Position du lecteur au jardin

Autour de : – Un jardin – Claude Simon, Triptyque, Gallimard – Sense of Place, Bozar, Bruxelles – Philosophie du paysahe de Georg Simmel – Chicago Underground Duo, Age of Energy, Northern Spy Records 2012 – Articles de presse…

 Les jeux d’ombre sur les pages du livre et la peau, produits par les frémissements et murmures que le vent fait courir dans les feuillages, me donnent envie de retourner au cœur de quelques secondes à peine, filmées sommairement avec un GSM – comme si l’appareil s’était déclenché accidentellement – et conservées en poche, à disposition, grâce à cette horrible technologie « smartphone ». Comme dans ces mises en abîme de type vache qui rit, je plonge dans un ballet d’ombres similaire à celui que j’avais sous les yeux, mais légèrement antérieur et situé ailleurs, danse ombrée de feuilles et de fleurs sur les pages d’un autre bouquin depuis lors lu complètement, intériorisé, s’immisçant entre les lignes et les brouillant en un texte tiers, calmement, débordant des pages et livrant l’esprit du lecteur à la stridence phénoménale des cigales. Cet échantillon d’instant long ramassé en une séquence abrupte suggère, à chaque répétition du microfilm accidentel, la torpeur lucide d’un lecteur planqué sous les arbres et qui voit et entend partir une décharge textuelle foudroyante, par conjonction rare d’éléments intrinsèques et extérieurs, déjà là ou survenants. Autant dans ce souvenir filmé qu’au présent, le livre ouvert sous les arbres, les pages et la peau se cherchent une continuité de supports, de textures. Prélassé dans les heures de lecture au jardin – désormais sans cigales mais revivant leur polyphonie stridulante comme la bande son des ombres sur le livre et la musique cérébrale particulière que déclenche un livre qui nous dévore pour qu’on le dévore, dynamique de la pensée en mouvement -, je lis autant les unes que l’autre, les pages et la peau, successivement, simultanément. La peau parce que fortement éprouvée par la déferlante solaire, elle change, accentue ce qui la ride et la tache, ébauche des constellations de tavelures – semblables à celles qui me fascinaient sur les mains d’un de mes grands-pères, faisaient qu’elles étaient incompréhensiblement mains de grand-père -, se parchemine, capte et révèle le texte organique du temps.

 

Si je suis délicieusement écroulé sous les frondaisons – et pouvant sembler sonné me dirais-je plus tard en rencontrant dans ma lecture de Triptyque ce corps de femme que Claude Simon place nu immobile dans une chambre d’hôtel comme « s’il s’était écrasé sur le lit au terme d’une chute de plusieurs étages »  – c’est qu’en cette rare journée de canicule belge, j’ai pédalé pendant plusieurs heures sous le cagnard, dans une campagne le plus souvent très surexposée – presque décolorée sous le midi -et très poussiéreuse, odorante en cette période où tous les fermiers récoltent, ballottent, engrangent la graine, le foin et la paille. Des milliards de débris sont en suspension dans l’air, collent sur la peau suante, assèchent et irritent les muqueuses du nez et de la gorge. Il n’y a pas d’ombre sur le macadam dont le ruban défile lentement. Dans les fêtes locales, les attroupements prennent d’assaut les buvettes de fortune, obstinément, sans liesse apparente, désertant les autres stands d’artisanat, comme si une folie collective, déclenchée par une situation d’alerte, se répandait dans les villages. Dans les villages déserts, il y a regroupement de survie dans les bistrots où la bière coule à flot, celui-ci qui a étendu sa terrasse protégée de parasols et où un guitariste interprète vieux blues et rock’n’roll, ou cet autre où le public regarde à l’ombre, en direct à la télévision le combat de David et Goliath, moment fort du cortège folklorique de la ville voisine. De retour poisseux au jardin, et après élongations et douche, je me suis installé au frais, là où passent la brise, avec à portée de mains tout ce qu’il faut pour rétablir progressivement un niveau optimal d’hydratation, des fruits, de l’eau, des jus, du thé vert, une bière. Stimulé autant que marqué par l’épreuve physique, je vais alterner moments de lectures erratiques, lumineuses ou comateuses, somnolence agitée ou voluptueuse, contemplation désincarnée, voire abrutie ou charnelle – traversée de phrases et de formes qui, dans le jardin, captent l’attention et qui vont s’apparenter ou s’opposer, mais en tout cas se lier -, alternance d’états qui font que je vais me répandre, me cacher particulièrement bien dans l’hétérogénéité du jardin, que je peux autant considérer comme ma création, ayant agencé et planté la plupart des essences qui le composent, que moi comme sa chose, un bout de nature matricielle.

