Le village dans la phrase

Libres dérives à propos de : une œuvre de Caroline Léger et de la Famille Carabine (Exp’Art, Falaen, 2011), En finir avec le capitalisme thérapeutique. Soin, politique et communauté. Josep Rafanell i Orra (Les Empêcheurs de penser en rond, 2011), Francesco Tristano, bachCage, Deutsche Grammophon, 2011, FC0447)

Des recoins, des rencontres, des hirondelles. – Dans l’angle intérieur d’une ferme, près de la grande porte cochère – briques, poussières, poutre, terre, paille, plumes, torchis, déjections, échelle en bois, rappels instantanés de nuits dans les granges ouvertes sur le vide étoilé, là en pleine chaleur, sueur et soleil aveuglant -, une constellation crochetée, approximative, comme tracée au doigt enduit de blanc d’Espagne sur les vitres pâles des souvenirs, lévite dans la pénombre. Dessinée dans l’air. Superposition. Rien d’abord, une transparence, je m’arrête, cherche du regard une présence, étrangère ou familière, dissociée ou mimétique, je ne sais pas. Qu’y a-t-il qui hante cet angle ? Les granges, les greniers, abris aériens et caves des cieux, accueillent souvent des toiles d’araignées tellement proliférantes et épaisses que l’on imagine pouvoir les tisser en étoffes. Ce sont aussi des lieux pleins de recoins où j’ai souvent trouvé des nids de guêpes abandonnés, des merveilles légères en papier gris, translucides, des molécules de plusieurs alcôves accolées, tombées ou prêtes à s’envoler. Plus exactement, la première fois que je me suis lové – par le regard et le toucher introspectifs – dans une de ces constructions délicates, quasiment impalpable et néanmoins un rien repoussante, j’ignorais de quel animal elle était l’œuvre. C’était encore l’enfance et je me suis mis à imaginer – enfin, je suppose, si j’interprète bien la cicatrice pâlie laissée par le contact avec cette cellule énigmatique -, d’infimes bestioles fantastiques, sensibles, intelligentes, invisibles, apparentées au monde des lutins ou des djinns. De ces messagers qui organisent les rencontres fortuites entre les humains et le monde esprits qui, dès lors, ne relèvent plus strictement de l’affabulation. En traversant le vaste porche de la ferme, suant et éreinté, à peine descendu de vélo, passant instantanément d’un être sportif concentré sur l’effort musculaire à celui ambulatoire et attentif aux installations artistiques, de manière si instantanée que toutes les facultés ne peuvent suivre et qu’il y a un saut dans l’inconnu durant lequel je ne comprends plus aucun des langages avec lesquels je peux me parler, déphasé de retrouver cette expérience originelle face à mon premier nid de guêpe. Comment l’intuition d’avoir déniché la preuve d’une habitation occupée par des êtres inexistants, imaginaires et cependant efficients, relationnels, peut-elle s’être si bien conserver et revenir m’envelopper comme une bruine d’aiguilles subtilement paralysante, rafraîchissante, imperceptible, juste un picotement ? Un animal fabuleux de filaments tressés cherche à s’incarner sous les combles et je lève la tête, surpris d’être aussi en phase avec l’ancienne intuition, intacte et tangible dans toute sa naïveté. De ces animaux n’appartenant à aucune nomenclature et que les enfants génèrent en snifant leur peluche préférée dont l’odeur très particulière, par laquelle ils se sentent prolongés en d’autres dimensions affectives et d’autres familles, leur ressemble, familière et étrange, distillée à partir de leur souffle et salive imprégnant le tissu de l’objet affectif et s’altérant au contact du monde infini des bactéries. Cette odeur rôde autour du vaste squelette floral de bave calcifiée. C’est une intervention de Caroline Léger et je réalise alors que cette présence s’inscrit dans le « parcours d’artistes » implanté dans tout le village et pour lequel j’ai fait le trajet jusque là. Un nuage de bulles éponges. Un filet d’organes remplis de vide, vaste ombellifère au motif pulmonaire, efflorescence intestinale, organologie exsangue de l’attente constituée de sphères nervurées hypersensibles, captant et renvoyant les signaux inaudibles qui traversent les mondes. Et, oui, effet de miroir, car c’est ainsi qu’est suspendu en moi l’être matriciel qui fait le guet, toujours à l’affût de connivences à instaurer ou d’accointances à dénoncer, toujours prêt à se fuir ou se joindre par le biais de semblable atoll aérien de