images en noir et blanc. Six écrans capturent des modalités d’écriture du vivant et du mortel. Ce qui prédomine sont les bourrasques de grêles, de gouttes, de flocons, les rafales de pluies ou d’étincelles, les tornades de poussières, de cendres ou d’escarbilles, en pagaille. Aux approches d’un volcan, d’une forge. Mais dans ces myriades de particules se dessinent des formes, des intentions, des structures cachées. Quelque chose se construit. Ou des ruissellements sur des roches, des filets sombres, le sang de la terre. Des masses gazeuses, des sommets montagneux, se dispersent. Des astres symboliques aveuglent la nuit. Des filaments, des vies sommaires des profondeurs, s’agitent, répètent le même geste, à l’infini. Des tressaillements qui agitent des tissus inertes et inertes, humains ou industriels. Le cheminement des flux à travers la matière noire. À quoi répond le cheminement anonyme d’une foule dans une grande ville brouillée. À l’impression de sentir son regard aspiré par le centre de la terre répond les allées et venues d’un ascenseur extérieur qui surplombe la cité avant de plonger. Aux structures humorales de la roche ou des boues utérines s’oppose le survol de quadrillages de structures métalliques, voire un panorama de circuits numériques. Le regard cherche un point de fuite, une perspective, mais n’en trouve point, impossible de déterminer si ce sont des matières à l’agonie ou en train de palpiter de nouvelles vies qui s’inventent à tâtons. Est-ce la terre en train d’agonir, dévisagée, ou se recomposant ? Il faut rester longtemps, il y a des coussins. C’est en boucle, sans fin, le même, mais jamais pareil. Labyrinthique. Il n’y a plus ni dedans ni dehors. À force de regarder ces membranes lumineuses, de les sentir le traverser, l’effet immersif joue à plein, il est difficile de ne pas avoir l’impression qu’elles se fondent avec notre peau. Ce que l’on voit ainsi germer, fermenter, n’est-ce pas ce le vivant qui traverse nos organes ? L’expérience esthétique, diverse, multiple, que procure cette installation fait éprouver l’absence de séparation entre soi (représentant de l’espèce humaine visitant un musée) et toutes les autres manifestations du vivant. Il n’y a plus de séparation. Tout communique. Dans cette caverne, il n’y a pas de centre à chercher, plus d’anthropocentrisme, emporté par les ruissellements, l’homme doit trouver autre chose. Il sort de là, flageolant, content d’avoir été au plus près de ce qu’il convient de voir avant tout, en filigranes de toute actualité, un ruissellement d’écritures informelles, hésitant entre apparition et disparition.