 

Les périodes de somnolence, d’oublis chavirés dans la chaise longue, se changent en émergence languide, jamais brutale ni même franche, dans cette chambre sans murs où les yeux plongent dans le ciel, aspirés par le tracé des lignes d’avions et où l’oreille localise les points vitaux à leurs chants, pépiements, bruits de bec, frou-frou d’ailes. Et cet entre-deux où le cerveau se remet lentement en place dans le réel, ce qu’il élabore pouvant encore n’être que les retombées du rêve, se passe à épier les déplacements d’oiseaux dans l’espace, l’immobilité du lecteur ne pouvant absolument plus les dérouter ; le labeur solitaire des pics, l’organisation collective des mésanges à longue queue, en estafette rapide, progressant dans les arbres comme un groupe de guérillas urbain, d’abord le pommier, puis l’érable, le saule et passage dans le cognassier, et l’on recommence, épouillant les plantes de leurs parasites. Mais aussi, plus individualistes, les sitelles, les discrets troglodytes, les merles, les geais, les tourterelles roucoulantes… Dans le noisetier, on entend le travail consciencieux de l’écureuil qui constitue son silo de fruits secs pour l’hiver… Cette animation animalière qui occupe parfaitement le terrain et qui est la première chose qui gagne l’esprit et les fonctions vitales quand le dormeur revient à la surface fait que ce dernier, de s’être abandonné ainsi dans la nature, a subi un déplacement de son centre de gravité et s’il s’est assoupi sur ses terres, au réveil  ne se sent plus particulièrement chez lui, plutôt en visite, de passage.

 

Les lignes d’avions qui se suivent et se ressemblent au firmament tracent des frontières éphémères qui, tandis que les yeux les contemplent, entretiennent le trouble entre veille et songe. Puis, presque aussi haut que la petite croix brillante d’un avion, un point aveuglant, vif argent et hirsute, vibrionnant et sans plus rien de rectiligne, semblant dévier de l’orbite inaccessible des longs courriers, venir vers moi. Qu’est-ce que c’est comme engin ? Et là, je m’éveille vraiment, en alerte, je cherche à identifier ce projectile qui, soudain, au moment où il s’éclipse, perd toute ressemblance avec un objet volant rendu fou, il n’a plus rien de météorite, probablement un amas de semences transparentes, agitées dans le vent, et de la même phosphorescence instable que le duvet déposé dans l’herbe. De par sa nature et son mouvement, il était en fait insituable, dans un autre plan du visible.

 

Retour au livre étalé sur les genoux où, comme sur les pages de l’écolier séchant sur sa traduction latine, « Les ombres entremêlées des feuilles du noyer balaient la surface du cahier, l’envahissant tout entière, remontent vers le haut, redescendent, puis glissent rapidement en oblique et disparaissent. » (C. Simon, Triptyque), des ombres qui caressent et ventilent la concentration du lecteur. Lire après-coup, ainsi, des passages qui semblent décrire mieux que je ne pourrais le faire ce que je vois ou ce que je ressens dans l’immersion de lecture au jardin, installe une étrange perception temporelle, que rien du perçu, de ce qui se lit là, ne tient en une couche, en une seule ligne du temps. Que les textes et la conscience des choses n’existent que par relecture, recoupement, répétition, superposition de périodes. D’autant que cette impression d’après-coup à la lecture de certains fragments, concerne un texte que j’avais déjà lu il y a plusieurs années et dont les éléments saillants sur lesquels je m’arrête à nouveau, quelque part, étaient mis en veilleuse, et sont réactivés, retrouvés en moi presque comme venant de moi. Et sans doute suis-je depuis toujours attiré par les ombres balayant la surface des choses à lire.