corail extralucide, zone transitionnelle entre territoires humain, animal, floral, entre l’animé et l’inanimé. Mais aussi, au-delà, entre les démons et les anges, leurs souffles dont s’alimente qui ne peut se contenter des nourritures rationnelles, objectives. Là, un de ces dispositifs nourriciers. C’est un essaim de fines nasses tressées de fils blancs dont la structure est comme l’âme cellulaire des nids d’hirondelle, s’évadant en architecture de fumée, expansive, dérivante. Il y a dans cette installation, autant le reflet modulaire des nids constitués de becquées de terre salivée et fantasmé comme mode d’habitat dans les airs, que l’idée de nichées à l’abri et constituant le devenir d’une espèce dans son réseau de reproduction, mais aussi l’énergie vibratoire des trajets rapides comme l’éclair de l’oiseau chassant les insectes et, surtout encore, le dessin mystérieux des longs déplacements migratoires comme reliant plusieurs planètes. La mémoire de tout cela (de ce genre de chose) est tissée dans cette forme fabriquée par l’artiste, qui est aussi de l’ordre de ce que je reçois à chaque image d’hirondelle que je capte au vol (de plus en plus rare), comme le désir d’entretenir un terrain d’entente avec l’oiseau, avec ce qu’il questionne comme architecture de soi située et économie des trajets de survie. Inséparable de cet ensemble briques, poussières, poutre, terre, paille, plumes, torchis, déjections, échelle en bois, rappels instantanés de nuits dans les granges ouvertes sur le vide étoilé, à quoi s’ajoute des fragrances de peluche usagée (ou autre doudou qui, même dépourvu de morphologie animalière, a toutes les vertus de l’animal confident, par osmose avec notre animalité enfouie). – La grotte merveilleuse. –  Un même effet d’étoilement, par de tous autres moyens, s’articule dans un autre projet d’artiste. C’est la fenêtre d’une maison inoccupée, au cœur du village, transformée en fausse vitrine de magasin de souvenirs – de quoi se souviennent ces trésors de lutins ? -, où se déverse le soleil couchant. De cette lumière, oblique et chaude, en faisceaux superposés que l’on voit glisser entre les troncs quand s’esquive le jour et où danse, aussi fournie que les bancs de krill dont se nourrissent les cétacés, une multitude d’insectes, de poussières, pollens et spores. Les reflets, amplifiés et réverbérés par les couleurs qui tapissent le fond de vitrine, obligent de se coller contre la vitre avec les mains en visière, et ainsi, emporté par le flux d’étincelles solaire, traverser le verre et plonger vers chaque objet. Et l’on dirait, ensevelis au fond de cette lumière chatoyante et irréelle – magnétique et crépitante -, en miniature, les chars folkloriques et publicitaires d’une caravane vantant les attraits de la région, tournant et retournant sur la place du village à la manière d’un manège mélancolique. Dans Libération du 8 septembre, un article est consacré aux enchères pour quelques pièces d’art forain: « Ces objets fascinent, ils avaient d’abord pour but de séduire, de mettre le spectateur en état de rêve éveillé. » C’est ce que l’on trouve dans la vitrine, les éléments fantaisistes, inclassables d’une manufacture artisanale autant spirite que touristique décidée à vendre du rêve éveillé. S’agit-il de vieilleries retrouvées dans les greniers d’un collectionneur local ou, sous la forme d’un marketing de pacotille, volontiers désuet et qui brouille les époques, les âges et les catégories esthétiques, la création de nouvelles enseignes réveillant les charmes d’une époque où les promesses restaient crédibles ?  L’ensemble mériterait une place au Musée international des Arts Modestes et l’on songe aux vitrines de Belluc sauf qu’ici, la Famille Carabine (Olga et Bruno Vandegraaf) fabrique elle-même ses objets de carton peinturluré en s’inspirant de ce que l’on pourrait trouver aux puces si, il y a longtemps, dans un âge d’or où commerce et poésie naïve ne faisaient qu’un, des artistes s’étaient occupés de réaliser en 3D une imagerie enchantée. Et ce n’est que face à ces libres reconstitutions que l’on retrouve telle quelle l’admiration envieuse que nous éprouvions devant les étals kitsch des magasins de souvenirs lors des voyages scolaires. Ces imitations de réclames conjuguées en pièces montées, sculptures, collages et images peintes se présentent comme autant de petits autels sollicitant des dieux