Rentrer dans sa cellule, se blottir près de la bibliothèque ne suffit plus à le réconforter de manière assurée. D’ailleurs, il lui semble, certains soirs, que la falaise de livres n’irradie plus comme avant. Qu’il n’en jaillit plus, dès que son esprit se connecte à ce qui fourmille en ces milliers de pages, l’envol de lucioles stimulant en pagaille les idées, les désirs. Comme sur un signal, les lucioles –les « mouches de feu », comme disent les enfants du Mississippi – en myriades effrénées, en tous sens, frénétiques, clignotantes ; sans but précis, sans dessein, mais en chœur telles de minuscules et incessantes voix, plaintes ou paroles qui ne seraient jamais apaisées. Quelques fois, même, il n’en émane plus que silence voire désolation gênée, copie de celle qui s’étend partout. L’atmosphère entretenue par la bêtise coupable et lâche des décideurs planétaires a des effets d’autodafé permanent. Des autodafés sophistiqués, transhumanistes, qui n’ont plus besoin d’empiler physiquement les bouquins pour leur bouter le feu. Les livres, le travail de l’esprit imprimé, sont stérilisés dans l’œuf, à distance. Si possible, même, au niveau des traces qu’ils inscrivent dans le cerveau des lecteurs. C’est pourquoi ce qu’il a lu, toujours en instance d’être relu, revivifié, sans cesse ressassé de manière précise ou simplement intégré au métabolisme global de son existence, n’offre plus que peu de recours, ne permet d’amorcer aucun contre-feux ou contre-pouvoir. Ce sont des ressources atrophiées, ce que laissent les livres lus dépérit, se transforme en fragments calcinés. À l’instar des vestiges de bibliothèques de Pascal Convert qui alignent ce qui subsiste, non pas tellement des ouvrages dans le tas de cendres refroidies des bûchers, mais des cerveaux humains qui s’en sont nourris et qui, une fois les textes consumés, s’atrophient, crament à petit feu, pour ressembler à leur agonie. Chaque texte détruit, ce qu’il en reste, est coulé sous vide dans un volume translucide, réplique fantomatique du livre qui en était le support, feuilles de papier, carton, colle, reliure, cuir, encre. Ce qui a été livré à la crémation semble avant tout, ainsi, tout l’esprit et toute la chair qui vivaient dans ce texte, ce que l’auteur y avait introduit, de lui-même, de ses cellules, mais forcément puisant aussi dans de l’esprit et de la chair déjà disponibles et aussi se sédimentant a chair et l’esprit de chaque lecteur et lectrice, les réunissant. C’est pourquoi les résidus des livres fantômes ressemblent à des pétrifications d’organes partagés, feuilletés, composites et pas du tout à des organes individuels. Leur aspect ne témoigne pas d’une fin paisible. Ce sont des agrégats de neurones nécrosés par asphyxie due à un stress trop important, trop constant, arbitraire, irrationnel. (L’organisation mondiale de la santé considère qu’en 2030 le stress sera la cause principale de maladies et de mortalité. Le stress est généré par l’organisation des modes de vie définis par les décideurs économiques et politiques.) Il s’assoupit, il médite, légèrement heureux d’avoir entraperçu le carnaval animalier parcourant le sous-bois. La sauvagerie est restée proche, finalement, il pourra toujours la rejoindre, prendre le maquis, passer de l’autre côté. Rejoindre ces lisières, revêtir une peau de bête. Ses rêveries s’engagent dans le sauvetage de formes intérieures, des formes qui vivent en lui et le rattachent à d’autres vies, d’autres corps. Il plonge et extrait de la vase intérieure les statuettes qu’il aime caresser, explorer tactilement et virtuellement. Jamais définies, sources d’énergies exploratoires. Comment les préserver ? Comment faire pour qu’elles restent toujours là, intactes, hors du temps, toujours disponibles, sources d’envol de lucioles, de surprises et de frayeurs sacrées ? Il lui semble que les formes bien circonscrites dans sa mémoire, qu’il sent même remuer en lui comme des membres intériorisés, vivants, ou comme des locataires se déplaçant dans sa cosmogonie et s’éloignant de plus en plus selon les lois d’expansion de l’univers, doivent faire l’objet d’une opération de sauvetage, de préservation. D’abord fouiller cette sorte de tourbière où gisent ces corporéités complices qui ont révélé sa sensibilité, le constituant littéralement en être sensible. Des instants, des paysages, des œuvres d’art, des amoureuses, des lectures, toutes sortes de choses que la rencontre avec sa lave intérieure ont transformé, cristallisé. Autant de fragments à extraire de la tourbe, nettoyer et couler dans des gangues de protection, avant de les relancer dans la vase. Les transmuter en une matière inaltérable, les protéger du saccage généralisé, préserver ses mannes informelles de la pression iconoclaste ambiante. Tout son attachement pour ces formes de pathos personnelles, en lien avec sa préhistoire, son Antiquité, plongeant dans ses ténèbres, revenant à la surface, à la manière d’un noyé tourbillonnant dans son courant, tout son amour inconditionnel pour elles, se conjuguent alors en un flux solaire-lunaire qui coule et ruisselle, inonde et moule ces silhouettes de l’amour qui le lie au monde, au vivant. À la manière dont le verre en fusion est versé par Pascal Convert à l’intérieur de sarcophage renfermant des objets du passé. Ceux-ci alors voyant leur matérialité originelle fondre et se mélanger avec celle du verre durcissant ensuite en une pâte ferme, sorte de cire compacte, résistante, intemporelle, préhistorique autant que post-naturelle. Mélange de gomme et d’argent. Des flux mouvementés, des moulages des courants tourmentés, ou euphoriques, accidents gais ou sombres, qui ont porté ses expériences, sa somatisation constante du vivant. Les chevelures du temps. Figées, pétrifiées, mais toujours visibles, toujours là, pouvant toujours être reprises, questionnées, ranimées, contribuer à la construction de soi. Tandis que mentalement il fouille la vase, cernant les contours d’une vierge et de sa gangue partiellement éclatée, tissu, grillage, couture, blessures, statue entre deux mondes, deux réalités, ses doigts magnétisés flirtent, réflexifs, avec les pixels d’épiderme à la surface du Smartphone.

(Pierre Hemptinne)

 


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