 

Les clôtures sont plus symboliques qu’autre chose, ce n’est pas un jardin muré, c’est une cellule verdoyante connectée à d’autres, une pâture, un bosquet, un autre jardin, un champ, une prairie, un potager, une pelouse, une forêt, ainsi de suite. Un maillage. Fluctuant, résistant. C’est sans recourir à un dispositif de barrières qu’il enlace, protège et conduit à apercevoir avec appréhension, au-delà de son périmètre, la fin des vacances et son corollaire inévitable, l’expulsion du jardin, le retour à un rythme de vie où il est plus accessoire que ressenti, vu de la fenêtre, traversé, entretenu, tondu, taillé, biné… Ce n’est pas tant, d’une manière générale, l’ennui de sortir et de reprendre contact  avec l’actualité quotidienne désespérante qui profile sa menace, comme si je l’avais mise de côté et allais devoir réapprendre à concilier toutes sortes de contingences. Je n’ai cessé de laisser venir les informations, de capter ce qui se passait dans le monde, de prendre une mesure approximative des répercussions du macro sur le micro. Ce sont plus précisément certains aspects de l’actualité à propos desquels se détermine l’engagement que j’assume dans la vie laborieuse, jouxtant les compétences et le terrain d’activité où je dois tenir mon rang, défendre quelque chose. C’est par exemple, étalée en première page de plusieurs quotidiens, cette morgue insupportable d’un président de comité olympique réclamant plus d’argent pour ramener, à l’avenir, une moisson florissante de médailles nationales. Quand on sait que les sommes supplémentaires qui pourraient être investies dans la compétition professionnelle seraient subtilisées à d’autres champs d’activités – probablement la culture et l’éducation -, les réactions sociétales contre ce genre de revendication cynique devraient certainement être plus franches, donner lieu à un tollé. Les effets positifs de la culture et de l’éducation sur l’avenir des collectivités seront toujours supérieurs à ceux de quelques médailles et de leur gloriole olympique. Peut-être peut-on mettre aux crédits des exploits de ces surhommes ou surfemmes le fait d’encourager les jeunes à pratiquer le sport, mais si cela s’assortit d’un esprit de compétitivité exacerbé et d’une mentalité nationaliste, je me demande si le bénéfice n’en est pas mince, biaisé voire pervers. (Il faut stipuler que le ministre des sports a très bien répondu aux prétentions du président du comité olympique.) C’est aussi, un autre jour, le portrait en grand et plusieurs pages consacrées à la réussite exceptionnelle d’un patron, révélant le genre de succès particulièrement adulé et qui symbolise ce contre quoi un travail culturel, au jour le jour, doit combattre, que ce soit en prêtant des livres et de disques, en organisant un spectacle de théâtre, un concert, une exposition. Sans vergogne, la gazette célèbre ce genre d’assomption fulgurante du travail et du fric. Ce milliardaire, donc, autoexalte son profil de self made dans une impudeur rare, presque comique, en tout cas grotesque. Avec la complicité du journaliste, ou complaisance involontaire voire induite par la fascination et le rapport de force social, la dimension « je ne dois ce que je suis qu’à moi-même, mon travail, ma rigueur » est poussée jusqu’à un auto-érotisme sublime et maladif « je me suis enfanté moi-même ». Tellement imbu de sa réussite, dont il est incapable de voir à quel point il la doit à d’innombrables autres personnes, depuis les inventeurs de la télévision jusqu’à ses employés qui subissent son autoritarisme apparemment puéril, ce chef d’entreprise exemplaire s’imagine pouvoir mieux diriger le monde que quiconque et donner des leçons de gestion aux gouvernants qui, certes, du moins certains, en ont besoin, mais à condition que le donneur de leçon n’éclipse pas la complexité qui égare bien des décideurs. Un bel article qui rappelle le régime des vanités qui nous gouverne. Et puis surtout, dans de nombreuses publications, mais très souvent reléguée dans des entrefilets, des pages blanches, des articles qu’il faut chercher dans les dernières pages – comme la programmation tardive des films d’auteur à la télévision – il y a l’expression d’une inquiétude culturelle réveillée, reflet d’un activisme qui cherche des raisons d’y croire, peut-être parce que l’arrivée d’une nouvelle ministre de la culture en France donne de l’espoir à diverses corporations du secteur qui, du coup, s’expriment, interpellent pour attirer l’attention sur leurs problématiques en souffrance. Ce terrain d’incertitude et de grand désarroi quant au devenir culturel donne lieu aussi à la publication d’une tribune d’intellectuels allemands rappelant les idées développées dans leur livre L’infarctus culturel (Le Monde). Et là ce sont réellement, brutalement, le temps de lire ce texte, les affaires courantes qui se pointent dans le jardin, submergent l’attention car il est fait de la matière par excellence qu’il faut traiter, garder à l’œil, endiguer parce qu’elle peut annoncer des changements importants dans la manière de poser une action culturelle, entériner ou initier des déplacements, des déformations, des modifications des pratiques. Il s’agit de la mise en polémique, à grands traits, des problématiques actuelles sociétales et technologiques telles qu’elles semblent signaler la décadence d’une ambition culturelle publique. Il est impossible de partager la totalité de ce diagnostic d’infarctus, mais il est difficile de l’ignorer ou le rejeter en bloc parce qu’on ne peut qu’en approuver certaines observations. Oui, l’argent actuellement investi dans les grandes institutions culturelles n’est probablement pas efficace ; oui, nos cultures occidentales échouent à intégrer activement la créativité des cultures de ses immigrés ; oui, les biens culturels commerciaux, couvrant l’essentiel de la consommation en loisir de la population, ne sont pas conçus et fabriqués en Europe et cela signifie que l’industrie de l’imaginaire, qui devrait aller de pair avec une ouverture sur des produits artistiques plus exigeants, en continuité, nous échappe. Mais faut-il conclure pour autant qu’il est temps d’en venir à une période post-institutionnelle en préconisant enfin la place de l’individu (et donc je suppose les pratiques telles qu’elles s’organisent sur Internet) ? Les auteurs parlent d’interrompre les subventions à ces institutions pour les investir dans « autre chose ». Pourquoi ne pas plutôt réviser profondément les fonctions des institutions et les faire travailler autrement à tout le liant collectif, valorisant l’individu car elles ont une capacité à lier, à faire tenir ensemble, qui ne se trouve nulle part ailleurs ?