la transformation de la région en pays de cocagne. Tout ici, aux alentours, est affirmé avoir une nature miraculeuse et, même si cette proclamation est dans le ton de la litanie vantarde des «imbéciles heureux qui sont nés quelque part » (Brassens), elle ne fige rien et prétend aussi bien que les effets magiques des spécialités locales ne dépendent que du coup d’œil que l’on est disposé à y porter, de notre aptitude à (r)éveiller la féerie. Légers, faussement superficiels et croquignolets, tous ces objets semblent briller d’un très riche passé de contes et légendes, ils sont, à cet égard, comme les particules animales, végétales, grouillantes de vie ou momifiées que l’on voyait virevolter tout à l’heure dans la lumière déclinante. Ils remontent de loin, mine de rien, des entrailles. C’est un pays de rivières et de religion, alors forcément on trouve ici une eau bénite incomparable. La forêt et les berges sont peuplées de nymphes qui briguent chaque année le titre de Miss Falaen ou jouent les entremetteuses entre les produits de la terre et les humains, les bières régionales notamment. Pouvoir visiter un château du Moyen Age, fleuron des proches collines, un vrai château en dur dont les tours et fortifications surmontent un escarpement typique et émergent idéalement de la cime des arbres, et avoir l’opportunité, moyennant finance, d’en emporter chez soi la réplique en jouet gonflable, ça c’est la quintessence du désir de gamin chevalier, l’image initiatique de la jouissance suprême telle qu’elle peut surgir en vague irrésistible, emportant tout sur son passage. Peuplé ainsi de forteresses en ruine d’où déferlent de soudaines vagues désirantes, ce terroir, forcément, fabrique les fameuses « boussoles Charlemagne » et les chaussures ailées pour gagner toutes les courses sans fatigue, reléguer sa propre ombre loin derrière soi. Voici un mic-mac artistique de symboles d’où se dégagent les tenaces rêveries d’un lieu où l’ivresse, abondante et féconde ne donne jamais mal au crâne, où l’amour souriant ne perd jamais le Nord et où les désirs, bénis par les bienfaits de l’air pur des forêts, sont dotés de puissances alchimiques (transformer les vrais châteaux en châteaux gonflables) que l’on ne trouvera nulle part ailleurs. Pourtant on sait que chaque village pourrait remplacer ses chapelles par une telle grotte mordorée, merveilleuse. – Faire le guet. – Un village de pierres ressenti de l’intérieur, être dans ses murs, ses maisons, regarder par ses fenêtres, voir sa structure interne, ses arrières cours, ses faces cachées. Dans la peau d’un réfugié ?  Peut-être, et qui, le matin, après une nuit où les œuvres d’art absorbées la veille se sont mélangé aux autres impressions, plus prosaïques, d’un village pittoresque où se planquer momentanément dans son intemporalité presque muséale, entrebâille le Velux pour épier la réalité de l’endroit où il se réveille. Un glissement s’est opéré entre l’être que l’on est chez soi et celui qui émerge, ici, ailleurs, dans une autre maison, incognito, le radar des technologies de contrôles ayant momentanément perdu sa trace. On éprouve alors comme jamais la possibilité de glisser dans le temps, d’être réparti en plusieurs lieux différents, de ne pouvoir trancher, de ressentir en tout cas selon une partition de la personnalité, celle qui (s’)éprouve habituellement entre ses murs quotidiens, et celle qui, transplantée dans un autre cadre, peut, d’une certaine manière, se laisser aller, s’abandonner au désoeuvrement qui sécrète de la « page blanche ». Je suis ici, mais je reste toujours partiellement là-bas tellement je suis habitué d’y penser, d’y être en relation avec une spatialité et des choses avec lesquelles je fais corps et entretiens une relation hétérogène qui pense en moi. Ici, du coup, je suis un peu hors de moi, exilé.Quelque chose de semblable à ce que l’on peut entendre dans le récital de Francesco Tristano réunissant des œuvres de Bach et de Cage (bachCage, Deutsche Grammophon, 2011) où l’ordonnancement des pièces échappe au principe de succession, mais, mises en présence l’une de l’autre de cette manière, à savoir par la personnalité interprétative et le travail complexe de prise de son, une œuvre en soi confiée à Moritz von Oswald, crée d’inattendues résonances entre les écritures musicales, les époques et leurs enjeux distinctifs. Rien à voir avec une