 

Rejeter donc ce qui menace tout autour, se blottir encore plus dans la sensualité de l’après-midi, dans les bribes de Claude Simon mêlées aux ombres qui bougent, aux oiseaux, aux odeurs… Fermer et ouvrir les yeux dans le fauteuil, au milieu des airs même et découvrir, étranges, la silhouette frangée des arbres et leurs cimes pointées vers le ciel bleu, les traits blancs vaporeux des avions peignant leur vitesse prodigieuse, et cette infime boule phosphorescente, rapide, agitée (quelle sorte d’engin volant est-ce ? avant de me rendre compte de ma méprise et qu’il s’agit d’une poignée de semence, comme un nuage rapide, une haleine, comment ais-je pu croire qu’il s’agissait d’un engin aussi haut qu’un avion ?). Le ciel vu d’une fenêtre éperdue, sans cadre, étant moi-même une surface fenêtre par laquelle ça regarde. Comme en ces quelques lignes: « Le rectangle de la fenêtre est tout entier rempli par le ciel, d’un bleu léger et uniforme, sans nuage. Dans sa partie inférieure apparaît parfois le sommet d’un palmier balancé par le vent. » (C. Simon, Triptyque) La simplicité de la description est travaillée par les lignes qui précèdent et qui révèlent par qui et pourquoi la fenêtre est ainsi fixée. Le corps nu d’une femme, alanguie, découragée voire ombrée d’amertumes comme après s’être donnée en échange de quelque chose qu’elle n’obtiendra pas, marché de dupes. Une nudité un peu démantibulée, indifférente, impudique. Et si le réveil au jardin, après l’assoupissement de la sieste, confère assez vite la sensation de léviter dans les airs après être tombé de très profond, d’avoir un rendez-vous cosmique à honorer, c’est encore le reflet exténué mais charnel d’une atmosphère que je lis quelques pages plus loin, quand le texte revient sur la femme nue dans sa chambre d’hôtel. Même si les raisons de cette spatialisation sont inversées : elle, par une mise sous vide dans un volume impersonnel, insensible et en ce qui me concerne, tout le contraire, par une dispersion bienheureuse dans l’extérieur fourmillant, sans borne. Mais les contraires se rejoignent et la lecture généreuse en phénomènes d’identification, signalant par là même, au cœur du sentiment de bonheur au jardin, le résidu d’un gisant dépressif ailleurs, et condamné à y retourner, en sursis donc, en suspens. « Une couche uniforme de bleu, comme passée par le pinceau d’un peintre en bâtiment, emplit le rectangle de la fenêtre ouverte. Sauf sa couleur, rien (aucune modulation, aucun accident, aucun nuage suspendu, aucune différence de matière ou de nature) ne le distingue des murs recouverts d’un badigeon uniforme, de sorte que le corps nu et solitaire toujours gisant sur le lit aux draps défaits semble se trouver au centre d’un espace vide, un cube aux parois lisses, clos de toutes parts, et sur les surfaces duquel aucune ombre, aucune nuance de valeur n’indiquent les différentes orientations des plans, comme ces décors d’estampe orientales colorées d’uniformes teintes plates : de simples boîtes délimitées par des cloisons de papier escamotables, qui semblent là, fragiles et comme irréelles, pour simplement enfermer les protagonistes dans un volume symbolique, une dérisoire parcelle d’espace emportée par la gravitation dans le cosmos à des vitesses prodigieuses. » (C. Simon, Triptyque) Des similitudes s’établissent du côté de l’irréalité, de la fragilité, de la dimension escamotable… Mais pour le reste, la mise en l’air provient non pas d’une raréfaction mais d’une profusion contagieuse, d’une multiplicité de modulations, d’accidents, de nuages, de différences. Quand je replonge dans le texte, mon mode de lecture a changé, j’ai l’impression de suivre simultanément plusieurs strates, d’être une multitude de points lisants qui