juxtaposition un peu snob, juste pour composer un CD « événement », de deux compositeurs considérés comme antinomiques, mais, au contraire, avec le résultat d’une longue déconstruction systématique des frontières déroutante et délicieuse, aboutissement d’une évolution de l’oreille et du doigté d’un interprète pratiquant une relecture ouverte et dynamique. Et l’on entend Bach et Cage simultanément, sans que l’artiste soit obligé de forcer le trait de ses partis pris, mais simplement par l’organisation sensible d’une contamination profonde entre les partitions, contamination que l’initiateur du projet a forcément vécue. On sent, dans les parties où l’on écoute Cage qu’on y réagit avec une partie de soi que l’on a installé dans les notes de Bach, vice-versa. Cela procure la même excitation que la perspective d’emporter chez soi, en soi, le château gonflable convoité par les désirs chevaliers, démesurés et anachroniques d’un gosse. Se tenir coi, donc, dans la faille d’un tel glissement insérant du différentiel dans la manière d’appartenir au monde, et observer de haut et en oblique, caché, les mouvements dans les potagers, écouter le va-et-vient des tracteurs dans les rues, guetter les menaces d’ondées noires dans le ciel gris, regarder-écouter la pluie sur les toits d’ardoises, l’eau ruisseler dans les gouttières, étudier l’apparition d’éclaircies, leur croissance, leur combat avec les ténèbres volatiles, leur passage rapide qui réverbère et emporte les conversations de paroissiens sur le parvis de l’église, être là sans y être, embusqué et minéral, contaminé par les formes cubistes gris sombre et uniformes, de l’envers villageois (les rues, l’agencement des maisons, des volumes architecturaux classés, vus par leur recto). Situation idéale pour voir venir, faire le point, où on en est, comment ça va, ne pas se laisser surprendre, surveiller l’horizon, immobile à la fenêtre, sans bouger. Se mettre en rade (J.K. Huysmans), en posture d’entamer un bilan sentimental tout en sachant que c’est le genre d’inventaire que l’on reportera à plus tard. Ne pas avoir envie d’autre chose que s’adonner à cette vigilance ouatée du matin. Avoir besoin de soins, pourtant, dans cet arrêt similaire à celui de l’examen médical où l’on retient son souffle le temps qu’un appareil mesure les indices de notre santé (poids, tension). Peut-être cette immobilité est-elle une manière de faire barrage contre le retour en soi de certaines grandes forces unificatrices qui flairent l’âme à soigner, dans ces instants où, poreux, l’on doute de soi et des autres. Elles savent que, dans ces tergiversations, on est avide de réconforts indistincts. Ces grandes idées sur lesquelles s’appuie la psychanalyse, par exemple, ou autres thérapeutiques absolutistes, peuvent arracher un frisson – c’était confortable tout de même, leur protection -, et alors trouver par où s’immiscer, revenir. Dans la peau d’un personnage filmique se cachant au cœur d’un village rural, être rattrapé par la Loi et sa police psychanalytique et leurs « accointances avec l’idée du psychisme isomorphe à une structure de normalisation juridique du social qui entérine la filiation et la transmission non pas comme appartenance productive mais comme limite et négation. Le cadre et ses limites, être le sujet de sa propre soumission aux lois de la socialisation : voilà les maîtres mots de la psychanalyse qui ont contaminé longtemps le vocabulaire du travail social, du soin en prison, de la psychiatrie… » (En finir avec le capitalisme thérapeutique, Joesp Rafanell i Orra) Non, plutôt faire le mort, rester imperméable aux grands récits qui prétendent tout fonder, tout expliquer et assigner. Mieux vaut demeurer fragmenté et ambulatoire, trouver à le supporter, fidèle aux organologies de nasses par lesquelles se nouent des relations entre soi et les choses, l’intérieur et l’extérieur, le réel et l’imaginaire, le passé et le présent, ici et ailleurs, et, aux besoins, s’exposer aux énergies irradiantes des grottes merveilleuses. Pour cela observer, nouer et dénouer du regard. Attendre de retrouver des pouvoirs magiques, « la magie est le choix de ce dont nous sommes capables contre ce qui nous rend incapable d’agir » (En finir avec le capitalisme thérapeutique). Comme tout réfugié, déchire par des questions d’appartenance et de désappartenance, on a le corps et l’esprit traversés par des