progressent à la manière du groupe de mésanges dans les arbres, avec une attention accrue mais éparpillée dans les lignes, les phrases, les mots et les images à la manière des volatiles dans les branches, inspectant, picorant et organisant une vision d’ensemble segmentée, pointilliste. Une lucidité exacerbée irrigue un engourdissement galvanisé. Un état touffu, proliférant, riche en impulsions et passivités, tout en amorces. De ces instants où l’on voit et sent le paysage d’un intérieur inexplicable et donc très loin de l’unité posée par le texte de Simmel, seul outil théorique accompagnant l’exposition Sense of place au Bozar (Bruxelles), « Or, n’est-il pas déjà, lui aussi, une formation spirituelle ? ». Dès qu’il est représenté, image mentale, dès qu’incorporé, oui, certainement, mais le paysage sans nous !? Chaque paysage étant pour Simmel spécifique, précis, différent de tout autre – probablement le voit-il au naturel en partie contaminé par l’acte du peintre qu’il étudie -, plaçant la sensibilité dans cette expérience où « l’unité de l’existence naturelle s’efforce de nous intégrer à son tissu, la déchirure entre un moi qui voit et un moi qui sent se révèle doublement aberrante» et cela grâce au savoir-faire de l’artiste qui « va complètement absorber la substance donnée de la nature, et la recréer à neuf comme par lui-même, tandis que nous autres, nous restons davantage liés à cette substance et en conséquence nous gardons l’habitude de percevoir tel élément et tel autre, là où l’artiste en réalité ne voit et ne crée que le « paysage » ». Outre que « recréer à neuf la substance donnée de la nature » me semble une vue de l’esprit, un espoir de philosophe, il me semble que les paysages photographiques – et ne résultant pas du geste de peintre dont parle Simmel -, exposés dans Sense of place, ne renvoient pas à « l’unité de l’existence naturelle », cette chose qui serait si je comprends bien la part immuable et permanente de l’existence vue à travers les fenêtres chaque fois singulières des paysages saisis par les artistes, mais plutôt à des réalités composites et instables. Et si la plupart des travaux d’artistes y sont spécifiques, précis, ils s’interconnectent, ils gagnent à être vu ensemble dans une juxtaposition de points de vue qui indiquent où regarder entre eux, pour voir l’instable plutôt que l’immuable. Par exemple les images que Bart Michiels réalise sur les sites historiques de grands massacres guerriers européens – Bastogne, Waterloo, Passchendaele – n’illustrent en rien une unité naturelle, même si elles s’y réfèrent aussi au-delà des éléments historiques et le théâtre d’opérations que ces paysages rappellent par leur absence, leur recouvrement présent. Pour Bastogne, une étendue de poudreuse que l’on peut prendre pour le dôme d’un nuage dont les déchirures laissent voir le sol lointain, bleu, gelé ; le regard ajuste sa focale, il s’agit d’une fine écume grumeleuse soufflée sur le sol, mottes et crêtes de glaise, pailles brisées affleurant comme le squelette du paysage qui a enseveli tant de vies ; à Waterloo, c’est un foisonnement de graminées, couvertes de leurs panaches luxuriants, flamboyants, et dans cette masse de brins verts, la dépression provoquée par la chute corps, l’acharnement d’une trombe d’eau ou d’un vent d’orage, avec à l’avant plan un autre flux de graminées cette fois dépouillées de leurs graines colorées par la déflagration; Passchendaele n’est qu’une vaste terre sombre, parcourue des sillons butés d’une culture légumière rappelant le réseau de tranchées, et, reliées par leurs tiges mortes, brunies, des constellations de potimarrons s’y étalent et ne peuvent que faire penser à des grappes de mines ou à d’innombrables existences fauchées inutilement.

 

L’instant où à force d’imprégnation contemplative, on touche ce point paysager où se dissout toute prétention unitaire que ce soit est aussi celui où l’on découvre être plus profond que soi-même – en fait proprement sans fond -, et contenir plus que soi-même, voire surtout n’être pas tant contenant que divers contenus (pour détourner une formule de Renaud Barbaras à propos de l’être sensible : « il est plus profond que lui-même, contient plus que lui-même »). Un état qui correspond au désir que l’on énonce comme dernière volonté, vouloir que nos cendres soient répandues au jardin. On s’imagine en effet alors continuer à vivre dans le lieu choisi, y rester perceptible pour nos proches à travers l’effet de Stimmung qu’offre la vue du paysage, que nos particules s’unissent intimement au cycle de vie du jardin et poursuivent ainsi une vie au-delà de la mort, une manière de rester que l’on sait être surtout du pathos et de l’illusion, mais quand même. Il n’y a plus d’étanchéité entre intérieur et extérieur, on approche d’un état de matière fantasmatique, originaire, où l’on croit toucher du doigt (mental !) le il y a, où l’on se dit que c’est de que sourd la vie. Et l’on est délicieusement agité comme lorsque l’on se sent atteindre une phase créative. C’est un creuset indistinct où l’on passe du religieux au matérialisme, à l’idéalisme, palpitant d’impulsions, de visions, d’intuitions géniales, mais aussi d’abattement, de renoncement, d’abandon et d’envies de disparitions, le tout sur un pied d’égalité. Une touffeur extralucide insomniaque en pleine veille. On glisse vers les parages de ce qui n’a pas de nom, pas de réponse, pas d’explication, où la pensée se mord la queue, entre la poule et l’œuf, où l’impulsion, dont l’origine est incompréhensible, est dite appartenir à ce qu’elle impulse, où « en tant qu’attestation d’une vie qui est essentiellement auto-affection, en tant que l’élément dans lequel l’œuvre de la vie est sa propre impression, son pouvoir sa propre possession, la chair est essentiellement une chair pulsionnelle. » (R. Barbaras, La vie lacunaire, J. Vrin, 2012, à propos de Michel Henry). Nullement accès à une pure présence de « l’Etre », mais retrouvaille avec l’indéfinissable et jouissive impure présence que j’aime laisser en l’état (comme une aire de pique-nique après y avoir mangé ma tartine). A cela, les cinq premières minutes du morceau de Chicago Underground Duo, Winds and Sleepings Pines, offrent une adéquate bande-son. Une esquisse d’éléments mélodiques synthétiques, incertains, une voix approximative, grégaire et enfumée de brouillard, et des énergies sonores indistinctes, faites d’éléments désuets, kitsch, vieux, futuristes, sans affirmation, juste un mouvement ombré dans les branches, une présence musicale parcourue de non-présence. (Pierre Hemptinne)

              

 

 

 

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3 réponses à “Position du lecteur au jardin

  1. Il arrive souvent que les lire, écrire et jardiner soient des occupation entremêlées, connexes, voire complémentaires, participant de la même ou des mêmes essences. En voici encore un bel exemple.

    Comme le disait la regrettée Mimy Kinet :

    « J’ai fait mon plus beau poème, dit-il,
    la mine réjouie.
    « Mais quand je suis rentrée chez moi pour l’écrire,
    je l’avais oublié… »

    Depuis ce jour, il écrit son jardin. »

  2. Je suis d’accord avec vous pour la morgue de Rogge et pour l’impudeur du fat friqué.

    Mais plus profondément, je reviendrai pour moi-même sur la lecture de cette réflexion sur le côté singulier ou unifiant de la vision d’un paysage photographié surtout par un oeil de peintre, selon Simmel et selon vous. Cette question est d’importance dans l’éducation du regard, et me préoccupe aussi.

    • oui, cette question de paysage – autour du texte de Simmel – n’est pas si simple à trancher, il faut continuer à relire, regarder, confronter, comparer – l’aurait-il pensé/écrit semblablement pour la photo, d’autant plus aujourd’hui où la photo facilite les choses, multiplient et où le paysage a considérablement été altéré par l’homme? (Je suis toujours rétif à la tendance de certains philosophes à ramener la vie à de l’invariant, du permanent, de l’essence, alors que tout bouge, que l’on n’est certain de rien… j’ai cru déceler dans le texte de Simmel une perspective renvoyant à ce permanent-là, à travers le singulier de chaque peinture, je me trompe peut-être)

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