pensées de révolution, le désir de récits révolutionnaires où se glisser, se rejoindre, faire quelque chose de sa vie, serait-ce à un niveau moléculaire. « Mais il y a aussi les histoires de la tradition politique et, sur les traces d’un passé à reconstruire, la réactivation de la transmission politique, les récits sur lesquels le choix s’enracine dans la terre des révolutions. Il y aune histoire et une tradition de la désappartenance. Elle fut longtemps l’histoire du prolétariat. Nous devons retrouver d’autres noms pour conjurer les déserts de l’idéalisme politique et des idéologies révolutionnaires. La révolution doit être la radicalisation de l’affirmation du réel en train de se faire. Un choix. Ce choix est aussi l’amplification de la confrontation contre ce qui empêche le surgissement des relations intempestives au réel. » Prononcer révolution éveille le souvenir d’une naïveté symétrique à celle de croire que les nids de guêpes étaient des maisons de djinns. Naïveté précieuse. – Chercher la phrase. – Et puis surtout, ce qui compte dans cette position du guetteur, c’est porter la vision au-delà du village bordé dans sa cuvette, là-bas vers les prairies vertes qui semblent presque verticales au loin avec de petits points blancs et bruns qui se déplacent lentement, des vaches, la lisière de la forêt trou noir strié de brun – je me souviens m’y être enfoncé, avec d’autres, autrefois, de jour comme de nuit avec les étoiles -, des bancs de brumes équivoques, vapeurs difficiles à localiser, nuages qui se déplacent et changent de forme. Signaux de fumée ? D’autres guetteurs ? Je ne me lasse pas des labours gras ni des vergers édéniques – profus, vieux pommiers sages, pruniers vieillards grabataires, jeunes poiriers plein de fougues, arbrisseaux en pagaille – d’où s’envolent des corneilles. Le corps immobile, toute l’organicité comme momifiée, retirée du temps, il est jubilatoire de s’éprouver doté d’une vie intense, immatérielle et sans enveloppe, sans limites, s’écoulant dans le regard qui balaie l’horizon, épouse le rythme des champs et forêts, la ponctuation des clôtures, l’emboîtement chromatique des couleurs, les rubans de routes et chemins, le déplacement des troupeaux, l’accent des toits tapis dans les arbres. Jubilation identique à celle du lecteur qui s’oublie les yeux rivés sur l’horizon des lignes imprimées. De cet observatoire pigeonnier dans le toit, je suis environné d’un vaste sentiment de retrouvailles pétrifiées pétrifiantes qui vient des choses vers moi, qui monte là  où je me terre sous les combles. Et cela se transforme plus exactement en sentiment de connaître de l’intérieur ce qu’écrit le paysage, la musique qu’il joue, tantôt Bach, tantôt Cage. Et ça ne tient pas au fait d’avoir déjà vécu quelque chose ici, blotti dans les foins d’une ferme, dans la peau d’un scout en rade, d’avoir dormi plusieurs nuits, un hiver lointain, dans une grange du village et d’avoir sillonné les vallées et forêts puis remonté chaque soir la rue principale en chantant, en battant la mesure (force d’occupation). Alors, comment ça me colle à la peau ? Comme si j’avais été enterré et décomposé dans ces labours et cette lisière jusqu’à ne faire plus qu’un avec la constitution pédologique du paysage. Il a fallu du temps pour que je comprenne ce que cela me faisait et que me revienne le souvenir des nombreuses pages de Claude Simon décrivant des mouvements de troupe désemparée dans cette région dinantaise, lors d’une grande guerre (la première, la seconde, souvenir vague, malgré les premières fouilles, impossible de retrouver le passage qui justifierait l’impression !?). Déréliction, débâcle. L’ensemble de ce que j’avais sous les yeux et qui me semblait si écrit, une portion de village avec ses champs et vergers, je l’avais lu, je m’y étais projeté en me réfugiant dans le texte de Claude Simon, comme on se réfugie dans une chambre d’hôtel juste pour être ailleurs et regardé par la fenêtre, au matin, un décor peu familier. Comme ces souvenirs kitsch qui enferment un monument dans une boule à neige, tout le village était contenu dans une phrase qui s’agitait en moi, dont les réminiscences floconneuses alternaient effets de dépaysement et de retours chez soi, ressemblances et différences. (PH) – le CD bachCage – Josep Rafanell i Orra Caroline Léger

 

 

 

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